ET AUX QUATRE PRUD'HOMMES DÉFEIN'SEURS DE LA RÉPUBLIQUE DE ROME
De la reconnaissance envers Dieu. — De l'amour du prochain et de la paix. — Sainte Catherine leur reproche l'ingratitude dont on a usé à l'égard de Jean Cenci , qui avait procuré la reddition du château Saint-Ange.
AU WOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Très-chers Frères et Seigneurs de la terre dans le Cbrist, le doux Jésus, moi, Catherine, l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir reconnaissants de tous les bienfaits que vous avez reçus de Dieu, afin quils augmentent et nourrissent en vous la source de l'amour divin dans vos âmes. La reconnaissance est très-agréable à Dieu, et nous est très -utile; mais l'ingratitude lui
(1) Cette lettre est du 6 mai 1379. La ville de Rome avait profité du séjour des Papes à Avignon pour se donner une forme de gouvernement démocratique indépendant du Saint-Siège et des empereurs. Sous le pontificat d'UrLain VI, l'administration reposait sur les chefs de quartier appelés seigneurs bannerets, à cause de leurs bannières. Il leur était adjoint quatre prud'hommes , qui s'occupaient principalement des besoins publics et des œuvres de charité. Le nom de répubUque se conserva à Rome jusque sous Boniface IX.
déplaît beaucoup et nous fait grand tort : elle tarit la source de la piété en nous , et nous invitons Dieu à ne plus augmenter ses grâces et à nous priver de celles qu'il nous a faites. 11 faut donc s'appliquer avec un grand zèle à voir les bienfaits de Dieu, car en les voyant nous les reconnaîtrons , et en les reconnaissant nous rendrons gloire et louange à son nom. Et comment montrerons-nous notre reconnaissance et notre ingratitude ? Je vais vous le dire : Nous montrerons notre ingratitude en offensant la bonté de Dieu et notre prochain , en les offensant de mille manières et par mille injustices ; en ne leur rendant pas ce que nous sommes obligés de leur rendre, c'est-à-dire, en n'aimant pas Dieu par-dessus toutes choses, et le prochain comme nousmême. Nous faisons tout le contraire : cet amour que nous devions lui donner, nous le donnons à la sensualité ; nous l'offensons avec notre cœur, notre esprit, avec toutes les puissances de notre âme et tous les membres de notre corps, qui devraient être des instruments de vertu , et qui sont des instruments de vice ; et ces vices nous causent la mort éternelle , si notre vie se termine dans le péché mortel. De quelque côté que nous nous tournions , nous ne trouvons que misère : et tout cela vient de l'ingratitude.
2. L'ingratitude enfante l'orgueil, la vanité, la légèreté de cœur, et toutes les souillures qui font croire que l'homme n'a d'autre pensée que de se rouler dans la fange de la débauche comme l'animal immonde; elle prive l'àme de la charité fraternelle envers le prochain , et lui en inspire la haine et l'éloignement; ou, si elle l'aime, c'est par intérêt, et non pour Dieu. De là cette facilité à écouter tous les mauvais rapports, à juger les
autres défavorablement, n'examinant pas avec prudence celui qui dit le mal et celui dont il parle, si c'est par dépit , par enyie ou par erreur. Souvent l'homffie ignorant dit ce qui lui vient à la bouche, et ne fait pas attention à ses paroles; mais celui qui hait les écoute, et l'envieux ne regarde pas si elles contiennent plus de vérités que de mensonges; il ne songe qu'à faire tort au prochain et à nuire à sa réputation. Vous voyez que cela arriye tous les jours. Celui qui est puissant ne s'applique pas à rendre la justice aux autres, il n'écoute que son bon plaisir ou celui des créatures; il viole le bon droit et vend la vie de son prochain , parce que son cœur est privé de la charité; et l'amour-propre le rend si étroit, qu'il ne peut plus contenir Dieu et le prochain par la sainte justice; il ne cherche pas à secourir son semblable, et, au lieu de l'assister, il lui vole son bien de mille manières , quand il peut faire des gains illicites dont lui faudra rendre compte au moment de la mort. Sa langue, qui était faite pour rendre gloire et louange au nom de Dieu, pour confesser ses péchés et conseiller son prochain, il l'emploie à blasphémer, à jurer, à mentir, à calomnier; et non seulement il blasphème, il dit du mal des créatures, mais il s'en prend à Dieu et aux saints , il semble vouloir les fouler aux pieds. Vous savez bien que c'est la vérité ; tous , pour ainsi dire , petits et grands, se sont fait une habitude de ce vice, par la faute de ceux qui vendent la justice, et qui ne font pas ce que la raison commande. Mais Dieu montre combien ces choses lui déplaisent en nous punissant un peu par les fléaux et les malheurs qui nous affligent tous les jours : et il le fait justement, bien qu'il le fasse avec une grande miséricorde. Tels sont les fruits que produit
l'homme ingrat , et les signes qui prouvent son ingratitude.
