L (199). — AUX SEIGNEURS PRIEURS DES ARTS
ET AU GONFALONIER DE LA JUSTICE DU PEUPLE ET DE LA COMMUNE DE FLORENCE (I).
De la reconnaissance envers Dieu , el de l'amour que nous devons avoir envers le prochain, et en particulier envers le Souverain Pontife el la sainte Église.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-chers Frères dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ , je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir pleins de reconnaissance pour les grâces que vous recevez de votre Créateur. Cette reconnaissance alimente la source de la piété dans l'àme, tandis que l'ingratitude la dessèche. Il faut donc , pour l'honneur de Dieu et notre bien-être, nous montrer reconnaissants et fidèles. Mais je ne puis comprendre que nous puissions l'être tant que nous serons revêtus
(1) Cette lettre est écrite de Rome en 1379. — Les prieurs des arts , ou chefs de corps d'état, étaient arrivés, en 1343, à s'emparer de Florence, en excluant les nobles de toutes les charges. Les nobles, pour prendre part aux affaires publiques, se firent inscrire dans les corps d'état : le gonfalonier chargé de rendre la justice était le premier magistrat de Florence.
du vieux vêtement de l'amour sensitif. Car celui qui s'aime de l'amour sensitif est ce vieil homme dont se sont revêtus nos premiers parents Adam et Eve , qui ont tari la source de la piété non-seulement en eux-mêmes, mais encore dans tout le genre humain , tellement que la vie éternelle fut fermée, et que personne avec sa justice ne pouvait y entrer. Quelle fut la cause d'un si grand malheur? L'amour-propre, cet amour qui rend l'homme ingrat, et qui enfante l'orgueil. C'est ainsi qu'Adam ne fut pas reconnaissant de l'innocence et de la puissance que Dieu lui avait données en le faisant maître et seigneur de toutes les créatures privées de raison ; l'animal qu'il eût appelé serait venu à lui comme son sujet. Mais après que son ingratitude lui eut fait transgresser le commandement de Dieu , il trouva la révolte dans tous les animaux , et comme il s'était révolté contre Dieu, il trouva en lui-même la révolte de cette loi mauvaise de la chair fragile , qui combat sans cesse contre l'esprit. Quiconque est revêtu du vieil homme ne peut être agréable à Dieu ni aux créatures. 2. D'où vient l'ingratitude? De l'amour-propre , qui détruit la charité et rend l'homme orgueilleux en lui faisant croire que ce qu'il a de bien vient de lui et non pas de Dieu. Il ne voit pas son néant, parce que l'amourpropre l'a aveuglé. S'il se voyait, il reconnaîtrait que l'être et toutes les grâces qui sont ajoutées à son être spirituel et temporel , lui viennent de Dieu , parce que Dieu seul est Celui qui est. L'ingrat n'est pas patient, parce qu'il est séparé de la charité et de l'amour du prochain ; son espérance est vaine , parce qu'il se confie en lui-même : il espère dans le secours des hommes , et non dans le secours de Dieu. Sa foi est morte, parce
qu'elle est sans bonnes œuvres, et que la foi sans les œuvres est morte. S'il est sujet, il se révolte; s'il est seigneur possédant des États, il commet l'injustice, et ne rend la justice qu'avec un esprit qui n'est pas la justice, mais plutôt l'injustice, car il la rend par haine ou par antipathie contre les autres, pour plaire ou ne pas déplaire aux créatures, ou pour son utilité particulière. Nous voyons donc qu'en toute chose il ne pratique pas la sainte justice. Les nobles se sont faits tyrans, et au sein de la commune, le peuple ne se nourrit pas de justice et de charité fraternelle, mais chacun trompe et ment pour son intérêt, sans s'occuper de rintérêt général. Tous cherchent le pouvoir pour eux-mêmes , et non pour le bien de la ville. Les aveugles ne voient pas ce qui leur arrive ; ils perdent en croyant acquérir, et ce qu'ils croient posséder leur échappe quand ils n'y pensent pas. Nous l'avons vu et nous l'avons éprouvé. La justice de Dieu le permet pour nous corriger de notre ingratitude et nous faire rentrer en nous-mêmes, en nous hum'iliant sous la verge de sa main puissante. Celui qui est ainsi aveuglé par l'ignorance et l'ingratitude peut -il être assez insensé pour penser acquérir et conserver la grâce, et posséder la puissance sur lui-même , en soumettant avec ingratitude la raison à sa propre fragilité? Il n'y a aucun mal, mes très- chers Frères , qui ne sorte de ce vice.
