XLIX (198). — AUX SEIGNEURS DE FLORENCE
De la paix que Jésus -Christ nous a laissée par leslament. — Elle les exhorte à la concorde et à l'union avec la sainte Église et le Souverain Pontife.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-chers et très- aimés Frères dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, en me rappelant cette parole que notre Sauveur disait à ses disciples : « J'ai désiré d'un grand désir faire la pâque avec vous avant de mourir (l). » Notre Sauveur avait longtemps fait la pàque avec eux. De quelle pâque parle- t-il? De la dernière pàque qu'il fit en se donnant lui-même à eux. Il montre bien l'ardent amour qu'il a pour notre salut. Il ne dit pas je désire, mais il dit: J'ai désiré d'un grand désir; comme s'il disait: J'ai désiré depuis bien longtemps accomplir votre rédemption, me donner à vous en nourriture, et me livrer à la mort pour vous rendre la vie. C'est
(1) La Seigneurie de Florence se composait du gonfalonier de la justice et des prieurs des arts.
(2) S. Luc, xxn,15.
là cette pâque qu'il désire, c'est là sa joie, son bonheur, sa fête, car il va faire ce qu'il a tant désiré; et pour exprimer sa joie , il appelle ce moment la pàque.
2. Et puis il leur laisse la paix et l'union , le précepte de s'aimer les uns les autres; c'est là son testament, le signe qui fait reconnaître les enfants et les vrais disciples du Christ. C'est ce que ce Père véritable nous laisse par testament. Nous qui sommes ses enfants, nous ne devons pas renoncer à ce testament, car celui qui y renonce ne doit pas avoir l'héritage.
3. Je désire donc aussi d'un grand désir vous voir des enfants dociles et non rebelles à notre Père; ne renoncez pas au testament de la paix, et accomplissez cette paix en étant liés et unis dans les liens et l'amour d'une ardente charité. Si vous y êtes fidèles, il se donnera lui-même à vous en nourriture, et vous recevrez le fruit du sang du Fils de Dieu. C'est par son moyen que nous recevons l'héritage de la vie éternelle ; car, avant que son sang fût répandu , la vie éternelle était fermée , et personne ne pouvait arriver à sa fin, qui est Dieu, pour lequel l'homme a été créé. Mais parce que l'homme n'est pas resté sous le joug de l'obéissance, et s'est révolté contre le commandement de Dieu, la mort est venue dans l'homme ; et Dieu , animé par le feu de sa charité infinie, nous a donné le Verbe , son Fils unique, qui, pour obéir à son Père , nous a donné son sang avec tant d'amour. Que tous les cœurs ignorants et superbes devraient avoir honte de méconnaître cet ineffable bienfait ! De son sang il nous a fait un bain pour laver nos infirmités, et de ses clous des clefs pour nous ouvrir les portes du ciel. Oui, mes enfants et mes frères, je ne veux pas que vous sojez ingrats, et qu«i vous mécon-
naissiez cet amour ineffable que Dieu vous montre ; car vous savez bien que l'ingratitude fait tarir la source de la piété. La pâque que mon âme désire faire avec vous, c'est que vous soyez les enfants paisibles et soumis de votre Chef, et que vous lui obéissiez jusqu'à la mort.
4. Vous savez bien que le Christ nous a laissé son Vicaire, et qu'il nous l'a laissé pour le salut de nos âmes ; car autrement nous ne pouvons avoir la santé , qui est dans le corps mystique de la sainte Église. Le Christ en est le chef, et nous les membres ; et celui qui n'obéira pas au Christ de la terre , qui représente le Christ du ciel , ne participera pas au fruit du sang du Fils de Dieu; car Dieu a voulu que nous recevions par ses mains ce sang, et tous les sacrements de la sainte Église, qui nous donnent la vie par ce sang. Nous ne pouvons avancer par une autre voie, ni entrer par une autre porte; car la Vérité suprême a dit : Je suis la voie, la vérité, la vie. Celui qui va par cette voie suit la vérité et non le mensonge : c'est la voie de la haine du péché, et non la voie de l'amour-propre, de cet amour qui est cause de tout mal. Cette voie nous donne l'amour des vertus , qui sont la vie de l'âme ; car l'âme reçoit un tel amour du prochain, qu'elle aimerait mieux mourir que de l'offenser , parce qu'elle voit qu'en offensant la créature elle offense le Créateur. C'est donc bien la voie de la vérité. C'est aussi la porte par laquelle il faut entrer lorsque nous avons parcouru la voie ; car il est dit : Personne ne peut aller au Père , si ce n'est par moi.
