‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 79 sur 100 · DE LA CITÉ DE SIENNE · texte numérisé non relu

DE LA CITÉ DE SIENNE

Elle les exhorte à être les gouverneurs courageux de leur ville et de leurs âmes. — De la crainte servile qui empêche l'homme d'agir en homme et de connaître la vérité.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très-chers Frères et Seigneurs temporels dans le Christ , le doux Jésus , moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir des hommes forts et non pas des gouverneurs timides de votre cité spirituelle et de la cité qui vous est coufiée. Car je vois que la crainte servile enchaîne et avilit le cœur , et l'empêche de vivre et d'agir dignement , rendant l'homme semblable à un animal sans raison. C'est que la crainte servile sort et procède de l'amourpropre; et ce danger de l'amour-propre, nous le voyons dans les maîtres et les sujets , dans les religieux et les séculiers, dans tous ceux qui ne recherchent qu'euxmêmes. Si le sujet est séculier, il n'obéit pas, il ne fait pas ce qui lui est ordonné par son seigneur. Celui qui est commandé n'écoute pas le bon droit pour rendre

la justice, mais il commet l'injustice en suivant ses impressions, ses désirs, son intérêt; il cherche à plaire aux hommes, et juge selon la volonté des autres, et non selon la vérité. Tl craindra de déplaire et de perdre ainsi sa puissance , et alors tout lui fait peur ; et dans son aveuglement, il craint quand il ne le faudrait pas , et ne craint pas quand il le faudrait.

2 , 0 amour-propre, ô crainte servile, que tu aveugles l'intelligence , que tu l'empêches de connaître la vérité ! Tu détruis la vie de la grâce et l'autorité dans la cité spirituelle et dans la cité de la terre. Tu rends l'homme insupportable à lui-même, parce qu'il désire ce qu'il ne peut avoir ; et que ce qu'il possède , il le possède avec peine, parce qu'il craint toujours de le perdre. La privation et la crainte le font toujours souffrir, parce que sa volonté n'est jamais satisfaite; il goûte vraiment l'enfer dès cette vie.

3. 0 aveuglement de l'amour- propre et de la crainte déréglée, tu arrives à un tel égarement , que non-seulement tu condamnes le peuple et les hommes coupables que tu aurais raison de condamner, et dont tu peux craindre la malice, mais tu écoutes le méchant, et tu condamnes le juste ; tu soupçonnes les pauvres serviteurs de Dieu qui cherchent l'honneur de Dieu, le salut des âmes, la paix et le repos de la cité, qui ne cessent jamais d'offrir leurs désirs , leurs prières , leurs larmes, leurs sueurs en la présence de la Bonté divine. Comment croire que l'amour-propre et la crainte servile redoutent et condamnent ceux qui sont prêts à mourir pour votre salut , pour conserver et augmenter la paix et le bien de votre État? Mes très-chers Frères, c'est celte crainte, cet amour coupable, qui a tué le

Christ. Pilate fut aveuglé, parce qu'il craignit de perdre sa puissance; il ne reconnut pas la vérité, et il fit mourir le Christ. Mais il n'évita pas pour cela ce qu'il craignait; car, au moment voulu de Dieu, il perdit, malgré lui, son àme, son corps et sa puissance (1). Il me semble que le monde entier est plein de ces Pilâtes qui , par une crainte aveugle, poursuivent les serviteurs de Dieu, et leur jettent les pierres de l'injure, de l'outrage et de la persécution ; et leur aveuglement est si grand , qu'ils ne regardent pas comment et contre qui ils agissent, mais ils se laissent conduire par leurs sens comme des bêtes sans raison, et ne suivent d'autres lois que celles des hommes qui ne croient qu'au monde. Aussi , je vous le dis, toutes les fois qu'il nous arrivera de calomnier et de condamner les actions , les mœurs et le langage des serviteurs de Dieu, hélas! hélas ! nous devons craindre que les châtiments divins n'éclatent sur nous, parce que Dieu regarde fait à lui-même ce qui est fait à ses serviteurs ; ce serait donc appeler la colère de Dieu sur nous. 4. Nous avons besoin, mes très-chers Frères et Seigneurs , d'approcher de Dieu avec une sainte crainte et d'agir de même avec ses serviteurs, ne les déchirant pas par des murmures, des soupçons injustes, mais les laissant aller et s'arrêter comme des pèlerins que conduit le Saint-Esprit, parce qu'ils cherchent toujours l'honneur de Dieu et le salut des âmes qu'ils retirent des mains du démon, parce qu'ils ne veulent que votre paix, votre bien, votre repos. Que personne ne soit assez ignorant pour vouloir donner des règles à l'Esprit- Saint et à ses serviteurs! Il me semble que Notre-Sei-

