‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 67 sur 100 · XLV (192). — AU COMTE DE FONDI · texte numérisé non relu

XLV (192). — AU COMTE DE FONDI

De la vigne de notre âme, et de l'amour-propre, qui la rend stérile. — Le Pape Urbain YI est le vrai Souverain Pontife.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE-

1. Mon très-cher Père et Frère dans le Christ le doux Jésus , moi , Catherine, l'esclaYe des serviteurs de Dieu, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir un bon ouvrier dans la vigne de votre âme , afin que vous rapportiez beaucoup de fruit au temps de la récolte , c'est-à-dire au moment de la mort, où toute faute est punie, et toute vertu récompensée. Vous savez que la Vérité éternelle nous a créés à son image et ressemblance ; Dieu a fait de nous son temple , où il veut habiter par sa grâce , pourvu que l'ouvrier de cette vigne veuille bien la cultiver ; car si elle n'est pas cultivée , si elle est couverte de ronces et d'épines , il ne pourra pas y habiter. Voyons, très-cher Père, quel ouvrier y a placé le Maître. 11 y a mis le libre arbitre, auquel est confié tout pouvoir. Personne ne peut ouvrir ou fermer

(1) Le comte de Fondi, Honoré Gaétan, fut un des principaux fauteurs du schisme; ses États sur les contins de ceux de l'Église servirent de retraite aux cardinaux séparés d'Urlmin VI , qui nommèrent , le 20 septembre 1378, l'antipape Clément VII.

la porte de la volonté , si le libre arbitre ne le veut pas. La lumière de l'intelligence lui est donnée pour connaître les amis et les ennemis qui veulent entrer et passer par la porte ; et à cette porte est placé le chien de la conscience , qui aboie quand il entend venir , s'il est levé et ne dort pas. Cette lumière fait voir et discerner le fruit à l'ouvrier; il ôte la terre, pour que le fruit soit pur, et il le met dans la mémoire comme dans un grenier, où s'entasse le souvenir des bienfaits de Dieu. Au milieu de la vigne est placé le vase de son cœur plein du précieux Sang, pour arroser les plantes afin qu'elles ne se dessèchent pas. C'est ainsi qu'est créée et disposée cette vigne , qui est aussi, nous l'avons dit , le temple où Dieu doit habiter par sa grâce.

2. Mais je m'aperçois que le venin de l'amour-propre et de la colère a empoisonné et corrompu cet ouvrier, tellement que notre vigne est toute inculte, et qu'elle ne porte que des fruits de mort ou des fruits sauvages et amers, parce que les semeurs du mal , les démons visibles et invisibles , ont passé par la porte de la volonté , les invisibles par la porte des mauvaises pensées, et les visibles par celle des mauvais conseils , qui éloignent de la vérité au moyen des mensonges , des flatteries et des mauvais exemples. Cette semence qu'ils ont en eux , ils la mettent en nous, et le libre arbitre en l'acceptant fait naître des fruits de mort, c'est-à-dire des péchés mortels. Oh î combien est affreuse à voir cette vigne qui s'est toute couverte des épines de l'orgueil et de l'avarice, des ronces de la colère , de l'impatience et de la désobéissance, qui est toute pleine d'herbes vénéneuses î Ce jardin est devenu une écurie où nous nous plaisons dans le fumier de l'impureté. Notre jardin n'est pas fermé, il est ouvert,

et nos ennemis , les vices et les démons peuvent y entrer comme dans leur habitation. La fontaine est tarie, la fontaine de la grâce que nous avions reçue au saint Baptême par la vertu de ce Sang qui baignait notre cœur plein d'amour. L'œil de l'intelligence ne voit plus que les ténèbres, parce qu'il est privé de la lumière de la trèssainte Foi ; il ne voit et ne connaît plus que l'amour sensitif , et il en remplit la mémoire ; il n'a et ne peut avoir d'autres souvenirs que des mouvements et des désirs déréglés, tant qu'il est dans cet état.