3. Tout le contraire arrive pour l'homme fidèle et reconnaissant à l'égard de son Créateur : il lui rend justice en lui rendant ce qui lui est dû, c'est-à-dire la louange et l'honneur que Dieu demande; il le fait en l'aimant par-dessus toutes choses , et en aimant le prochain comme lui-même. 11 contemple l'humilité de Dieu pour abaisser son orgueil ; il combat l'injustice par la justice, et il foule l'envie aux pieds par l'amour du prochain; il élargit son cœur dans la charité, et il se purifie de toute souillure dans la pureté du Christ, dans l'abondance de son sang précieux. Il vit honnêtement , et il secourt son prochain, sujet ou seigneur, dans ses besoins, autant qu'il le peut. 11 donne de son bien, et ne prend pas celui des autres; il est juste pour le petit comme pour le grand, pour le pauvre comme pour le riche, selon les lois de la vraie justice. 11 n'est pas prompt à croire aux défauts de son prochain, mais il examine avec prudence et maturité de cœur celui qui parle et celui dont il parle. 11 est reconnaissant pour celui qui le sert, parce qu'il est reconnaissant pour Dieu ; et nonseulement il sert celui qui le sert, mais il aime et fait miséricorde à celui qui le dessert. Sa vie est réglée, parce qu'il a réglé toutes les trois puissances de son âme : sa mémoire retient les bienfaits de Dieu par le souvenir, son intelligence s'applique à comprendre sa volonté , et sa volonté à l'aimer; et il dispose de même tous les instruments de son corps pour la pratique de la vertu. Il est patient et bienveillant , il aime l'union et déteste la discorde ; il est fidèle à Dieu , à la sainte Église et à son Vicaire, et il se nourrit comme un enfant véri-
table sur le sein de l'obéissance Voilà comme nous montrons que nous sommes reconnaissants envers Dieu; et alors se multiplient les grâces temporelles et spirituelles.
4. Je veux donc, mes très- chers Frères, que vous soyez reconnaissants des grâces que vous a faites et que vous fait notre Créateur, pour qu'elles augmentent; et puisque vous venez d'en recevoir de miraculeuses (1), je veux que vous en rendiez grâces à son nom , reconnaissant avec une humilité sincère que vous les tenez de Dieu, et non de votre propre puissance , sachant bien que tous vos efforts n'auraient jamais pu faire seuls ce que Dieu a fait. 11 a jeté les regards de sa miséricorde sur nous; le danger était trop grand, et nous devons tout lui attribuer. Notre Saint- Père le Pape Urbain VI nous a donné l'exemple , et il a témoigné sa reconnaissance à Dieu par un acte d'humilité qui ne se fait plus depuis bien longtemps : il a voulu suivre la procession pieds nus (2). Nous, qui sommes ses enfants, suivons les traces de notre Père en reconnaissant que ces grâces viennent de Dieu, et non de nous. Je veux aussi que vous soyez reconnaissants à l'égard de cette compagnie dont les membres se sont faits les instruments du Christ (3). Assistez-les dans leurs besoins, surtout les pauvres blessés. Soyez charitables et pacifiques envers eux pour conserver leurs secours et ne pas leur donner sujet de
(1) Sainte Catherine parle de la victoire remportée, le 29 avril de cette année, par les troupes d'Urbain VI sur celles des partisans de Clément VII. ( Voir la lettre xlvii.)
(2) Lettre xx.
(3) Il s'agit de la compagnie de Saint-Georges, qui avait surtout décidé la victoire du 29 avril. Cette troupe de condottieri quitta en effet le service de l'Église.
se tourner contre vous. Il faut le faire, mes très- doux Frères, par reconnaissance et par nécessité. Je suis certaine que si vous avez la vertu de reconnaissance , vous vous appliquerez à cela et à tout ce que nous avons dit : autrement, non. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir reconnaissants des services que vous avez reçus de Dieu, afin d'accomplir tout ce qui est nécessaire au salut de i ame et du corps.
5. Il me semble qu'on est un peu ingrat à l'égard de Jean Cenci (1). Je sais avec quel zèle et quel cœur généreux il a , uniquement pour plaire à Dieu et pour nous servir , quitté tout pour vous délivrer du malheur qui vous menaçait du côté du château Saint-Ange. Il s'est conduit avec une parfaite prudence : et maintenant, non -seulement on ne lui témoigne aucune reconnaissance , mais encore le vice de l'envie jette contre lui le venin des calomnies et des murmures. Je ne voudrais pas que vous agissiez ainsi avec lui et avec ceux qui vous servent; ce serait offenser Dieu et vous nuire : car la ville a besoin d'hommes sages, prudents et consciencieux. Ne faites donc plus ainsi, pour l'amour de Jésus crucifié ; prenez les moyens qui paraîtront les meilleurs à Vos Seigneuries pour que l'erreur des ignorants n'empêche pas ce bien. Je vous dis cela dans votre intérêt, et non par aucune affection particulière : vous savez bien que je suis étrangère ; je vous parle pour votre bonheur, que je désire de toute mon âme. Je sais qu'en hommes sages et discrets , vous considérerez la pureté des sentiments qui me font vous écrire, et vous pardonnerez
(1) Jean Geaci avait le plus contribué à décider la remise du château- Saint- Ange, qui était gardé, depuis Grégoire XI, par un Français, Gui de Provins.
ainsi à la hardiesse avec laquelle j'ose le faire. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu; soyez pleins de reconnaissance pour Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.