DÉFE]\SEURS DU PEUPLE ET DE LA COMMUNE DE SIENNE
LETTRE ECRITE EN EXTASE
De la justice que nous devons k Dieu , à la sainte Église , et k nous-mêmes. — Le Pape Urbain VI est le vrai Souverain Pontife.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-chers Frères dans le Christ, le doux Jésus , moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de voir briller en vous la perle précieuse de la justice, afin que vous rendiez fidèlement à chacun ce qui lui est dû. A qui devons -nous? A Dieu, à la sainte Église, à notre prochain , comme Dieu l'ordonne, et à nous-mêmes. Voyons en quoi consiste cette dette. D'abord nous devons rendre à Dieu , par l'amour, honneur et gloire à son Nom. Il nous a donné l'amour, car il nous a aimés avant notre naissance , et il nous a donné l'honneur en nous ôtant la honte où nous étions tombés par le péché d'Adam. Il nous en délivre par le sang de son Fils , qui donne le fruit de la grâce ; et c'est le plus grand bien que nous puissions recevoir, car il nous ôte
la mort et il nous donne la vie. Nous devons lui rendre honneur et amour; mais nous ne pouvons pas lui être utiles , et ce que nous ne pouvons faire pour lui , nous devons le faire à notre prochain , en l'assistant de tout notre pouvoir, en lui rendant l'amour qui lui est dû, car l'éternelle Vérité nous l'a commandé en disant : Aime Dieu par -dessus toute chose, et le prochain comme toi-même. A nous, nous devons rendre la haine et le regret du péché et de la sensualité , qui en est cause, et l'amour des vertus en les aimant pour Dieu, avec un tendre amour.
2. Il semble au contraire que nous agissons comme des voleurs et des débiteurs de mauvaise foi , privant injustement nos créanciers de ce qui leur appartient. L'honneur et l'amour que nous devons à Dieu , nous les donnons à nous-mêmes. Nous nous donnons l'honneur en cherchant avec orgueil les biens, les délices et les grandeurs du monde, et nous offensons Dieu en attribuant à notre mérite ce que nous avons, et en outrageant Dieu par notre ignorance , nous donnons à nous l'amour, à lui la haine. Notre amour n'est pas raisonnable , car c'est l'amour sensitif . Nous offrons à Dieu la corruption, et nous gardons le parfum des plaisirs et des jouissances du monde. Nous ne voyons pas, dans notre aveuglement, que le mal, la corruption , la ruine de nos iniquités retombent sur nous : car nos offenses ne peuvent lui nuire , et nos hommages lui profiter ; il n'a pas besoin de nous , c'est nous qui avons besoin de lui. Nous rendons au prochain la haine et la colère, et nous commettons contre lui de nombreuses injustices. Celui qui est maître ne rend la justice que par intérêt , pour plaire aux créatures et à lui-même ; il ne suit pas
la raison , et il ne craint pas d'ôter au prochain l'honneur , la réputation, les biens temporels , la vie même; il gouverne avec une telle injustice ceux qui lui sont soumis , qu'il semble n'avoir aucun seigneur au-dessus de lui ; il ne pense pas que la verge du souverain Juge puisse lui rendre ce qu'il donne aux autres ; il ne s'applique pas au bien général, mais seulement au sien propre, car il est aveuglé par l'amour de lui-même. Ceux-là n'acquittent pas leur quatrième dette à la sainte Église et au Vicaire de Jésus-Christ. Quelle est cette dette que nous devons payer? Un respect profond , un amour filial, que nous témoignerons non-seulement par des paroles, mais en assistant notre Père, quand il le faut, comme des enfants véritables, regardant Tinjure qui lui est faite comme la nôtre, et nous employant tout entier pour vaincre ses ennemis.
3. Beaucoup font le contraire, et s'excusent en disant : Leurs défauts sont si grands , que nous n'en recevons que du mal. Il n'est pas digne de respect et d'assistance , puisqu'il n'est pas ce qu'il devrait être ; il devrait s'occuper des choses spirituelles , et non des choses temporelles. Et alors ils sont ingrats et infidèles, ils ne lui rendent pas l'obéissance, le respect et l'assistance qu'il mérite : souvent même ils détournent ceux qui voudraient le secourir ; et ils agissent sans aucune retenue , comme des personnes aveuglées par l'amourpropre. Nous ne voyons pas que notre raisonnement est faux ; car de toute manière, qu'il soit bon ou mauvais, nous ne devons pas lui refuser le respect qui lui est dû. Ce respect ne se rapporte pas à lui , mais au sang du Christ , à l'autorité , à la dignité que Dieu lui a données pour nous. Cette autorité, cette dignité ne peuvent être
affaiblies par aucun défaut personnel ; il n'agit jamais avec moins de puissance et de vertu : notre respect et notre obéissance ne doivent donc pas diminuer ; sans cela nous serions en état de damnation. Nous ne devons pas non plus cesser de l'assister. En lui étant utiles , nous le sommes à nous-mêmes , car ses défauts ne font pas cesser le besoin que nous avons de lui. Nous devons donc être reconnaissants et fidèles , et faire tout ce que nous pourrons pour l'utilité de la sainte Église et pour l'amour des clefs que Dieu lui a confiées.
