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avaient promis au moment de son départ , et elle leur dit '. « Si vos actes avaient été en rapport avec vos paroles , vous auriez obtenu la paix la plus glorieuse qu'on puisse obtenir. Je ne le dis pas sans raison, car je sais quelles étaient les dispositions du Saint -Père. Mais ensuite nous avons commencé à sortir de la voie ; nous avons employé les moyens trompeurs du monde ; et , en démentant nos paroles par nos actions , nous avons donné sujet au Saint-Père de s'irriter davantage. Lorsque vos ambassadeurs sont arrivés ici, ils ne se sont pas conduits comme ils devaient le faire avec les serviteurs de Dieu; vous avez suivi vos idées, de sorte qu'il m'est impossible de conférer avec eux pour savoir si vous leur avez parlé comme à moi , en leur remettant leurs lettres de créance. Il était convenu que nous conférerions de tout, ensemble. Vous aviez dit : Nous croyons que rien ne pourra se faire que par les mains des serviteurs de Dieu, et vous avez fait tout le contraire. Cela vient de ce que nous ne reconnaissons pas bien nos fautes, et je vois que toutes ces paroles humbles venaient plutôt de la peur et de la nécessité que de l'amour et de la vertu. J'en ai été bien affligée à cause de l'offense de Dieu et du tort que vous vous faites à vous-mêmes. Vous ne voyez pas le mal et les suites fâcheuses qu'entraînent votre obstination et votre persévérance dans votre ligne de conduite (1). »
Les négociations devinrent en effet impossibles, et
(1) Lettre li. A Buonacorso de Lapo.
sainte Catherine dut s'occuper uniquement des affaires générales de l'Église; c'était le but providentiel de son voyage. L'accueil bienveillant du Souverain Pontife ne l'avait pas préservée des jugements du monde. Son influence portait ombrage, et sa sainteté trouvait des incrédules. Les trois plus savants prélats de la cour pontificale vinrent pour l'examiner et la confondre; mais ils se retirèrent ravis de son intelligence, de sa sagesse et de ses vertus. Les nobles dames discutaient aussi entre elles; la sœur du Pape, la comtesse de Valentinois partageait la vénération de Grégoire XI pour sainte Catherine; mais d'autres personnes, effrayées de cette vertu austère, niaient la sincérité de ses actes et se moquaient des singularités de son existence. La jeune femme de Raymond de Turenne, pour éprouver la réalité de ses extases, enfonça une grande épingle dans le pied de sainte Catherine , qui n'en souffrit qu'au moment où elle reprit l'usage de ses sens. Tous finirent cependant par se rendre à l'évidence , et recherchèrent bientôt sa présence et ses enseignements. Sainte Catherine en profita pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes; elle poursuivit les choses qu'elle jugeait le plus nécessaires à l'Église : la réforme du clergé, le retour du Souverain Pontife et l'organisation de la croisade.
Le Souverain Pontife entrait dans toutes les vues de sainte Catherine, et trouvait en elle cette fermeté qui manquait à sa nature; il la faisait souvent parler en
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plein consistoire, et Catherine s'y exprimait avec une autorité qui étonnait et subjuguait tout le monde. Les cardinaux disaient : « Jamais homme n'a parlé de la sorte; ce n'est pas cette femme qui parle, c'est le Saint-Esprit lui-même. » Elle reprenait avec une sainte liberté les abus qui désolaient alors l'Église, et elle attaquait sans crainte le luxe de la cour pontificale. Elle se plaignait un jour de trouver, là où devaient fleurir toutes les vertus du ciel , l'infection de tous les vices de l'enfer. Grégoire XI, qui savait qu'elle venait d'arriver à Avignon , lui dit : « Comment avez-vous pu connaître en si peu de temps ce qui se passe ici? » Sainte Catherine, quittant alors son humble posture, se releva avec majesté et répondit : « Je dois dire à la gloire du Dieu tout -puissant que j'ai plus senti l'infection des péchés qui se commettent dans la Cour romaine, lorsque j'étais encore dans ma ville natale, que ceux-là mêmes qui les ont commis et les commettent tous les jours. »
Le point sur lequel elle insistait davantage était le retour du Souverain Pontife à Rome; et son influence était si visible et si grande , que le roi de France en fut alarmé. Charles V envoya son frère , Louis d'Anjou , dans l'espoir de retenir le Pape sur les bords du Rhône , et de conserver un état de choses où il croyait trouver de précieux avantages. Le duc d'Anjou subit bientôt le charme des vertus de sainte Catherine. C'était un jeune prince aimant le luxe et le plaisir, et dis-
