‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 77 sur 100 · LVI (220). — A MESSIRE JEAN · texte numérisé non relu

LVI (220). — A MESSIRE JEAN

CONDOTTIERE ET CHEF DES TROUPES QUI VINRENT AU UOUEIfT DE LA DISETTE (1).

Elle le prie d'être le vrai chevalier du Christ combattant généreu sèment pour son honneur, et ne craignant pas de donner sa vie et son sang pour lui.

AD NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très-chers et bien-aimés Frères dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ , je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir les vrais fils et chevaliers du Christ, si bien que vous désiriez donner mille fois s'il le faut votre vie pour le service de ce doux et bon Jésus; ce qui rachèterait toutes les iniquités que nous avons commises contre notre Sauveur. 0 très-chers et doux Frères dans le Christ Jésus, que vous feriez

(1) Cette lettre est adressée au fameux chef anglais Jean Hawkwood, qui mourut le 16 mars 1394 , et fut enterré à Florence à Sainte-Mariedes-Fleurs, où il est peint à cheval, avec cette inscription : joannes

ACUTUS EQUKS BRITANNICUS, DDX ^TATIS SU^ CACTISSIMUS, ET REI MILITARIS

PERiTissiMUS HABiTcs EST. A la tètc dc SCS routiers, ce capitaine désola et rançonna longtemps la Toscane , pendant la disette qui fut l'occasion de la guerre des Florentins avec le Saint-Siège. Cette lettre est sans doute de 1375.

bien de rentrer un peu en vous-mêmes , et de considérer les peines et les tourments que vous avez endurés lorsque vous étiez au service et à la solde du démon. Mon âme désire que vous changiez maintenant, et que vous vous enrôliez sous la Croix de Jésus crucifié, vous et tous vos compagnons, pour former une compagnie du Christ et marcher contre les chiens infidèles qui possèdent le lieu saint où la douce Vérité suprême a vécu et a souffert des tourments et la mort pour nous. Je vous supplie donc au nom de Jésus -Christ, puisque Dieu et notre Saint-Père ordonnent de marcher contre les Infidèles , et puisque vous aimez tant faire la guerre et combattre , ne combattez plus contre les chrétiens , car c'est offenser Dieu ; mais marchez contre leurs ennemis. N'est-ce pas une grande cruauté que, nous qui sommes des chrétiens, des membres unis au corps de la sainte Église, nous nous attaquions les uns les autres? Il ne faut plus faire ainsi , mais il faut partir avec un saint zèle , et n'avoir plus d'autres pensées.

Je suis bien étonnée que vous qui , d'après ce qu'on m'a dit, aviez promis d'aller mourir pour le Christ dans la sainte croisade, vous vouliez maintenant faire la guerre ici. Ce n'est pas là une bonne préparation à ce que Dieu demande de vous, en vous appelant dans un lieu si saint et si vénérable. Il me semble que vous devriez maintenant vous y préparer par la pratique des vertus, jusqu'au moment où vous et les autres vous pourrez aller donner votre vie pour le Christ. Vous montrerez ainsi que vous êtes un vrai et généreux chevalier. Vous verrez, mon Père et mon fils, le frère Raimond qui vous remettra cette lettre : croyez tout ce qu'il vous dira , car c'est un vrai et fidèle serviteur de Dieu, et il ne vous

conseillera, ne vous dira jamais rien qui ne soit pour l'honneur de Dieu, pour le salut et la gloire de votre àme. Je termine en vous priant, mon très-cher Frère, de vous rappeler la brièveté du temps. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Catherine , la servante inutile.

LVII (221). — A THOMAS D'ALVIANO (1).

Tous les fidèles sont obligés de servir fidèlement la sainte Église.

AU HOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très -cher Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave de Jésus-Christ , je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir le serviteur fidèle de la sainte Eglise , la colonne et le défenseur de cette douce Épouse du Christ. Car celui qui sera trouvé fidèle au moment de la mort ne verra pas les peines éternelles. Tout chrétien est obligé d'être fidèle à la sainte Église et de la servir chacun selon son état. Dieu met ses travailleurs dans le glorieux jardin, et nous sommes ces travailleurs qui devons le servir de trois manières.