(Ij On dit que Pilate fut disgracié par l'empereur Galigula, et qu'il vint mourir exilé à Vienne en Dauphiné,

gneur fut plus patient à supporter son injure que celle de son apôtre saint Thomas ; il ne voulut pas venger la sienne, et il répondit doucement à celui qui l'avait frappé : « Si j'ai mal parlé, montrez-moi ce que j'ai dit de mal; si j'ai bien parlé, pourquoi me frappezvous (1)? » Il n'en fit pas de même pour saint Thomas, qui, ayant reçu un soufflet pendant qu'il était à table, fut vengé avant qu'il se levât : un animal féroce étrangla celui qui l'avait frappé, coupa la main qui avait été l'instrument du crime, et la porta sur la table devant saint Thomas. (2). Les autres fautes nous seront plutôt pardonnées que celle-là ; et si nos péchés nous perdent, celui-là sera la cause de notre plus grande ruine. Tout cet aveuglement vient de l'amour-propre , de la crainte servile; aussi, je vous ai dit que je désirais vous voir des hommes fermes et sans crainte.

5. Mais mon àme désire vous voir fondés sur une crainte de Dieu sainte et véritable; c'est cette crainte qui nourrit l'amour de Dieu dans l'àme. Cette crainte a toujours le regard fixé sur Dieu , et préférerait mourir que d'offenser Dieu et le prochain. Elle pèse avec soin l'injustice ou la justice de chaque chose , et elle regarde bien de tous les côtés avant d'agir. Cette sainte crainte vous est nécessaire pour conserver la cité qui vous appartient et la cité qui vous est confiée ; et si vous l'avez, le démon et la créature ne pourront vous les enlever. La cité qui vous appartient est la cité de vos âmes ; elle se conserve par la crainte fondée sur la charité fraternelle, la paix et l'union avec Dieu et avec le pro-

(1) s. Jean, xviii, 23.

(2) Voir la Légende dorée du bienheureux Jacques de Voragine, Vie de saint Thomas. ^.

chain, par des vertus réelles et solides ; mais elle échappe à celui qui vit dans la haine, le ressentiment, la discorde, à celui qui est rempli d'amour de lui-même, et qui souille tellement sa vie dans la débauche , qu'il n'v a entre lui et le pourceau nulle différence. Celui qui n'est pas maître de sa cité est esclave du \ice et du péché; il s'avilit lui-même en se laissant commander j)ar des choses qui ne sont que néant ; il perd la dignité de la grâce, et méprise le sang du Christ, le prix de notre rançon , qui nous montre la miséricorde divine, l'éternelle Vérité, l'amour ineffable qui nous a créés, qui nous a rachetés, non pas avec de l'or et de l'argent, mais avec son sang, pour nous faire comprendre la grandeur et la beauté de notre âme.

