‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 74 sur 100 · A FLORENCE · texte numérisé non relu

A FLORENCE

De la crainte filiale des vrais serviteurs de Dieu. — Il faut toujours travailler à acquérir la vertu et k augmenter en soi la grâce.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1 . Mon très-révérend et très-cher Frère dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ , je vous encourage et je vous bénis dans son précieux sang , avec le désir de vous voir le serviteur et le vrai fils de Jésus crucifié, vous et toute votre famille ; car vous avez été racheté par le Fils de Dieu . Soyez donc comme le serviteur en présence de son maître, craignant toujours de l'offenser et de lui déplaire. Je veux que vous agissiez ainsi, et que vous pensiez sans cesse au sang qui l'a rendu notre Maître. 11 a toujours le regard sur nous, et nous devons toujours craindre d'offenser ce doux et cher Seigneur. C'est cette sainte crainte qui entre dans l'àme comme un serviteur,

(1) Nicolas Soderini était un noble Florentin, d'une haute piété. Ce fut dans sa maison que logea sainte Catherine pendant son séjour à Florence. (Vie de sainte Catherine, p. ni, ch. 7.)

et en chasse le vice , le péché et tout ce qui peut être contre la volonté de son maître.

2. Je désire aussi que vous soyez le fils de votre Père céleste, qui vous a créé à son image et ressemblance. Il a fait pour vous et pour toute créature comme fait le père qui met un trésor entre les mains de son fils et renvoie loin de sa ville pour qu'il devienne riche et puissant: de même ce doux Père, lorsqu'il eut créé l'âme, lui donna le trésor du temps et le libre arbitre de la volonté pour qu'elle s'enrichisse. Vous voyez bien que c'est la vérité : car nous sommes des étrangers et des voyageurs en celte vie , et nous pouvons faire forlune avec le trésor du temps et le libre arbitre. Pendant ce temps la créature peut vaincre sa volonté, son libre arbitre , et par ce moyen détruire la vanité coupable, les caprices, les inquiétudes et les plaisirs du monde. Ce sont là des marchandises qui appauvrissent toujours l'homme, car elles n'ont aucune durée, aucune solidité; elles brillent au dehors , et sont gâtées au dedans et pleines de la corruption du péché : c'est cette belle apparence qui séduit l'homme et qui les lui fait acheter. 3. Très -cher et vénérable Frère en Jésus-Christ, je n'entends pas, je ne veux pas que ce trésor que le Père nous a donné par sa grâce divine et sa miséricorde, nous le dépensions en une si vile marchandise; car nous serions justement condamnés par notre Père. Oui, comme de bons fils et avec un grand zèle, employons ce doux trésor à acheter des marchandises parfaites. Elles sont le contraire des autres ; leur apparence est obscure , pauvre et méprisable ; mais au fond elles ont une valeur qui nourrit et enrichit par la grâce ici-bas , et procure ensuite dans la vie éternelle la jouissance de

l'héritage du Père. Quel est donc ce trésor qui enrichit celui qui l'achète? Ce trésor est le mépris des honneurs, des plaisirs, des richesses, des consolations, des applaudissements des hommes , et l'amour des vertus sincères et solides, qui paraissent petites aux yeux du monde, mais qui renferment le trésor de la grâce. Il paraît petit au monde de choisir les mauvais traitements, les injures, les affronts, et de préférer la pauvreté volontaire qui repousse l'orgueil , les honneurs du monde , et rend humble par la vertu celui qui s'élevait; il ne veut suivre d'autres traces que celles de son maître , qui lui a confié le trésor du libre arbitre avec lequel il peut gagner ou perdre selon qu'il le veut et selon la marchandise qu'il achète.

4. 0 doux et saint trésor des vertus, vous pouvez en toute assurance voyager sur mer et sur terre et au milieu des ennemis saôs avoir rien à craindre , car vous avez caché en vous Dieu , qui est l'éternelle vérité. Les hommes et leurs injures ne peuvent ôter la patience , car personne dans le monde ne recherche les injures, et la patience se montre par le moyen des injures et des peines. Ainsi fait l'ardente et tendre charité, tandis que l'amour -propre se cherche toujours lui-même ; le cœur rempli des richesses de la charité possède la joie et la sûreté. Il ne pense pas à lui , il ne se cherche pas pour lui, mais il se cherche pour Dieu, et le prochain pour Dieu. Enfin toutes ses œuvres ne sont pas faites intérieurement pour sa propre utilité, mais pour son Père, à son retour dans la maison. Ne dormons donc plus dans le lit de la négligence , car il est temps d'employer notre trésor en une douce marchandise. Savez -vous laquelle? le sacrifice de notre vie pour

notre Dieu ; c'est ainsi que nous expierons toutes nos fautes,

5. Je TOUS dis cela à cause du parfum de la fleur qui commence à s'épanouir : je parle de la sainte croisade au sujet de laquelle le Souverain Pontife, notre Christ sur terre , voudrait connaître les bonnes dispositions et la volonté des chrétiens. S'ils étaient prêts à sacrifier leur vie pour conquérir la Terre-Sainte, il les aiderait de toute sa puissance. C'est ce que dit la bulle qu'il a envoyée à notre provincial, au ministre des Frères- Mineurs et à frère Raymond (1). Il leur recommande d'examiner avec soin les dispositions favorables qu'on trouverait en Toscane et dans tous les autres pays, et il veut qu'on lui fasse connaître le nombre de ceux qui désirent la croisade , afin de la préparer et de la réaliser. Je vous invite donc aux noces éternelles; enflammezvous du désir de donner vie pour vie et d'enrôler le plus de monde que vous pourrez, car on ne va pas seul aux noces, et vous ne pouvez reculer. Je ne vous en dis pas davantage.

6. Je vous remercie avec affection de la cbarité que vous avez montrée J'ai tout appris par la lettre et par le Maître Je suis incapable de reconnaître votre bienveillance, mais je prie et je prierai sans cesse l'éternelle Bonté de vous récompenser elle-même. Je vous salue et vous bénis mille fois dans le Christ Jésus. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour,

(1) Cette bulle leur fut adressée d'Avignon par Grégoire XI.

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