2. La première regarde tous les fidèles , qui doivent travailler par d'humbles et saintes prières, et par une véritable obéissance. Ils doivent être obéissants et respectueux envers la sainte Église , qui est le jardin

(1) Thomas d'Alviano était un chef de bandes qui se mettaient à la solde des princes au moyen âge, combattant tantôt pour un parti, tantôt pour un autre. Thomas d'Alviano servait l'Église contre les Florentins en 1376, date de cette lettre.

où les chrétiens se plaisent et trouvent la \ie de la grâce, quand ils ne mépriseni pas le précieux Sang par le péché , par la révolte et la désobéissance à la sainte Église , mais qu'ils y travaillent comme nous l'avons dit. La seconde manière regarde ceux qui sont appelés à travailler dans ce jardin comme ministres, en administrant les sacrements , en nourrissant et en conduisant nos âmes. Ceux-là doivent nous nourrir de doctrine et dexemples; et lors même que leur conduite n'est pas un miroir de vertus , nous n'en tirons pas moins la vie des sacrements qu'ils nous donnent, si nous les recevons dignement. Les défauts et les mauvais exemples des pasteurs ne doivent pas détruire le respect que nous leur devons, puisque la vertu des sacrements n'est point affaiblie par leurs fautes ; et nous devons les respecter à cause de la vertu des sacrements, car ils sont consacrés, et Dieu, dans les Écritures, les appelle ses christs (1). 11 ne veut pas que la main des séculiers se lève contre eux, qu'ils soient bons ou mauvais : c'est un péché abominable devant lui. Des hommes coupables deviennent des membres du démon, en voulant juger et punir leurs fautes, et en persécutant comme des aveugles notre sainte Mère l'Église. Dieu a prévu cette persécution , en appelant à son jardin la troisième sorte de travailleurs. Ce sont ceux qui assistent l'Église temporellement , mettant fidèlement à son service leurs biens et leurs personnes. C'est, il me semble, parmi ceux-là que Dieu vous appelle, pour que vous soyez dans ses nécessités un serviteur fidèle. Ce service est si agréable à Dieu , que nos paroles ne pourront jamais l'exprimer, surtout

(1) Psaume civ , 15.

quand Thomme sert, non pas par plaisir et par intérêt, mais par zèle pour la sainte Église , pour son accroissement et son exaltation . Cela plaît tant à Dieu , que , quand même ceux qui la servent n'auraient pas toujours une droite et sainte intention , ils seront cependant récompensés de tout ce qu'ils feront pour cette douce Épouse. Dieu sera pour ceux qui se fatiguent pour lui , et , « si Dieu est pour eux , personne ne sera contre eux (1). »

3. Aussi je vous invite, mon très-cher Frère, à vous fatiguer, vous et ceux qui sont de votre compagnie , et à travailler avec une vraie et sainte intention pour la douce Épouse du Christ. C'est la plus douce et la plus utile fatigue qu'on puisse trouver dans le monde. Car vous triomphez même dans la défaite, et en perdant la vie corporelle vous gagnerez la vie éternelle. Le sang versé pour la sainte Église lave toutes les fautes et les iniquités qu'on a commises. Si vous remportez la victoire , vous n'en aurez pas moins offert votre vie à Dieu, puisque vous êtes exposés à la mort ; et'si vous acquérez des biens temporels, vous les posséderez légitimement. Qui ne voudrait pas, très-cher Frère , s'exposer à toutes sortes de peines et de tourments pour être le serviteur fidèle de cette Épouse? Il n'y a que celui qui est assez aveugle pour mépriser le sang du Christ et persécuter l'Église : celui-là d'un coup perd son âme , son corps , et dissipe ses biens temporels. Oh ! quelle grâce Dieu vous a faite, à vous et à ceux qui servent l'Église, et ne la persécutent pas ! Vous ne pourriez jamais assez la reconnaître, même en livrant votre corps aux flammes.

(1) Ép. aux Rom., viii, 31.