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sipant sa vie au milieu des fêtes d'une cour brillante. Son ambition devait plus tard affliger l'Église et l'égarer dans le schisme. Sainte Catherine parait cependant avoir exercé sur lui une impression profonde, puisqu'elle lui persuada de se mettre à la tèle de la croisade projetée. Elle s'efforce , dans la lettre qu'elle lui adresse à ce sujet, de le retirer des jouissances déréglées et des vanités du monde, qui passent en laissant toujours la mort dans l'àme de celui qui les possède. Elle ne veut pas qu'il soit du nombre de ceux qui dépensent leurs jours dans les plaisirs et les magnificences, et qui veulent se distinguer parle luxe et les grands repas. « Ils n'emploient jamais à autre chose leurs richesses ; tandis que les pauvres meurent de faim, ils recherchent l'abondance des provisions , la beauté des vases , les tables délicates et choisies, les vêtements somptueux, et ils ne s'occupent pas de leur pauvre àme , qui se meurt de faim parce qu'ils lui enlèvent la nourriture de la vertu, de la sainte Confession et de la parole de Dieu. Ceux qui paraissent si beaux avec tous leurs ornements ont le cœur rempli de choses mortes et passagères qui engendrent le dégoût , la honte et la corruption dans l'àme et dans le corps. Les joies et les festins du monde coûtent beaucoup sans aucun profit; plus l'homme en prend , plus il est vide ; plus il cherche le plaisir, plus il trouve la tristesse. Vous l'avez bien vu hier : vous aviez préparé une belle fête et un grand repas, et tout a fini dans la douleur. Dieu l'a permis par
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ariioiii' pour votre âme; il a \oulu vous montrer, à vous et à ceux qui vous entouraient, que toutes nos joies sont vaines. Je vous le dis de la part de Jésus crucifié , de vous rappeler toujours la journée d'hier, afin que toutes vos actions soient faites dans l'ordre, dans la vertu et daus la crainte de Dieu. Ayez bon courage, parce que j'espère de la bonté divine que vous ne souffrirez pas de l'accident qui est arrivé , et que ce sera une peine profitable qui vous donnera une sainte connaissance de vous-même; ce sera un heureux frein qui retiendra en vous toute vanité déréglée , comme on fait au cheval qui s'emporte : on lui tire la bride pour qu'il ne s'écarte pas de son chemin. Oui, mon doux fils dans le Christ, notre doux Jésus, embrassez la trèssainte Croix , et répondez à Dieu qui vous appelle à la croisade. Vous accomplirez ainsi la volonté de Dieu et mon désir (1). »
Il paraît, d'après d'anciens manuscrits, que l'événement dont il est question dans ce passage, était la chute d'un pan de muraille, qui avait écrasé un grand nombre des convives du prince. Le Duc obtint que sainte Catherine viendrait consoler sa femme , et il la conduisit à son château, où elle résida trois jours. 11 voulut aussi la conduire à la cour de France; mais sainte Catherine refusa humblement , et se contenta d'écrire quelques saintes et utiles paroles au roi que les hommes honorèrent du nom de sage. Elle le prie d'observer les com-
(t) Lettre xxiiv. Au duc d'Anjou.
mandements de Dieu , de rendre la justice et de faire la paix , afin de ne pas arrêter la croisade. « Dans votre position, lui dit-elle, je vous prie surtout de faire trois choses pour l'amour de Jésus crucifié. La première est de mépriser le monde avec toutes ses délices et de vous mépriser vous-même, possédant votre royaume comme une chose qui vous est confiée, et qui ne vous appartient pas. Vous savez bien que ni la vie , ni la santé , ni la richesse, ni les honneurs, ni la puissance ne sont à nous. Si ces hiens étaient à vous, vous pourriez les posséder à votre gré. Mais l'homme veut bien se porter, et il est malade; il veut être riche , et il est pauvre ; il veut être maître , et il est serviteur et vassal. Et il en est ainsi, parce que tout ce qu'il a , il ne le possède que selon le bon plaisir de Celui qui le lui a prêté. Il est bien ignorant celui qui veut posséder ce qui appartient à un autre : c'est vraiment un voleur, et il mérite la mort. Je vous prie donc d'agir en sage , comme un bon administrateur , en possédant tout comme des biens que vous devez gouverner pour Celui qui vous les confie.
« La seconde chose que je vous demande, c'est de maintenir la sainte justice, et de ne jamais la laisser corrompre par l'amour de vous-même, ni par les louanges, ni par le désir de plaire aux hommes. Prenez garde que vos officiers ne commettent l'injustice pour de l'argent, et ne violent ainsi le droit du pauvre; mais soyez le père des pauvres : c'est pour eux que Dieu vous a tout donné,
« La troisième chose est d'observer la doctrine que le Maître tous a donnée sur la Croix , et c'est ce que mon àme désire le plus en vous : c'est l'amour de votre prochain , avec lequel vous êtes en guerre depuis longtemps (1). »
Sainte Catherine termine en le conjurant de faire la paix et de tourner ses armes contre les infidèles, pour ne plus empêcher le bien que ferait la délivrance de la Terre sainte ; car c'est une honte devant Dieu de combattre son frère, de laisser en paix l'ennemi, de vouloir prendre le bien des autres , et de ne pas recouvrer le sien. Elle lui dit de se hâter, car il lui reste peu de temps. Elle semble ainsi lui annoncer sa fin prochaine ; Charles V mourut en eifet en 1380 , dans sa quarante troisième année.
Grégoire XI cependant différait toujours son départ. Les visions menaçantes de sainte Brigitte l'avaient effrayé sans lui donner le courage de rompre les liens qui l'attachaient à sa patrie. Sa conscience le pressait; mais les obstacles étaient nombreux , et il lui fallait pour les surmonter une force qu'il n'avait pas. C'était pour la lui donner que Dieu lui avait envoyé sainte Catherine. Un jour qu'il lui demandait son avis sur son retour à Bome, sainte Catherine s'excusa humblement , en disant qu'il ne convenait pas à une pauvre petite femme comme elle de donner des conseils au Souverain Pontife. LeSaint-
(1) Le règne de Charles V fut troublé par ses guerres continuelles avec le roi d'Angleterre et le roi de Navarre.
Père lui répondit : « Je ne vous demande pas de me donner des conseils , mais de me faire connaître la volonté de Dieu. » Et comme elle s'excusait toujours, il lui commanda, au nom de l'obéissance, de lui dire si elle savait la volonté de Dieu à ce sujet. Elle baissa la tête alors en disant : « Qui connaît mieux la volonté de Dieu que Votre Sainteté , qui s'est engagée par un vœu à retourner à Rome. » A ces mots, le Saint-Père fut dans le plus grand étonnement , car personne ne connaissait ce vœu, qu'il avait fait en secret ; et c'est à ce moment même qu'il prit la résolution de quitter Avignon (1).
Ainsi ce que le fier génie du Dante et la poétique éloquence de Pétrarque avaient inutilement demandé , ce que les peuples d'Italie et les ambassadeurs de Rome avaient si longtemps sollicité, la vertu de l'humble Catherine réussit à l'obtenir. Il est intéressant de voir dans ses lettres comment elle soutient la résolution du Souverain Pontife, et avec quelle sollicitude maternelle ses prières et ses conseils l'accompagnent jusqu'à Rome. L'opposition à son départ était grande dans le Sacré- CoUége. Sur vingt-six cardinaux, on ne comptait qu'un Espagnol et quatre Italiens; les autres étaient Français ; tous les officiers et les autres employés de la cour pontificale l'étaient également. Il leur semblait dur de quitter la patrie et le doux ciel de la Provence pour aller dans une ville étrangère, au milieu de peuples
(1) Procès de Venise. Déposition de frère Barthélémy, de Sienne. Bulle de la canonisation de sainte Catherine.