6, Il est bien aveugle celui qui ne voit pas tant d'amour, et cette misère où il tombe en restant dans les ténèbres du péché mortel, et en ne se gouvernant pas lui-même. Il gouvernera mal les affaires qui lui sont confiées, puisqu'il ne sait pas conduire et gouverner les siennes. La cité qui nous est confiée, c'est le commandement de la ville et les autres pouvoirs temporels que reçoivent les hommes du monde; nous les avons pour un temps, comme il plaît à la volonté divine, et selon les lois et les usages de notre pa^'s. Cette autorité nous est enlevée par la mort ou par les circonstances, et on peut bien dire qu'elle nous est seulement prêtée. Celui qui est maître de lui possédera cette autorité avec une sainte crainte , avec un amour réglé et non déréglé, comme une chose prêtée qui ne lui appartient pas; il gardera le pouvoir qui lui a été donné avec la crainte et le respect de Celui qui le lui a donné. Vous le tenez de Dieu seul; et quand ce qui

vous a été confié vous sera redemandé par le Maître , faites en sorte que vous puissiez le rendre, sans vous exposer à la mort éternelle. Je veux donc que vous vous gouverniez avec une vraie et sainte crainte, et je vous dis que les hommes du monde n'ont d'autre moyen de conserver leurs biens spirituels et temporels que de vivre vertueusement, et il n'y a rien qui les fait perdre comme nos fautes et nos vices. Éloignez le mal, et vous éloignerez la crainte ; vous serez pleins de courage et de fermeté, et vous n'aurez pas peur de votre ombre. Je ne vous en dis pas davantage, pardonnez à ma présomption ; l'amour que j'ai pour vous et pour tous mes concitoyens, et la douleur que me causent votre conduite et vos actes , si peu selon Dieu , doivent me servir d'excuse devant lui et devant vous (1). Je veux gémir sur notre aveuglement, car il semble que nous sommes privés de la lumière. Que Dieu dans sa bonté infinie et sa miséricorde dissipe les ténèbres de l'ignorance et éclaire l'œil de votre intelligence , pour vous faire connaître et discerner la vérité , afin que vous ne tombiez pas dans l'erreur! Je m'arrête. J'aurais cependant bien des choses à vous dire.

7. Je réponds, mes très -chers Frères et Seigneurs, à la lettre que Thomas de Guelfuccio m'a remise de votre part. Je vous remercie de la charité que je vous vois exercer envers vos concitoyens, dont vous cherchez la paix, et envers moi, qui n'en suis pas digne. Vous désirez mon retour, et vous me demandez les moyens d'arriver à cette paix. Je suis incapable de la moindre chose; mais je laisserai agir Dieu, et j'incli-

(1) Voir Lettre xvu.

nerai la tête selon que le Saint-Esprit me permettra d'obéir à yos ordres et d'aller où voudra votre bon plaisir, car je mettrai toujours la volonté de Dieu avant celle des hommes. Jusqu'à présent, je ne vois pas qu'il me soit possible de venir , parce qu'il faut que je traite une affaire importante pour le couvent de Sainte Agnès , et que je reste avec les neveux de messire Spinello pour la réconciliation des fils de Lorenzo. Voilà bien longtemps que vous avez commencé à vous en occuper, et rien n'est encore terminé (1). Je ne voudrais pas que, par ma négligence ou par mon brusque départ, tout fût arrêté; je craindrais de déplaire à Dieu. Je reviendrai le plus tôt que Dieu m'en fera la grâce. Ayez patience, vous et les autres ; ne laissez pas remplir votre esprit et votre cœur de toutes ces pensées qui viennent du démon; il voudrait empêcher l'honneur de Dieu, le salut des âmes, votre paix et votre repos. Je déplore la peine que mes concitoyens se donnent de me juger; il semble qu'ils n'ont pas d'autre chose à faire que de dire du mal de moi et de ceux qui m'accompagnent. Pour moi, ils ont raison, car je suis pleine de défauts; ils ont tort pour ceux qui m'accompagnent. Mais nous vaincrons par la patience ; la patience n'est jamais vaincue , elle est toujours victorieuse, et elle reste maîtresse. Ce qui m'afflige, c'est que les traits retombent sur ceux qui les lancent ; souvent ils pèchent, et ils en sont punis. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

(1) Sainte Catherine travaillait sans cesse à apaiser les inimitiés de famille qui désolaient l'Italie au moyen âge. ( Voir la lettre d'Etienue Maconi.)

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