4. Je vous en conjure, remerciez Dieu par votre amour, en étant un modèle de vertus dans votre état ; agissez toujours avec une bonne et sainte intention ; soyez une ferme colonne , un serviteur fidèle , et que l'étendard de la très-sainte Croix ne quitte jamais votre cœur et votre esprit. En n'étant pas vertueux , en ne puriûant pas votre conscience par la sainte Confession , vous ne serez pas un serviteur fidèle à Dieu et à l'Église, vous ne serez pas un bon travailleur dans son jardin : c'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir le serviteur fidèle de la sainte Église. Je vous en supplie et vous en conjure, vous et les autres, agissez ainsi, et unissez toujours la vertu de la justice à la miséricorde, car autrement ce ne serait pas une vertu ; baignez- vous dans le sang de Jésus crucifié , et faites avec une intention pure et un grand zèle ce que vous avez à faire; et moi je lèverai les mains et l'esprit au ciel, et je prierai continuellement pour vous et pour les autres. Je demanderai qu'il ne vous arrive aucun mal , et que vous obteniez la grâce de faire une bonne paix ; et après la paix nous irons tous à de beaux combats contre les infidèles (1). Ce sera une grande joie pour moi , car je suis bien affligée de voir que les chrétiens combattent les uns contre les autres , et que les fils se révoltent contre leur Père et persécutent le sang de Jésus crucifié. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

(1) Le grand désir de sainte Catherine était de voir organiser une croisade qu'elle espérait accompagner pour vénérer les saints lieux.

LVIII (222). — A THOMAS D'ALVIANO.

De la lumière de la sainte foi. — Pour servir DieU; il faut servir son prochain.

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très -cher Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir le serviteur fidèle de notre Créateur : c'est en le servant que l'homme règne éternellement. 11 n'aurait pas la vie, celui qui ne serait pas fidèle à la lumière de la très- sainte Foi. Elle s'acquiert avec l'œil de l'intelligence, quand l'âme considère l'ineffable charité de Dieu, qui nous a donné l'être; et dans le Verbe, son Fils unique, nous retrouvons le même amour, car nous voyons que son sang nous a fait renaître à la grâce, que l'homme avait perdue par sa faute. Oui , c'est par amour que Dieu nous a créés à son image et ressemblance; c'est par amour qu'il nous a donné son Fils , afin de nous racheter en nous faisant renaître à la grâce dans son sang. Dieu a voulu , par le moyen de son Fils , nous montrer sa vérité et sa douce volonté, qui ne cherche et ne veut autre chose que notre sanctification. La vérité est qu'il a vraiment créé I. 21

l'homme pour qu'il jouisse de son éternelle vision, où. l'àme participe à sa béatitude. Le péché commis par Adam empêchait cette vérité de s'accomplir dans l'homme. Et comme Dieu voulait l'accomplir, il s'est fait violence par amour et nous a donné ce qu'il avait de plus cher, son Fils unique ; et il lui a donné l'ordre de racheter l'homme et de le rappeler de la mort à la vie. Dieu veut que le fils d'Adam renaisse dans le Sang, et personne ne peut avoir le fruit du Sang qu'avec la lumière de la foi.

2. Le Christ disait à Nicodème : « Personne ne peut entrer dans la vie éternelle , s'il ne renaît une seconde fois (1). » Notre-Seigneur voulait par là faire connaître que son Père lui avait donné de concevoir l'humanité par l'amour, et de l'enfanter par l'obéissance et par la haine du péché sur le bois de la très -sainte Croix. Il semble que le doux Verbe a fait comme l'aigle, qui regarde le disque même du soleil : il voit du haut du ciel la nourriture qu'il veut prendre ; et quand il l'a vue sur terre, il se précipite, la prend, et s'élève de nouveau pour s'en nourrir ; de même notre Aigle, le doux Jésus, regarde le soleil de la volonté immuable du Père; il voit d'en haut l'offense et la révolte de la créature sur la terre créée, qu'il aperçoit des hauteurs du Père, et il voit la nourriture qu'il doit prendre. Cette nourriture , c'est ce qui sur cette misérable terre s'est révolté contre Dieu par une coupable désobéissance; il veut alors par l'obéissance accomplir dans l'homme la volonté du Père , il veut lui rendre la grâce et le retirer de la servitude du démon , qui lui donne la mort éter-

(1) s. Jean, m, 3.

nelle, il veut le ramener au service de son Créateur. Lors donc qu'il a vu et pris cette nourriture que lui offre le Père , il voit qu'il ne peut s'en nourrir sur la terre , et ramener ainsi l'homme misérable à sa première obéissance, et il s'élève avec sa proie jusqu'à la hauteur de la très -sainte Croix ; et là il s'en nourrit avec un ardent désir, et il punit nos iniquités en souffrant dans son corps ; il satisfait avec la volonté par la haine et l'horreur du péché , et avec la volonté de la vertu divine qui est en lui, il offre le sacrifice de son sang à son Père, et le Père accepte ce sacrifice.