révoltés. Us cherchaient à retenir Grégoire XI , et prenaient tous les moyens d'effrayer cette nature timide et irrésolue. Mais sainte Catherine combattait leurs objections, et paralysait leurs efforts. Grégoire XI la consultait et la tenait au courant de tout ce qui se disait autour de lui. « J'ai appris, lui répondait-elle , par la lettre que vous m'avez adressée, que les cardinaux vous objectent la conduite du pape Clément IV, qui, au moment de faire la même chose , ne voulut pas la faire sans l'avis de ses frères les cardinaux. Hélas! trèssaint Père , ils vous citent l'exemple de Clément IV ; mais ils ne parlent pas de celui d'Urbain V, qui, dans les choses douteuses, demandait leur conseil pour savoir si elles étaient bonnes ou non ; mais qui , dans les choses claires et évidentes, comme l'est votre retour, vous pouvez en être sûr, ne s'arrêtait pas à leur avis ; il suivait le sien , sans s'inquiéter de leur opposition. Je vous prie de la part de Jésus crucifié qu'il plaise à Votre Sainteté de se hâter. Usez d'une sainte ruse, paraissez vouloir différer votre départ , et partez tout à coup. Plus vite vous le ferez, moins vous aurez à souffrir de peines et d'embarras (1). »
Dans une autre lettre, elle le rassure contre les dangers dont on le menace. « Que l'ardeur de la charité soit en vous, pour vous empêcher d'entendre la voix des démons incarnés, et de suivre le conseil pervers de ceux qui, par amour d'eux-mêmes, veulent, m'as-
(1) Lettre vu. A Grégoire XI.
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sure-t-on, mettre obstacle à votre retour, en vous effrayant et en vous disant que vous vous livrez à une mort certaine. Et moi je vous dis, très-doux et très-saint Père, de ne rien craindre. Allez en toute assurance ; confiezvous dans le Christ, le doux Jésus. Si vous faites ce que vous devez faire , Dieu vous protégera , et personne ne pourra rien contre vous.
« Courage donc , mon Père , puisque je vous dis que vous n'avez rien à craindre. Si vous ne faites pas ce que vous devez faire, vous avez, au contraire, raison de craindre. Vous devez venir, venez donc; venez avec douceur, sans rien redouter ; et si quelqu'un de ceux qui vous entourent voulait vous en empêcher, répondez-lui hardiment, comme le Christ répondit à saint Pierre, qui voulait par tendresse lui faire éviter la Passion. Le Christ se tourna vers lui en disant : « Retire-toi de moi , Satan ; tu es pour moi un scandale , parce que tu recherches l'intérêt de l'homme plutôt que celui de Dieu; tu ne veux pas que j'accomplisse la volonté de mon Père(l).»
Ceux qui voulaient retenir le Pape avaient fait fabriquer par des faussaires une lettre qu'ils attribuaient à un religieux qui jouissait d'une grande réputation de sainteté, et qu'on croit être Pierre, infant d'Aragon, de l'Ordre de Saint-François. Sainte Catherine dévoile la ruse avec un sens et une simplicité extraordinaires ; elle fait remarquer au Souverain Pontife que l'auteur de
(i) Lettre vm.
cette lettre le tente par son faible, en cherchant à leffrayer. 11 lui dit que son retour est une chose bonne et sainte ; mais il lui annonce qu'on prépare contre lui des poisons. Ces poisons ne se trouveront-ils pas aussi bien sur les tables d'Avignon que sur les tables de Rome? Le poison le plus à craindre est celui que répand le corrupteur; car si son mensonge réussit et empêche le retour du Saint -Père, ce sera un grand scandale et un grand trouble dans tous les cœurs. Quelle confiance accorder à un homme qui conseille des actions bonnes et saintes, et qui veut ensuite qu'on y renonce par une crainte servile ? Ce n'est pas ainsi que parlent les serviteurs de Dieu. « lime semble, dit-elle à Grégoire XI, qu'on veut faire pour vous ce que la mère fait pour son enfant lorsqu'elle veut le priver de son lait; elle met quelque chose d'amer sur son sein pour qu'il sente l'amertume avant la douceur, et que la crainte de ce qui est amer lui fasse abandonner ce qui est doux. Celui qui vous écrit veut faire de même , en vous présentant l'amertume du poison et des persécutions, pour tromper l'enfance de l'amour de vous-même , afin que la crainte vous fasse abandonner le lait de la grâce , ce lait que vous aurez en abondance après votre retour. Et moi je vous conjure de la part de Jésus crucifié de n'être pas un enfant timide, mais un homme courageux. Ouvrez la bouche, et prenez ce qui est amer, pour avoir ce qui est doux. Tl ne convient pas à Votre Sainteté de renoncer au lait à cause de l'amertume.