3. Près de cette vigne la douce Vérité suprême avait placé une autre vigne, celle du prochain , qui est si unie à la nôtre , que nous ne pouvons y rien faire sans le faire aussi à la sienne. Aussi nous est-il commandé de la gouverner comme la nôtre, puisqu'il est dit : « Aime Dieu par-dessus toute chose, et le prochain comme toimême (1).» Oh ! combien estcruel l'ouvrier qui gouverne mal sa vigne , et ne lui fait rapporter d'autre fruit que quelques actes de vertu si amers , que personne ne peut en goûter ! Ce sont les bonnes œuvres faites en dehors de la charité. Combien est malheureuse cette âme qui au moment de la récolte ne se trouve aucun fruit ! C'est là qu'elle voit sa mort , et dans la mort elle connaît son malheur : et alors elle voudrait avoir le temps de cultiver sa vigne, mais elle ne le trouve pas. L'homme ignorant croyait pouvoir disposer du temps à son gré , mais il n'en est point ainsi. Profitons donc du temps présent, qui nous est accordé par miséricorde.

4. 0 très-cher Père, reconnaissez l'état où vous êtes, et voyez votre vigne. Je suis triste jusqu'à la mort de

(1) s. Matth., XXII, 37-39.

voir ce que le tyran du libre arbitre a fait de vôtre jardin, oùflorissaient, à la lumière de la Foi, les exemples de vertu et de vérité. Votre jardin est devenu maintenant un bois sauvage. Vous ne pouvez donner des fruits de vie , puisque vous êtes séparé de la vérité , dont vous vous êtes fait le persécuteur : en aimant le mensonge vous avez perdu la foi, et vous moissonnez l'infidélité. Et pourquoi portez-vous ces fruits de mort? A cause de l'amour que vous avez pour la sensualité , et de la haine que vous sentez pour votre chef. Ne voyons -nous pas que le Juge suprême n'a pas les yeux fermés sur nous? Comment pouvez -vous faire ce que vous ne devez pas faire contre votre chef? Le Pape Urbain VI n'est-il pas le véritable Pape? Vous savez bien au fond de votre cœur que c'est là le vrai Souverain Pontife, et celui qui dit le contraire est un hérétique réprouvé de Dieu ; ce n'est plus un catholique fidèle, c'est un chrétien renégat qui renonce à sa foi. Nous devons croire qu'il est le Pape élu régulièrement, qu'il est le Vicaire du Christ sur la terre , et que nous devons lui obéir jusqu'à la mort. Lors même qu'il serait un père cruel pour nous, et qu'il nous chasserait en nous injuriant et en nous maltraitant d'un bout de la terre à l'autre, nous ne devrions pas oublier et»persécuter la vérité.

5. Si vous me dites : On m'assure au contraire que le Pape Urbain VI n'est pas véritablement le Souverain Pontife, je vous répondrai que je sais que Dieu vous a donné assez de lumière , si vous ne l'obscurcissez pas avec les ténèbres de la colère et du mépris , pour reconnaître que ceux qui parlent de la sorte mentent sur leur tête, pervertissent la vérité qu'ils nous avaient euxmêmes donnée, et veulent la changer en mensonge. Je

sais bien que vous connaissez les motifs qui poussent ceux qui étaient chargés de répandre la foi et la vérité, et qui maintenant ont souillé la foi et nié la vérité. Ils ont fait naître dans l'Église un schisme si déplorable , qu'ils sont dignes de mille morts. Vous savez qu'ils ont été poussés par la passion qui vous a poussé vous même, par l'amour-propre , qui ne peut supporter une parole , un reproche dur, ou la perte des biens de la terre (1). Vous avez conçu l'indignation, et enfanté la colère. C'est ainsi qu'ils se privent des biens du ciel, eux et quiconque agit contre la vérité. Les raisons qui prouvent cette vérité sont si claires, si simples, si manifestes, que les personnes les plus bornées peuvent les comprendre. Aussi je ne m'arrête pas à vous les expliquer, parce que je sais que votre intelligence vous suffît,