3, Vous voyez qu'il s'est élevé par les peines, les opprobres, les injures, les mauvais traitements et les outrages; il a souffert de la soif, il s'est rassasié d'opprobres , si bien qu'il est mort du désir de notre salut : c'est ainsi que s'est nourri le doux et tendre Agneau. Il a dit : « Si je suis élevé en haut, j'attirerai tout à moi (1). » En effet, par la régénération que l'homme trouve dans le sang de Jésus crucifié, il est attiré à l'aimer, s'il suit la raison , et s'il ne l'éloigné pas par l'amour de la sensualité. Et dès que le cœur est attiré à aimer son bienfaiteur, tout vient avec lui , le cœur, l'àme, la volonté et toutes ses opérations spirituelles. Car toutes les puissances de l'âme, qui est spirituelle, sont attirées par cet amour. La mémoire est attirée par la puissance du Père , et elle est obligée de retenir ses bienfaits, de se les rappeler avec amour et d'en être reconnaissante. L'intelligence s'élève avec la sagesse de l'Agneau sans tache , et regarde en lui le feu de sa charité, où elle voit la justice des jugements de Dieu. Elle

(1) S. Jean, m, 82.

voit que tout ce que Dieu permet , c'est par amour et non par haine , que ce soit la prospérité ou l'adversité , et elle accepte et reçoit tout par amour. Si la sagesse de Dieu , qui est le Fils , avait voulu autre chose , il ne nous aurait pas donné la vie.

4. Alors l'âme, éclairée de cette vraie lumière, ne se plaint d'aucune fatigue qu'elle supporte ; et si la sensualité veut se plaindre , elle la calme avec la lumière de la raison : non-seulement elle ne se plaint pas , mais elle reçoit la peine avec respect ; elle est contente de souffrir pour expier ses fautes et pour s'unir aux souffrances de Jésus crucifié. Si elle a dans le monde des biens , des honneurs , de la puissance , elle ne les possède pas avec un amour déréglé, mais avec l'amour et le zèle de la sainte justice , parce que le regard de son intelligence est fixé sur la sagesse du Fils de Dieu , où elle voit abonder la justice au point que, pour ne pas laisser la faute impunie, il l'a expiée dans son humanité, qu'il avait revêtue pour nous. La volonté se lève alors, et court à l'amour, que l'œil de l'intelligence a vu en Dieu , et elle acquiert et goûte ainsi la grâce et la clémence du Saint-Esprit. Le cœur une fois rempli de l'amour et du désir de Dieu, s'élargit pour aimer le prochain avec une charité fraternelle , et non par amourpropre : car, s'il était dans l' amour-propre, il n'observerait la raison et la justice ni pour lui-même ni pour le prochain. Mais , parce que la grâce du Saint-Esprit l'a délivré de l' amour-propre par l'amour qu'il a pour Dieu , il est devenu un serviteur juste et fidèle de son Créateur : il élève toutes ses affections, parce qu'il aime tout pour Dieu ; et dans toutes les positions où il se trouve, qu'il possède la puissance, les grandeurs, les

richesses du monde, qu'il soit dans l'état de continence ou dans létat de mariage , qu'il ait des enfants ou qu'il n'en ait pas , toujours il est agréable à Dieu , parce qu'il l'aime avec l'amour qui l'unit à lui; et ainsi se manifeste la Vérité suprême. L'homme a réglé les trois puissances de son âme , il les a élevées en haut par l'amour, et les a réunies au nom de Dieu : la mémoire s'applique à retenir les dons et les grâces de Dieu , à comprendre sa volonté dans la sagesse du Fils , et la yolonté à aimer la douce clémence du Saint-Esprit : et Dieu alors se repose par la grâce dans son âme.