« Je termine en concluant que la lettre reçue ne vient pas du serviteur de Dieu qu'on nomme, et qu'elle n'est pas écrite de si loin. Je crois qu'elle a été faite près de vous et par des serviteurs du démon qui n'ont pas la crainte de Dieu. Pardonnez-moi , mon Père , si je vous parle avec tant de hardiesse; pardonnez-moi dans la sainte et douce dilection de Dieu. Je prie son infinie Bonté qu'il me fasse bientôt la grâce de vous voir vous mettre en route avec la paix, le calme, le repos de l'âme et du corps. Je vous prie, doux Père, de me donner audience quand il plaira à Votre Sainteté, parce que je voudrais me trouver en votre présence avant votre départ; le temps est court et je désire que ce soit bientôt (1). «
Grégoire XI partit enfin d'Avignon, le 13 septembre 1376, malgré les prières de ses parents et les larmes de son vieux père. Il avait retenu sainte Catherine jusqu'au dernier moment ; c'était elle qui devait lui donner la force d'accomplir son sacrifice. 11 lui fit remettre cent florins d'or pour retourner en Toscane , et le duc d'Anjou voulut ajouter à cette somme une riche aumône. Sainte Catherine passa par Toulon, où elle signala sa présence par un miracle; puis elle s'arrêta providentiellement un mois à Gènes. Grégoire XI y aborda. Les commencements de son voyage avaient été pénibles , et il voulut retourner en arrière. Sainte Catherine dans une seule entrevue lui rendit le courage.
(1) Lettre i.
La belle prière qu'elle fit à cette occasion nous fait comprendre les sentiments qui l'animaient. « 0 Dieu toutpuissant , s'écria-t-elle , Dieu éternel , douce et ineffable Charité, vous envoyez votre Vicaire pour sauver vos enfants qui périssent par leur rébellion contre la sainte Église, votre unique Épouse. Vous l'envoyez au milieu des périls et des angoisses, comme vous avez envoyé votre Fils bien-aimé, notre Rédempteur, pour sauver vos enfants morts par la désobéissance d'Adam et par le péché. Que votre Vicaire se réjouisse de suivre votre volonté et les traces de Jésus-Christ. J'implore pour lui votre souveraine clémence; purifiez son âme, et que son cœur brûle du désir de ramener ceux qui se sont égarés et de les sauver par votre puissance. Si ses lenteurs vous déplaisent, ô Amour éternel, punissez-les sur mon corps, qui vous appartient , et que je vous offre afin que vous l'affligiez et le détruisiez selon votre bon plaisir. Faites , ô éternelle Bonté, que votre Vicaire ait soif des âmes et qu'il brûle du désir de votre gloire ; qu'il s'attache à vous , qui êtes la souveraine et infinie Miséricorde. Guérissez par lui nos infirmités, rétablissez votre Épouse par la sagesse de ses conseils et l'efficacité de ses œuvres. 0 mon Dieu, réformez aussi la vie de ceux qui l'entourent, afin qu'ils s'attachent à vous seul, dans la simplicité de leur- volonté. »
Lorsque sainte Catherine eut remis le Pape sur la route de la Ville éternelle , elle s'achemina vers Sienne ; mais Dieu ne lui rendit pas la paix de sïi cellule. Sou
ambassade avait accru sa réputation ; sa vie publique devint plus active que jamais. Elle reprit au milieu de ses concitoyens ses travaux de réconciliation et de charité ; mais elle ne négligea pas les affaires générales de l'Église , et elle poursuivit avec la même ardeur la pacification de l'Italie et l'organisation de la croisade. Elle soutint Grégoire XI, et lui envoya le B. Raymond pour l'aider de ses conseils. Elle lui écrivit à Corneto , oii il s'était arrêté, hésitant encore au moment d'entrer dans Rome. « 0 très-saint Père , mon très-doux Père, si la vertu est nécessaire à tout homme pour sauver son àme , combien plus elle vous est nécessaire , à vous qui avez à nourrir et à gouverner le corps mystique de la sainte Église. Quel besoin vous avez de constance , de force et de