6. Vous connaissez la vérité , car vous l'avez reconnue, vous l'avez confessée, vous lui avez rendu hommage. Combien je suis affligée de voir votre âme égarée au point d'agir contre cette vérité! combien doit souffrir votre conscience ! Vous qui avez été un fils obéissant, un serviteur dévoué de la sainte Église (2), vous avez reçu une semence si fatale , que vous ne produisez plus que des fruits de mort. Non-seulement vous vous perdez vous-même, mais vojez combien vous perdez d'àmes et de corps dont il vous faudra rendre compte au Juge suprême. Ne faites plus ainsi , pour l'amour de Dieu. Le péché est une chose ordinaire à l'homme, mais

(1) UrLain VI ôta au comte de Fondi le gouvernement de la ville d'Anagni, qu'il avait reçu pour une somme de vingt mille florins qu'il avait prêtée à Grégoire XL Le Pape soutenait que cet argent n'avait pas profité à l'Église.

(2) Le comte de Fondi avait fidèlement servi l'Église sous Grégoire XI, et avait maintenu la ville de Rome dans l'obéissaace au Saint-Siège,

la perséyérance dans le péché est le propre du démon. Rentrez en vous-même, et reconnaissez le danger de Totre âme et de votre corps. Aucune faute ne reste impunie, surtout celle qui se commet contre la sainte Église : cela s'est toujours yu. Aussi je vous conjure , pour l'amour du Sang répandu pour vous avec tant d'amour, de revenir humblement à votre Père, qui vous attend les bras ouverts avec bonté pour vous faire miséricorde , à vous et à tous ceux qui voudront la recevoir. Suivons la raison avec le libre arbitre, et commençons à remuer cette terre de l'amour déréglé et coupable, cet amour terrestre qui ne veut se nourrir que des choses passagères comme lèvent, pour qu'il devienne un amour céleste qui cherche les biens du ciel, seuls fermes , assurés et à l'abri de tout changement.

7. Ouvrons la porte de notre volonté pour recevoir le bon laboureur, le Christ , le doux Jésus crucifié , qui sème par la main du libre arbitre la semence de sa doctrine ; et cette semence produit les fruits des vraies et solides vertus. Ces vertus , le libre arbitre les sépare de la terre , c'est-à dire qu'il ne les sème et ne les recueille en lui par aucun amour terrestre, par aucune jouissance humaine, mais par la haine et le mépris de soimême. Il ne les jette pas au dehors , mais ce qu'il recueille, il le place dans sa mémoire, par le souvenir des bienfaits de Dieu , reconnaissant tenir tout de lui et non de sa propre vertu. Quel arbre y planter ? L'arbre de la charité parfaite, dont la cime s'unit au ciel , c'est-à-dire à la charité infinie de Dieu. Ses rameaux couvrent toute la vigne , et conservent les fruits dans leur fraîcheur, parce que toutes les vertus viennent et vivent de la charité. Comment l'arroser? Non pas avec l'eau , mais avec

le Sang précieux -versé avec tant d'amour. Ce sang est dans le vase du cœur ; et non-seulement il arrose cette douce vigne , ce beau jardin , mais il désaltère abondamment le chien de la conscience , afin que , fortifié , il fasse bonne garde à la porte de la volonté, et que personne ne passe sans qu'il en avertisse. 11 éveille la raison par ses cris; et la raison avec la lumière de l'intelligence regarde si ce sont des amis ou des ennemis. Si ce sont des amis envoyés par la clémence du Saint- Esprit, c'est-à-dire de saintes et bonnes pensées, de sages conseils et des œuvres parfaites, le libre arbitre les reçoit , en ouvrant la porte avec la clef de l'amour. Si ce sont des ennemis, des pensées coupables, il les chasse avec la verge de la haine et du mépris ; il ne les laisse passer que quand elles sont changées , et il ferme la porte de la volonté, qui ne consent pas.