3. Il vous est donc nécessaire de vous dépouiller du vieil homme , c'est-à-dire de l'amour-propre , d'où vient l'ingratitude, et de vous revêtir de l'homme nouveau , du Christ, du doux Jésus, c'est-à-dire de sa doctrine, en suivant ses traces. Pour obéir à son Père, pour nous sauver et expier la faute de notre premier père , il a fait
le contraire de ce qu'Adam avait fait. Adam, par sa désobéissance , a couru au plaisir avec orgueil et oubli des bienfaits reçus; et le doux et tendre Verbe, transporté d'amour, a couru par obéissance jusqu'à la mort honteuse de la Croix. Dieu s'est abaissé jusqu'à l'homme en prenant notre humanité , et l'Homme-Dieu s'est humilié jusqu'à la mort honteuse de la Croix. Il a ainsi expié notre ingratitude en se faisant notre médiateur. Il faut nous revêtir de la doctrine de cet Homme nouveau avec un véritable et saint zèle, il faut nous revêtir de la charité qu'il nous a montrée par tant d'amour. A moins que l'homme ne soit plus dur qu'un rocher, à moins qu'il ne soit grossier et sans intelligence , il ne pourra s'empêcher d'aimer ; car une loi de l'amour est d'aimer quand on se voit aimé. Mais le nuage de l'amour-propre nous prive de la lumière , nous ne voyons pas, et celui qui ne voit pas ne connaît pas, n'aime pas , et en n'aimant pas il ne peut être reconnaissant. Il faut donc la lumière pour connaître combien Dieu nous aime , quels sont nos défauts, et à qui Dieu veut que nous prouvions l'amour que nous avons pour lui.
4. Nous voyons que le prochain nous a été donné comme moyen de montrer l'amour que nous avons pour Dieu j car, dans l'impuissance oii nous sommes de rendre service au Bien suprême , Dieu veut que nous le fassions pour notre prochain, et que nous prouvions en lui notre amour en l'assistant, le secourant, le conseillant, chacun selon son état. C'est une dette que chacun est tenu de lui payer, comme aussi nous devons être soumis et obéissants à la sainte Église, et l'assister autant que nous le pourrons. Si nous sommes tenus à secourir notre frère dans ses besoins , combien devons-nous faire plus pour
notre Mère la sainte Église , et notre Père le Christ de la terre! C'est à leur égard surtout que nous montrerons notre reconnaissance des bienfaits reçus, et que nous alimenterons en nous la source de la piété. C'est à cette reconnaissance que je vous invite, et il me semble que jusqu'à présent , vous l'avez peu ressentie. Ne faites pas ainsi , très-chers Frères , car la verge de la justice divine qui nous a frappés et nous frappera n'est pas brisée : rappelez- vous toujours les fautes que vous avez commises et les grâces que vous avez reçues , afin que vous sojez reconnaissants et que vous nourrissiez en vous la source de la piété (1).
5. Ne nous trompons pas, mes doux Frères, nos fautes sont nombreuses, nous avons commis bien des iniquités contre Dieu , contre le prochain , contre le Vicaire de Jésus-Christ, contre la sainte Église, et ces iniquités , vous ne pouvez les excuser par les défauts des pasteurs et des ministres de la sainte Église : car ce n'est pas à vous de les punir, mais au Juge suprême et à son représentant. Maintenant, malgré ces fautes qui méritaient une si grande punition , vous avez reçu miséricorde , vous avez été remis avec bonté sur le sein de la sainte Église , et vous pouvez , si vous le voulez, recevoir le fruit du précieux Sang par le Pape Urbain VI , le vrai Souverain Pontife , le Vicaire du Christ sur terre , qui vous a pardonné et absous avec tant de charité, vous accordant ce que vous lui demandiez, vous traitant non pas comme des enfants qui se sont révoltés contre leur père , mais comme des enfants qui ne l'ont jamais offensé. Et maintenant que vous le voyez dans de si
(1) La paix fut conclue entre les Florentins et le Saint-Siège au mois de juillet 1378.
grandes difficultés, non-seulement vous ne l'aidez pas, mais vous ne faites pas ce que vous avez promis. Vous donnez ainsi des preuves de cette grande ingratitude pour laquelle je crains bien, si vous ne changez, que Dieu ne permette que vous vous en punissiez vousmêmes , comme vous l'avez fait autrefois.
6. Je vous prie donc , pour l'amour de Jésus crucifié et dans votre intérêt, d'affermir votre cœur, pour qu'il n'hésite plus et qu'il croie fermement que le Pape Urbain VI est le véritable Souverain Pontife. Montrez que vous êtes reconnaissants et fidèles à la vérité , en accomplissant ce que vous avez promis de faire pour la sainte Église et pour votre Père. Examinez bien si cela vous est utile ou non. Vous êtes affaiblis par vos divisions, et il y a de grands orages dans le monde. C'est le seul moyen de conserver vos États ; vous les perdrez par l'ingratitude. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir pleins de reconnaissance , car je vois que c'est par cette vertu que nous alimentons la source de la piété , et que nous invitons Dieu à augmenter et à multiplier ses grâces. Je veux donc que vous vous appliquiez à la montrer, comme des fils véritables qui doivent dans la sainte Église combattre pour la vérité , pour la Foi , en dissipant et en détruisant tout ce qui pourrait lui porter atteinte. C'est ainsi que vous reconnaîtrez les grâces reçues , et que vous vous purifierez de vos fautes. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Aimez-vous, aimez- vous les uns les autres ; car si vous vous nuisez entre vous , personne ne vous fera du bien. Ne dormez plus sur le lit de l'ingratitude , mais soyez reconnaissants pour Dieu , pour la sainte Église, et pour notre Père Urbain VT. Vous serez
bénis alors , et vous conserverez les biens de la grâce spirituelle et temporelle. Perdez l'amour- propre, et persévérez dans son amour par la charité. Rendez à chacun ce qui lui est dû. Pardonnez à mon ignorance ; c'est l'amour de votre salut qui m'a portée à vous écrire, et j'y ai été forcée par la douce Bonté divine. Doux Jésus , Jésus amour.