patience. Pensez que vous êtes devenu bien jeune une plante du jardin de l'Église , et que vous devez vous efforcer de combattre par la vertu le démon , la chair et le monde , nos trois ennemis principaux , qui nous attaquent nuit et jour et ne dorment jamais. J'espère de la Bonté divine que vous résisterez à ces ennemis , et que vous remplirez la fin pour laquelle Dieu vous a créé : c'est-à-dire que vous rendrez gloire et louange à son nom, et que vous jouirez de sa bonté en obtenant son éternelle vision, qui fait notre béatitude. Maintenant , vous êtes le Vicaire du Christ , qui vous a choisi pour travailler et combattre pour l'honneur de Dieu , le salut des âmes et la réforme de la sainte Église . Les travaux et les peines vous sont particulièrement
destinés , outre les combats ordinaires que doivent soutenir toutes les âmes qui veulent servir Dieu. Plus votre fardeau est pesant, pins votre cœur doit être fort, courageux et sans crainte à l'égard des choses qui peuvent vous arriver. Vous savez , très - saint Père , qu'en prenant l'Église pour épouse , vous vous êtes engagé à souffrir pour elle les vents contraires , les peines et les tribulations qui vous attaqueront à son occasion. Eh bien! allez donc en homme courageux au-devant de ces tempêtes , avec force , patience et persévérance. Que la peine ne vous fasse jamais regarder en arrière par surprise et par peur ; mais persévérez et réjouissez- vous au milieu des obstacles qui se sont présentés et qui se présenteront. Il en est toujours ainsi ; les persécutions de f Église comme les tribulations de l'àme vertueuse finissent par la paix que méritent la vraie patience et la persévérance à laquelle est réservée la couronne de gloire (1). »
Grégoire avait besoin de ces encouragements; il avait accompli son sacrifice, mais aux dépens de son repos et de sa vie, 11 regrettait le séjour d'Avignon, cette cour brillante , cette patrie et ce doux ciel qu'il avait échangés contre les ruines de Rome et ses sévères horizons ; il se trouvait isolé , au milieu d'une population remuante et parlant une langue qu'il ne comprenait pas. 11 se sentait mourir, et regrettait sans doute d'avoir suivi les conseils de sainte Catherine. C'est peut-être ce
(1) Lettre xi.
([nî explique le mécontentement dont il est question dans une lettre adressée au B. Raymond. « Quand vous Yous trouverez, lui dit-elle, en la présence de Sa Sainteté, notre saint Père le Pape, le Vicaire du trèsKloux Jésus, recommandez -moi humblement à lui ; demandez -lui pardon de tant de fautes commises contre Dieu par ignorance et négligence. J'ai désobéi à mon Créateur qui m'invite à crier vers lui par mes désirs et mes prières , et à m'adresser moi-même à son Vicaire. Ce sont ces fautes sans nombre qui sont cause , je crois, des persécutions qu'il a souffertes, et on peut attribuer à mes iniquités les maux de la sainte Église. Il a bien raison de se plaindre de moi et de me punir de mes fautes ; mais dites -lui que je ferai tous mes efforts pour m'en corriger et pour lui mieux obéir. » Puis , s' adressant au Saint-Père , elle ajoute , après lui avoir donné des conseils : a Très-saint Père, voyez à la lumière de la raison et de la vérité ce que vous avez à me reprocher , non pour me punir, mais pour me plaindre. A qui m'adresser, si vous m'abandonnez? Qui me secourra, qui sera mon refuge , si vous me chassez? Mes persécuteurs me poursuivent, et je me réfugie vers vous et vers les autres serviteurs et enfants de Dieu; et si vous m'abandonnez, en vous irritant et en vous indignant contre moi , je me cacherai dans les plaies de Jésus crucifié, dont vous êtes le Vicaire. Et je sais qu'il me recevra, parce qu'il ne veut pas la mort du pécheur; et lorsqu'il m'aura reçu, vous ne me chasserez pas , et nous resterons à notre