8. Alors Dieu, voyant que le libre arbitre, l'ouvrier qu'il a mis dans la vigne , a bien travaillé en lui-même et dans le prochain qu'il a secouru autant qu'il lui a été possible par amour et par charité. Dieu se repose dans cette âme par sa grâce. Le bien que nous faisons n'augmente pas son repos, car il n'a pas besoin de nous; mais sa grâce se repose en nous. Cette grâce nous donne la vie, et nous revêt en couvrant notre nudité. Elle nous donne la lumière et rassasie l'âme , et en la rassasiant elle la laisse affamée ; elle lui sert sa nourriture sur la table de la très-sainte Croix : elle met dans la bouche du saint désir le lait de la divine douceur; elle y ajoute la myrrhe de l'amertume du péché et de la Croix, c'est-à-dire des peines que le Fils de Dieu a souffertes pour nous, et l'encens des humbles et ferv^ates prières qu'elle offre sans cesse avec ardeur pour l'hon-

neur de Dieu et le salut des âmes. Oh! combien est heureuse cette âme ! Elle goûte véritablement la vie éternelle ; mais nous , ingrats que nous sommes , nous ne nous occupons pas de ce bonheur : si nous y pensions , nous aimerions mieux mourir que de perdre un si grand bien. Sortons de cette ignorance par la vérité. En la cherchant sincèrement, nous irons où Dieu Ta placée ; et si nous la cherchons ailleurs, nous ne la trouverons pas.

9. Nous avons dit comment nous sommes la vigne, comment elle est ornée , et comment Dieu veut qu'elle soit cultivée. Et maintenant où cette vigne est- elle placée? Dans la vigne de la sainte Église, et le vigneron choisi est le Christ de la terre, qui administre le Sang précieux. Avec la serpe de la pénitence que nous recevons dans la sainte Confession , il retranche le vice de l'àme, il la nourrit sur son sein, et l'attache avec les liens de la sainte obéissance : et sans ces liens notre vigne serait ruinée; la tempête en perdrait tout le fruit, si elle n'était liée par l'obéissance. Aussi je vous conjure de retourner humblement et avec empressement à ce joug (1). Cherchez le vigneron et cultivez la vigne de votre âme dans la vigne de la sainte Église; autrement vous seriez privé de tout bien , et vous tomberiez dans toute sorte de malheurs. Voici le moment ; pour l'amour de Dieu , quittez vos erreurs ; car , le moment passé , il n'y a plus de remède. La mort vient bien vite, sans que nous nous en apercevions ; et lorsque nous nous trouverons dans les mains du souverain Juge, il sera

(1) Les exhortations de sainte Catherine ne furent pas écoutées: le comte de Fondi fut excommunié en 1378, et persévéra dans le schisme jusqu'à sa mort, arrivée en 1400.

bien dur de lui résister. Je suis certaine que si vous cultivez bien Totre \igne , tous n'hésiterez pas à revenir ; mais vous reconnaîtrez avec une humilité profonde les fautes que vous avez commises contre Dieu, vous demanderez en grâce au Saint-Père de vous ramener dans son bercail. Vous ne le pouvez pas autrement. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir un bon vigneron dans la vigne de votre àme; et je vous en conjure autant que je le sais et que je le puis. Pensez que l'œil de Dieu est sur vous; n'attendons pas les châtiments de Celui qui voit au fond de notre cœur. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez- moi si j'ai trop parlé; mais l'amour que j'ai pour votre salut et la douleur que je ressens de vous voir ofFenser Dieu et votre àme en sont cause. Je n'ai pu me taire et ne pas vous dire la vérité. Doux Jésus, Jésus amour.

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