5. C'est ainsi que nous devons comprendre cette parole du Sauveur : « S'ils sont deux ou trois , ou plus , rassemblés en mon nom, je serai au milieu d'eux (1). » Nous pouvons croire qu'il parlait de la réunion des trois puissances de l'âme aussi bien que de la réunion corporelle des serviteurs de Dieu ; mais remarquez qu'il est dit deux ou trois, ou plus. Nous voyons pourquoi trois ; nous pouvons comprendre aussi le nombre deux par l'amour et le saint désir, car c'est l'amour qui réunit. Si l'homme n'aimait pas, il ne disposerait pas la mémoire à recevoir et à retenir; l'intelligence ne serait pas portée à voir et à comprendre , et la volonté ne nourrirait pas en elle l'amour divin. Dès que le trésor est réuni , la sainte crainte de Dieu le garde , et ne laisse pas entrer dans la cité de l'âme son ennemi , c'est-à-dire le péché mortel. Et quoique la loi sainte de Dieu ait été donnée à Moïse fondée sur la crainte , il faut reconnaître que son premier motif fut l'amour ; car Dieu l'a donnée par amour, afin d'empêcher l'homme de faire le mal. Le doux et tendre Verbe vint ensuite avec la loi d'a-

(1)S. Matth., XYiii.ao.

mour, non pour détruire la loi donnée, mais pour l'accomplir. Car la crainte ne donnant pas la vie, il unit à la loi de crainte la loi d'amour, dont la perfection rendit parfait ce qui était imparfait.

6. Il faut donc suivre l'une et l'autre, car leur union est si grande , que celui qui ne veut pas être séparé de Dieu ne peut avoir l'une sans avoir l'autre; elles sont unies quant à ce qui regarde les dix commandements , et elles donnent la vie de la grâce : celui qui voudrait les séparer ne pourrait pas avoir Dieu par la grâce au milieu de son âme. Il est dit. S'ils sont deux, et non pas, Si quelqu'un ; car un seul ne peut faire plus d'un , et aussi on ne peut arriver à trois sans être deux. Mais il faut que l'àme en réunisse d'abord deux , c'est-à-dire l'amour et la crainte de Dieu ; puis peu à peu se réunis sent les trois puissances de l'âme, qui ne sont autre qu'une seule âme où la perfection de la charité opère de si grandes merveilles , qu'elle en vaut deux , trois et plusieurs. Et pourquoi est-il dit : ou deux, ou trois, ou plusieurs réunis en mon nom? Cela s'entend des saintes et bonnes œuvres de la créature raisonnable : car, bien que tout ce qu'elle fait semble appartenir au monde, comme d'avoir un haut rang, de la puissance, une femme et des enfants , toutes ces choses , qui sont de la terre , peuvent être élevées à Dieu , lorsque l'âme a pris pour principe de régler et de réunir toutes ses puissances au nom de Dieu. Alors elle connaît bien la vérité , c'est-à-dire que Dieu ne lui a donné en cette vie aucune chose qui puisse, si elle le veut, être un obstacle à son salut, et qui ne soit au contraire un moyen de pratiquer la vertu et de lui donner une plus grande connaissance de sa misère et de la Bonté divine.

7, L'homme dès lors ne se plaint pas, et ne peut se plaindre ni du Créateur ni de la créature, mais seulement de lui-même , qui se révolte contre son Créateur, avec la corruption du péché mortel. Il ne peut se plaindre de Dieu, car Dieu l'a fait si fort, que ni les démons, ni les créatures ne peuvent le séparer de Dieu ; et même souvent , s'il ne veut pas suivre la sensualité et la colère , les injures que lui font les hommes du monde lui font posséder Dieu plus parfaitement, et lui font connaître, par la vertu de la sainte patience, s'il aime ou non son Créateur ; et la grâce remplira de plus en plus le vase de son âme. 11 ne peut pas se plaindre si, par le moyen de la créature , il reçoit des mouvements impurs , et s'il est porté à des choses déshonnêtes. Je dis qu'il ne peut pas se plaindre, encore que ces mouvements puissent venir de sa propre fragilité ou de la tentation de quelque créature, comme nous l'avons dit, car rien ne peut le forcer, s'il veut faire résistance avec la raison et respirer le parfum de la pureté.

8. Mais quand il se sent attaqué par ce vice ou par d'autres , qu'il recourt à l'amour et à la sainte crainte de Dieu , qu'avec l'œil de l'intelligence il regarde dans sa mémoire, où se conservent les bienfaits de Dieu, qu'il l'aime avec le cœur et lui rende grâce et louange ; et cette sainte reconnaissance éteindra le feu de la colère, de l'impureté, de l'injustice et de tout autre vice, mais surtout de l'injustice. Car si l'homme qui possède les honneurs et la puissance ne les possède pas vertueusement , il tombe dans beaucoup d'excès. S'il ne les possède pas le regard fixé sur Dieu , il les possédera avec un amour-propre déréglé : et cet amour empoisonne l'âme et lui ôte la lumière , tellement qu'elle ne

voit plus et ne connaît plus que les choses passagères et sensuelles ; jugeant la volonté de Dieu, la sienne et celle des hommes toujours en mal et jamais en bien. Elle la prive de la vie de la grâce et lui donne la mort, et toutes ses oeuvres ne tendent qu'à la mort du péché. Car il rend la justice selon le bon plaisir des hommes , et non selon la raison , par la crainte servile qu'il a de perdre sa position. Oh! combien est dangereux cet amour coupable ! C'est la loi du démon qui fut donnée dans le principe à Eve , et Adam la suivit et l'observa comme une loi diabolique d'amour et de crainte. Mais la douce Vérité suprême a renversé cette loi perverse , tellement que l'homme n'est jamais forcé de la suivre pour rien au monde. Il peut bien par son libre arbitre la suivre lui-même s'il le veut, mais aucune force ne peut le contraindre à le faire plus qu'il ne veut.

9. La créature raisonnable doit donc bien rougir d'avoir un tel Rédempteur, qui lui a donné la force qui Ta tirée de la servitude du péché , et de ne pas le suivre avec un amour parfait , de tout son cœur, de toute son âme, avec la lumière de la Foi vive que voit et que goûte l'œil de l'intelligence , avec l'amour qui enfante les œuvres de vie et non de mort ; car la Foi est vivante, et « sans les œuvres la Foi est morte (1). » Nous ne pourrons autrement être les serviteurs de Jésus cruciflé. Son service fait régner l'homme dans la vie éternelle : car il se rend maître de lui-même , et dès que l'homme est maître de lui, il est maître du monde entier et ne s'inquiète de rien , ne craint rien , si ce n'est Dieu , qu'i sert et qu'il aime. Beaucoup possèdent des villes et des

(1) Ép. de S. Jacques, ii, 20.

châteaux, et ne se possèdent pas eux-mêmes par l'amour de la \ertu ; ils se trouvent pauvres et privés de tout à à la fois , du monde et de Dieu , dans la vie ou dans la mort. Parce que j'ai compris que sans le moyen de la lumière de la Foi vous ne pouviez arriver à cette perfection, je vous ai dit que je désirais vous voir le serviteur fidèle de notre Créateur : et je vous en conjure , trèscher Frère, faites-le, servez-le généreusement.

10. Il est vrai que vous ne pouvez lui être utile et le servir, car il n'a pas besoin de nous; mais il nous a donné un moyen : il regarde fait à lui-même ce que nous faisons à notre prochain , si nous le servons pour la gloire et l'honneur de son nom ; entre tous les services , celui qui lui est le plus agréable , c'est de servir sa douce Épouse ; et c'est à ce service que vous semblez appelé. Servez-la donc généreusement ; tous les services spirituels ou temporels que vous lui rendrez lui seront agréables dès que vous le ferez avec une droite et bonne intention. Si vous le faites, Dieu vous en sera reconnaissant et vous récompensera de vos peines , en cette vie par la grâce , et dans l'autre par l'éternelle vision de Dieu ; vous verrez dans une clarté parfaite , et sans aucune obscurité, l'amour et la vérité du Père ; ce que nous voyons ici -bas imparfaitement, nous le verrons là-haut dans sa perfection. Je termine en priant la bonté dfe Dieu de vous donner la lumière parfaite pour le servir parfaitement. Demeurez dans l'a sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour.

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