4. S'il faut agir ainsi à l'égard de celui qui serait coupable et méchant , que devons- nous faire avec celui que Dieu nous a donné , et qui est un homme juste , vertueux , craignant Dieu, ayant des intentions droites et saintes comme personne n'en a eu depuis longtemps dans l'Église de Dieu. Je vous parle du Pape Urbain VI , qui est véritablement le Souverain Pontife , malgré tous ceux qui nous disent le contraire. C'est donc une chose juste de le respecter, d'obéir à Sa Sainteté, de l'assister autant que possible, non-seulement à cause de son autorité, mais par justice et à cause de la vie ; parce que non-seulement il nous distribue les grâces spirituelles nécessaires à notre salut et à notre âme , mais parce qu'il vous aime d'un amour particulier et qu'il vous l'a témoigné en vous traitant comme ses plus chers enfants. Si vous ne le faites pas , vous vous ferez tort à vousmêmes , et vous en serez punis par Dieu et par les créatures. Dieu nous châtiera de l'ingratitude que nous montrons à l'égard de la sainte Église et de son Vicaire ; et Dieu le fera avec justice , pour nous corriger de notre misère et de notre ignorance : car nous agissons vraiment comme des mercenaires qui reçoivent ses grâces
comme si elles leur étaient dues, et qui veulent cacher leurs fautes avec celles des autres; mais ils les découvrent au contraire davantage en montrant une si grande ingratitude. Nous pouvons aussi être châtiés par les créatures : nous l'avons vu lorsqu'est venu un maître étranger. Il vaut mieux rester unis à notre Père et à notre Mère, c'est-à-dire au Pape Urbain VI et à la sainte Église, plutôt qu'à des tyrans (1). Il vaut mieux s'appuyer sur la colonne inébranlable que frappent des persécutions nombreuses, mais qui n'est jamais brisée, plutôt que sur une paille qui ne résistera pas certainement , et que le moindre vent renversera par terre.
5. Ouvrez donc un peu les yeux , et voyez combien il peut y avoir d'inconvénients à faire semblant de ne pas apercevoir les besoins de votre Père, et à ne pas le défendre contre ses ennemis, qui sont les vôtres. Vous ne pouvez pas dire qu'il demande votre secours pour conquérir des biens temporels que l'Église a perdus ; c'est pour votre foi , pour confondre le mensonge , exalter la vérité , pour retirer les âmes des mains du démon et empêcher notre foi d'être profanée par les méchants. Vous voyez bien que vous êtes tenus et obligés d'acquitter ce que vous devez à l'Eglise et à votre Père. Je suis certaine que si la perle précieuse de la justice brille dans vos cœurs , la justice ne sera pas séparée de la reconnaissance, et vous satisferez Dieu, le Christ de la terre , votre prochain et vous-mêmes , par les moyens que je vous ai indiqués. Les grâces spirituelles et temporelles se multiplieront alors, et vous conserverez la paix et le lepos de votre état ; vous ne le pourrez pas
(1) Il s'agit peut-être de Charles Durazzo, dont les troupes, au service de rÉglise , rançoonèreiit les Siennois.
autrement , et vous serez privés des biens du ciel et de la terre. C est pourquoi je vous ai dit que je désirais voir briller en vous la perle de la justice. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Je vous en conjure par l'amour de Jésus crucifié, ne donnez plus des paroles au Christ de la terre , mais donnez-lui des actes et rendez-lui le bien qu'il vous a fait. Vous savez qu'il vous a donné l'absolution avec bienveillance ; c'est aussi par la bonté de Dieu et par la sienne que Talamon (1) n'est pas tombé entre les mains des Pisans ; et il semble maintenant que vous voulez le traiter avec ingratitude , en l'amusant par des paroles comme un enfant. Je vous dis que c'est un homme qui voit plus loin que vous ne pensez , et qui distingue dans son cœur les fils qui sont fidèles et ceux qui sont dénaturés; et quand viendra le temps, il montrera qu'il les a connus. N'agissez donc plus ainsi, pour l'amour de Dieu ; mais traitez-le comme le Vicaire du Christ de la terre , comme votre Père bien-aimé , et faites loyalement pour lui , tout ce qui vous sera possible de faire. Doux Jésus, Jésus amour.
(1) En 1375, les chevaliers de Rhodes de Pise s'étaient emparés, au nom de l'Église , de la terre de Talamou, située dans les marennes de Sienne. Par un traité du mois de juillet 1370, Urbain VI rendit cette terre aux Siennois moyennant douze mille florins.