ET AUX COMPAGNIES DE FLORENCE
Des trois ennemis de l'homme, et comment Jésus-Christ en a triomphé.
AU HOM DE JESUS CKUCIFIE ET DE LA DOUCE MABIi:.
1. Très-chers Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir de vrais chevaliers prêts à donner votre vie pour Jésus crucifié. Vous êtes placés sur le champ de bataille de cette vie ténébreuse, où nous sommes continuellement aux mains avec nos ennemis. Le monde nous persécute avec ses richesses, ses dignités, ses honneurs ; il nous fait croire qu'ils sont solides et durables, tandis qu'ils disparaissent et passent comme le vent. Le démon nous attaque par ses tentations, en nous faisant injurier et prendre souvent notre bien pour nous détourner de la charité du prochain ; car dès que nous perdons son amour, nous perdons la vie. La chair nous tourmente par sa fragilité et ses mouvements pour nous ôter la pureté; car, en étant privés de la pureté, nous sommes privés de Dieu. Nos ennemis ne dorment
jamais, ils sont toujours à nous persécuter, et Dieu le permet pour nous donner toujours l'occasion de mériter, et pour nous tirer du sommeil de la négligence. Vous savez que l'homme qui se sent attaqué par ses ennemis a soin de prendre le moyen de se défendre contre eux , parce qu'il voit que, s'il dormait, il serait en danger de mort. Aussi Dieu nous les fait sentir pour que nous nous empressions de prendre les armes de la haine et de l'amour. La haine ferme au vice la porte du consentement, en leur résistant et les détestant de toutes ses forces ; et elle ouvre la porte aux vertus, en ouvrant les bras de l'amour pour les recevoir au fond de son âme avec une grande ardeur. Vous voyez qu'il est bon et très-bon que nos ennemis ne prévalent pas contre nous. Nous ne devons et nous ne pouvons rien craindre, si nous voulons nous fortifier en disant : Nous pouvons toute chose par Jésus crucifié. Que doit craindre l'âme si elle met son espérance dans son Créateur ?
2. Nous voyons que sur ce champ de bataille, notre capitaine est le Christ Jésus, et il a vaincu nos ennemis avec son sang. Les délices et les richesses du monde, il les a vaincues par l'abaissement et la pauvreté volontaire en supportant la faim, la soif et la persécution ; il a vaincu le démon et sa malice par sa sagesse en prenant le hameçon et l'appât de notre humanité par l'union de la nature divine avec la nature humaine. 11 a vaincu la chair par la sienne, qui a été flagellée, macérée, saturée d'opprobres sur le bois de la très-sainte Croix , et ensuite élevée au-dessus de tous les chœurs des anges, dans la résurrection du Fils de Dieu. Il n'y a personne assez corrompu de corps et desprit pour qu'en voyant notre humanité unie à la nature divine d'une manière si par-
faite, il ne se purifie et ne préfère mourir plutôt que de souiller son esprit et son corps. Nous avons donc trouvé le remède : notre chef, le Christ, a vaincu nos ennemis ; il les a rendus faibles et les a enchaînés de telle manière, qu'ils ne peuvent nous vaincre, si nous ne le voulons pas. Ne craignons rien, et combattons généreusement en suivant l'étendard de la très-sainte Croix ; contemplons le sang de 1 Agneau sans tâche, et prenons le glaive de la haine et de l'amour pour en frapper nos ennemis. C'est là le combat que doit soutenir tout homme qui reçoit la vie ; et dès qu'il arrive à lâge de raison, il faut qu'il descende sur le champ de bataille. Oui, l'ineffable bonté de Dieu nous a choisis pour combattre comme des chevaliers contre les vices et les péchés, pour acquérir la richesse et le trésor des vertus. Je crois que maintenant vous êtes appelés à augmenter et à réaliser vos saints désirs, en ayant faim et soif du salut des infidèles.
3. Il me semble que Dieu veut que vous soyez les premiers à frapper, car voilà la croisade qui commence. Le Saint- Père appelle les chevaliers et tous ceux qui voudront les suivre (1). Je vous prie donc de vous entendre avec don Giovanni, et de discuter ce que les jeunes gens vous diront et vous feront connaître de vive voix , ainsi que Léonard. Vous ferez ce que le Saint-Esprit vous fera faire par les conseils de don Giovanni : il me semble que c'est par là que notre Sauveur veut commencer la grande entreprise. Pas de crainte, mes doux
(1) Les chevaliers de Rhodes^ dont l'île était menacée par les Turcs. DoQ Giovanni avec lequel le comte doit s'entendre, est sans doute don Juan Fernandez, chevalier de Rhodes, qui vint accompagner avec ses galères Grégoire XI, et qui fut nommé grand maître en 1377.
fils , revêtez la cuirasse du précieux Sang , et mêlons notre sang au sang de l'Agneau. Oh ! comme cette douce et belle armure saura résister à tous les coups ! Vous frapperez avec le glaive de la haine et de l'amour, et vous déferez tous vos ennemis , et avec cette cuirasse vous leur échapperez. 0 mes très-doux fils, considérez combien est agréable cette armure qui triomphe en souffrant, et frappe en étant frappée. Elle est pleine de traits qu'elle lance invisiblement ; et quoique invisibles, ils paraissent , car leurs blessures produisent des fruits et des fleurs, les fleurs de l'honneur et de la gloire du nom de Dieu ; et elles répandent un parfum qui détruit l'infection de l'infidélité. Après la fleur vient le fruit; nous recevons la récompense de nos fatigues en celte vie par l'augmentation de la grâce, et en l'autre par l'éternelle vision de Dieu. Ne soyez pas négligents, mais pleins de zèle ; pour un peu de peine ne perdez pas la récompense, car autrement vous ne pourriez être de généreux chevaliers. Je vous ai dit que je désirais vous voir des chevaliers généreux sur le champ de bataille, et je vous conjure d'accomplir la volonté de Dieu et mon désir, en vous plongeant, en vous noyant et en vous enivrant du sang de Jésus crucifié , parce que c'est dans ce sang que le cœur se fortifie. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.