5. Vous voyez donc, mes enfants bien-aimés, que celui qui se révolte contre la sainte Église et contre notre Père
tombe dans la mort comme un membre corrompu (1); car ce que nous faisons au Christ de la terre, nous le faisons au Christ du ciel , c'est à lui que s'adressent nos hommages ou nos offenses. Vous le voyez bien, et croyez, mes Frères, que je vous le dis avec peine et gémissements, par votre désobéissance et vos persécutions, vous êtes tombés dans la mort et dans la haine de Dieu. Et il ne pouvait pas vous arriver un plus grand malheur que d'être privés de sa grâce : toute la puissance des hommes vous servira de peu sans la puissance de Dieu. Hélas ! c'est en vain que se fatigue celui qui garde la cité, si Dieu ne la garde lui-même (2). En étant en guerre avec Dieu par l'injure que vous avez faite à son "Vicaire, à notre Père, je dis que vous vous êtes affaiblis, puisque vous avez perdu son secours. Je sais que beaucoup ne croient pas avoir offensé Dieu, et qu'ils s'imaginent lui avoir été agréables en persécutant l'Église et ses pasteurs ; ils se défendent en disant : Us sont coupables , et font beaucoup de mal; et moi je vous dis ce que Dieu veut et vous ordonne : lors même que les Pasteurs de l'Église et le Christ de la terre seraient des démons incarnés , au lieu d'avoir la douceur et la bonté d'un père, il faudrait leur être soumis et obéissant , non pas à cause d'eux , mais à cause de l'obéissance que nous devons à Dieu, qu'ils représentent.
6, Vous savez qu'un fils n'a jamais raison contre son père, lors même que celui-ci est mauvais et qu'il lui fait injure ; car l'existence qu'il a reçue de son père est
(1) Cette lettre fut sans doute écrite après le retour d'Avignon. Les Florentins ne voulurent pas observer l'interdit, et forçaient le clergé à le violer.
(2j Psaume cxxvi, 1.
un si grand bienfait, que rien ne pourra l'acquitter envers lui. Songez que l'existence et la grâce que nous tirons du corps mystique de la sainte Église sont des bienfaits si grands, qu'aucun hommage, aucun acte ne pourront jamais acquitter cette dette. Hélas! hélas! mes enfants , je vous le dis en pleurant et je vous en conjure de la part de Jésus crucifié , réconciliez-vous , faites la paix avec lui; ne continuez pas la guerre, et n'attendez pas que la colère de Dieu éclate sur vous. Car je vous le dis : Dieu regarde cette injure comme faite à lui-même. Réfugiez-vous donc sous les ailes de l'amour et de la crainte de Dieu; humiliez- vous, et faites tous vos efforts pour retrouver la paix et l'union avec votre Père. Ouvrez , ouvrez les yeux de votre intelligence , et ne marchez pas dans cet aveuglement; car nous ne sommes pas des juifs et des sarrasins , mais nous sommes des chrétiens baptisés et rachetés par le sang du Christ. Nous ne devons nous révolter contre notre Chef pour aucune injure reçue ; nous ne devons pas combattre chrétiens contre chrétiens , mais nous devons combattre contre les infidèles qui nous font injure, car ils possèdent ce qui n'est pas à eux, mais à nous.
7. Ne dormez donc plus, pour l'amour de Dieu, dans une telle ignorance et une semblable obstination ; levez-vous, et courez vous jeter dans les bras de notre Père, qui vous recevra avec bonté. Si vous le faites, vous aurez la paix et le repos spirituel et temporel , et avec vous toute la Toscane. La guerre sera détourne'e sur les infidèles, et tous suivront l'étendard de la sainte Croix. Si vous n'arrivez pas à conclure la paix, vous et toute la Toscane vous aurez plus à souffrir que n'ont jamais souffert nos ancêtres. Ne pensez pas que Dieu
dorme sur les injures qui sont faites à son Épouse : il veille; et ne croyez pas le contraire parce que nous voyons la prospérité s'accroître , car sous la prospérité se cache la verge de sa main puissante. Dieu est disposé à nous montrer sa miséricorde : ne soyez donc plus endurcis, mes Frères, mais humiliez- vous pendant que vous le pouvez encore , car l'âme qui s'humilie sera exaltée, le Christ l'a dit, et celui qui s'exalte sera humilié (1) par la justice, les fléaux et les châtiments de Dieu. Marcliez donc dans la paix et l'union, c'est cette pâque que je désire faire avec vous. Je ne vois pas d'autre lieu pour faire cette pâque que le corps mystique de la sainte Église ; car c'est là qu'est le bain du sang du Fils de Dieu , où nous laverons les souillures de nos péchés ; c'est là qu'on trouve la nourriture qui rassasie et nourrit l'âme , et le vêtement nuptial qu'il faut avoir si nous voulons entrer aux noces de la vie éternelle auxquelles nous invite l'Agneau immolé et abandonné pour nous sur la croix.
8. C'est le vêtement de la paix qui pacifie le cœur et cache la honte de notre nudité , c'est à-dire de nos misères nombreuses, de nos défauts, des divisions que nous avons les uns les autres, et qui nous dépouillent du vêtement de la grâce. Puisque la douce bonté de Dieu nous rend ce vêtement, ne soyez pas négligents à aller le solliciter de notre Chef, pour que la mort ne vous trouve pas nus ; car nous devons mourir , et nous ne savons pas quand. N'attendez pas le temps, car le temps ne vous attend pas. Ce serait une grande simplicité d'attendre et d'espérer ce dont je ne suis pas cer-
(1) s. Luc, XIV, 11.
taine et que je ne possède pas véritablement. Je termine. Pardonnez -moi ma hardiesse : vous devez l'attribuer à l'amour que j'ai pour le salut de votre âme et de votre corps , et à la douleur que me cause le dommage spirituel et temporel que vous recevez. Et croyez bien que j'aimerais mieux vous parler de vive voix que par lettres. Si par moi il peut se faire quelque chose pour l'honneur de Dieu et votre réconciliation avec la sainte Église, je suis prête à donner ma vie s'il le faut. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour.