LIX (201). — AUX DÉFENSEURS
et au capitaine du peuple de la ville de sienne ^ lorsqu'elle Était a saint -anthime.
Nous devons être maîtres de nous-mêmes et de nos passions , pour bien gouverner les autres.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MABIE
1. Très-chers Seigneurs dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de tous voir des maîtres puissants et fermes , en gouvernant vos sens par la vraie et solide vertu, et en suivant notre Créateur : autrement vous ne pourrez pas exercer avec justice la puissance temporelle que la grâce de Dieu vous confie. 11 faut que l'homme qui doit gouverner et conduire les autres, se gouverne et se conduise d'abord lui-même. Comment un aveugle pourrait-il diriger un aveugle, comment un mort pourrait-il enterrer un mort, un malade soigner un malade.
(1) Cette lettre est adressée aux magistrats qui gouvernaient la république de Sienne. Ils appartenaient au parti des Réformateurs, et étaient au nombre de quinze, ayant pour chef le capitaine du peuple. Ils habitaient le palais de la Seigneurie.
un pauvre secourir un pauvre. N'est-ce pas impossible? Oui, mes chers Seigneurs, celui qui est aveugle, celui dont l'intelligence est obscurcie par le péché mortel , ne peut se connaître et connaître Dieu ; il ne pourra pas non plus voir et corriger les défauts de ceux qui lui sont soumis, et s'il les corrige, ce 'sera avec les ténèbres et l'imperfection qu'il a en lui.
2. Souvent, à cause de ce défaut de connaissance, j'ai vu et je vois encore punir ceux qui sont innocents, et ne pas punir ceux qui sont coupables , et qui mériteraient mille morts. Le peu de lumière empêche de discerner la vérité, et l'injustice de la calomnie fait soupçonner ceux en qui on devrait avoir toute confiance, les serviteurs de Dieu , qui nous enfantent dans les larmes, les sueurs, les saintes et continuelles prières , qui s'exposent à tous les dangers, à toutes les peines et les tourments pour l'honneur de Dieu, pour le salut des âmes et du monde; tandis qu'on accorde sa confiance à ceux qui sont enracinés dans l'amour d'eux-mêmes, et qui se laissent agiter par tous les vents. Cela vient du défaut de lumière et des ténèbres du péché. Il faut donc avoir la lumière. Je dis qu'un mort ne peut enterrer un mort, c'est-à-dire que celui qui est mort à la grâce n'a pas le zèle et la force d'enterrer le défaut de son prochain , parce qu'il a le même défaut, et qu'il ne veut pas et ne sait pas s'en corriger. Il se voit atteint du même mal, et il ne s'en guérit pas. Il ne soigne pas celui qui lui est confié, lorsqu'il le voit infirme ; et l'infirmité du péché mortel est si grande, qu'on ne peut y porter remède qu'en se guérissant soi-même. Celui qui est dans le péché mortel tombe dans la pauvreté ; il a perdu la richesse des vraies et solides vertus , en ne suivant pas les traces
de Jésus crucifié, et il ne peut assister les pauvres, puisqu'il est privé de la richesse de la grâce divine par les ténèbres ; il a perdu la lumière , et il ne voit pas le mal où il est ; il commet l'injustice au lieu de rendre la justice.
3. Son infirmité lui fait perdre la force du vrai et saint désir de l'honneur de Dieu et du salut du prochain ; et son infirmité augmente toujours, s'il ne recourt pas au médecin, à Jésus crucifié, s'il ne vomit pas les souillures du péché par le moyen de la sainte Confession. S'il le fait, il reçoit la vie et la santé; mais s'il ne le fait pas, il reçoit aussitôt la mort ; et alors, comme je l'ai dit, un mort ne peut ensevelir les morts. Quelle plus grande pauvreté peut-il y avoir que d'être privé de la lumière, de la santé, de la vie? Je ne connais pas de plus grand malheur. Ceux qui l'éprouvent ne sont pas propres à gouverner les autres, puisqu'ils ne se gouvernent pas eux-mêmes : il faut commencer par là; et c'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir de véritables seigneurs. Mais comme je vois qu'on ne peut avoir de véritable puissance , si on ne se gouverne soi-même, si on ne soumet ses sens à la raison, je vous ai dit dans quels inconvénients tombent ceux qui se laissent dominer par leurs misères , et ne s'en rendent pas maîtres, afin que vous évitiez ce malheur. Ouvrez, ouvrez donc l'œil de votre intelligence , et ne soyez pas si aveuglés par une crainte déréglée.
4. Tâchez de croire et d'espérer dans les vrais serviteurs de Dieu , et non dans les serviteurs coupables du démon, qui, pour cacher leur iniquité, vous font voir ce qui n'est pas. Ne mettez pas les serviteurs de Dieu contre vous , car il n'y a rien que Dieu ne supporte moins
que les injures, les scandales et les outrages dirigés contre ses serviteurs. Ce qu'on fait contre eux est fait contre le Christ. Ce serait une trop grande ruine de le faire. Ne souffrez donc pas, mes très-chers Frères et Seigneurs, que tous et d'autres agissiez ainsi; mais coupez la langue des murmurateurs, c'est-à-dire, reprenez, et ne croyez pas celui qui murmure. En le faisant, vous ferez un acte de vertu , et vous éviterez bien des scandales. Mais il me semble que nos péchés ne le méritent pas encore ; on dirait que c'est le contraire : les méchants sont écoutés, et les bons sont méprisés.
5. J'ai appris que, sur les rapports de l'archiprêtre de Montalcine et d'autres personnes qui voulaient cacher leurs fautes, vous aviez jugé défavorablement l'abbé de Saint-Anthime qui est un grand et parfait serviteur de Dieu (1) ; il est ici depuis fort longtemps; et si vous l'aviez connu un peu, non-seulement vous ne l'auriez pas soupçonné, mais vous auriez été pleins de respect à son égard. Je vous prie donc, pour l'amour de Jésus crucifié, de vouloir bien ne pas le tourmenter, mais l'assister, au contraire, et l'aider s'il le faut. Vous vous plaignez de ce que les prêtres et les clercs ne sont pas repris; et lorsque vous trouvez quelqu'un qui veut le faire, vous vous plaignez, et vous voulez lui créer des obstacles.
6. Quant à mon retour avec ma famille spirituelle, on m'a dit qu'il faisait naître des réclamations et des soupçons; mais je ne sais si je dois le croire. Si vous vous intéressiez à vous-mêmes autant que nous nous y intéressons , vous et tous les habitants de Sienne , vous
(1) Il y avait un conflit de juridiction entre l'archiprêtre de Montalcine et l'abbé de Saint-Anthime.
vous éviteriez les pensées et les passions sans fondement, et vous fermeriez les oreilles pour ne pas entendre. Nous cherchons tous , et je poursuis sans cesse votre salut spirituel et temporel , n'épargnant aucune fatigue , offrant à Dieu nos pieux désirs dans les larmes et les gémissements, pour empêcher que la justice divine n'exerce sur vous les châtiments que nos iniquités méritent. J'ai si peu de vertu, que je ne sais rien faire qu'imparfaitement; mais ceux qui sont parfaits, et qui ne cherchent que l'honneur de Dieu et le salut des âmes, ceux-là font le hien, et l'ingratitude et l'ignorance de mes concitoyens ne nous empêcheront pas de travailler ainsi jusqu'à la mort pour votre salut. Nous suivrons l'enseignement du doux saint Paul, qui disait : « Le monde nous blasphème, et nous bénissons; il nous poursuit et nous chasse , nous le supportons avec patience (1). » Nous ferons de même, nous suivrons cette voie : la vérité sera ce qui nous délivrera. Je vous aime plus que vous ne vous aimez, et je désire comme vous votre paix et \otre conservation : ne croyez donc pas que moi ni aucun de ma famille , nous puissions nous y opposer. Nous sommes choisis pour répandre la parole de Dieu, et recueillir le fruit des âmes. Que chacun fasse son travail, c'est celui-là que Dieu nous a confié ; il faut donc nous y livrer , et ne pas enterrer le talent , parce que nous serions dignes d'un grand châtiment. Il faut travailler en tout temps, en tout heu, en toute créature; Dieu ne s'arrête ni au heu ni aux créatures, mais il regarde les saints et vrais désirs , et c'est avec eux qu'il faut travailler.
(1) I'« Ép. aux Ctor., iv, 12.
7. Je vois que le démon est furieux de la perte que ce voyage lui cause et lui causera par la bonté de Dieu. Je ne suis venue ici que pour me nourrir des âmes , et les retirer des mains du démon; je sacrifierais pour cela mille vies, si je les avais. J'irai donc, et j'agirai comme le Saint-Esprit me l'inspirera. Pierre vous dira lui-même pourquoi je suis venue, et pourquoi je reste. Je ne vous en dis pas davantage. Baignez- vous dans le sang de Jésus crucifié , si vous voulez la vie; autrement nous tomberons dans la mort éternelle. Ne vous ennuyez pas de me lire et de m'entendre , mais supportez - le avec patience ; c'est la douleur et l'amour que j'éprouve qui me font tant parler , l'amour de votre salut et la douleur de nos égarements. Puisse Dieu, dans ses secrets jugements, ne pas vous ôter la lumière nécessaire pour connaître la vérité. Je finis . Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.