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des saints désirs doivent s'ouvrir et montrer ce qu'on aime, de soi ou de la Vérité, Je finis, parce que, si je m'écoutais, je ne m'arrêterais pas. Je vous demande humblement votre douce bénédiction. Je vous demande aussi de me faire connaître parfaitement votre volonté, afin que j'accomplisse fidèlement ce que voudra l'honneur de Dieu et ce que vous ordonnerez, vous, le Vicaire de Jésus crucifié, auquel j'obéirai en tout jusqu'à la mort, autant que Dieu m'en fera la grâce (1).
Urbain VI désirait en eflel avoir sainte Catherine près de lui, et le bienheureux Ra^'mond le lui avait écrit. Mais sainte Catherine lui répondit : « Mon Père , plusieurs personnes de Sienne et quelques Sœurs de mon Ordre trouvent que je voyage trop, s'en scandalisent beaucoup, et disent qu'une religieuse ne doit pas être ainsi par tous les chemins. Je ne crois pas que ces leproches doivent me troubler, puisque je n'ai voyagé que par ordre de Dieu et de son Vicaire , et pour le salut des âmes; mais afin d'éviter, autant que je le puis, une occasion de scandale au prochain , je ne songe pas à m'éloigner d'ici. Cependant , si le Vicaire de Jésus- Christ veut que je parte, que sa volonté soit faite, et non la mienne ; en ce cas , veuillez me faire connaître ses ordres par écrit , pour que ceux qui se scandalisent voient bien que je n'entreprends pas ce voyage de moimême. » L'ordre fut aussitôt expédié , et sainte Catherine se mit en route avec une suite nombreuse ; elle eût
(1) Lettre xvm. A Urbain YI.
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été bien plus considérable, si elle ne s'y était opposée. Ceux qui l'accompagnaient se firent volontairement les pauvres de la divine Providence. De grands seigneurs suivirent, à pied et en mendiant, celle qu'ils appelaient leur mère. Cette petite troupe était une armée puissante que Dieu envoyait au secours de la papauté.
Sainte Catherine entrait à Rome le 28 octobre 1378 , peu de temps après l'élection de l'antipape Clément VII. Elle alla se loger avec ses disciples dans une maison de la rue Sanla - Chiara : elle y forma une petite communauté vivant d'aumône , dans la retraite et la prière. Sa joie était grande de se trouver sur cette terre arrosée du sang des martyrs. Elle sentait, disait-elle, ce sang bouillir encore, et l'inviter à souffrir pour la gloire de Dieu et pour la sainte Église (1). Urbain VI, encouragé par sa présence, voulut communiquer la force qu'il en recevait aux cardinaux restés fidèles. Il les réunit en consistoire, et sainte Catherine leur fit une instruction sur le schisme naissant. Elle montra avec science et étendue que la Providence veille sur tous , mais principalement sur ceux qui souffrent avec l'Église , et elle conclut que le schisme ne devait effrayer personne, qu'il fallait faire l'œuvre de Dieu, et ne rien craindre. Quand elle eut fini, le Souverain Pontife résuma son discours, et dit aux cardinaux : « Voyez, mes Frères , quand nous sommes timides , conabien nous sommes coupables devant Dieu. Cette petite femme nous
(1) Lettre cclxx.
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confond: je l'appelle petite femme, non par mépris, mais à cause de son sexe naturellement faible. Elle devrait craindre , lors même que nous serions rassurés; et cependant là où nous craignons , elle est tranquille , et elle nous encourage. West-ce pas pour nous un grand sujet de confusion? » Il ajouta : « Que doit craindre le Vicaire de Jésus-Christ, quand le monde entier serait contre lui ? Le Christ tout-puissant n'est-il pas plus fort que le monde? Il est impossible qu'il abandonne la sainte Église (1). »
Sainte Catherine se mit à l'œuvre avec toute l'ardeur de sa charité. Les lettres qu'elle écrivit à cette époque montrent une activité prodigieuse. Elle excite le dévouement de ses disciples, et défend de tous les côtés la cause d'Urbain VI; elle lui assure la fidélité des villes de Sienne , de Florence , de Pérouse , de Bologne et de Venise (2); elle est en rapport avec tous les princes de l'Europe et avec tous les chefs de bandes armées; tout se décide à Rome d'après ses conseils et son inspiration.
Sainte Catherine fit d'abord des tentatives pour ramener à leur devoir, les trois cardinaux italiens qui s'étaient séparés d'Urbain VI. Les cardinaux français les avaient attirés à Fondi , en donnant à chacun séparément l'espoir d'être élevé sur le Saint-Siège. Ils reconnurent trop tard la ruse, et ne voulurent pas prendre
(1) Vie de sainte Catherine^ iii^ part., ch. l*',
(2) Lettres l , lu, lxu, lxxi, lxxii.
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part à l'élection de Clément VU; mais ils prétendirent garder une neutralité coupaljle. Sainte Catherine leur adressa une longue lettre, qui est un des plus précieux documents sur l'origine du schisme. Après leur avoir souhaité la lumière céleste, qui doit dissiper les ténèbres où ils sont tombés , elle leur reproche leur conduite intéressée, et le mal qu'ils font à l'Église. « Vous connaissez la vérité , leur dit-elle ; vous savez bien que le Pape Urbain VI est le vrai Pape , le Souverain Pontife, régulièrement élu , non par peur, mais par inspiration divine, bien plus que par vos suffrages. Vous-mêmes vous nous avez annoncé que c'était la vérité; et maintenant vous avez tourné le dos , comme de vils et misérables chevaliers; votre ombre vous a fait peur. Vous avez abandonné la véiité qui faisait votre force , et vous vous êtes attachés au mensonge , qui affaiblit l'àme et le corps , en vous privant de la grâce spirituelle et temporelle. Et quelle en est la cause? Le venin de l' amourpropre qui empoisonne le monde.
Comme vous êtes insensés de nous avoir donné la vérité , et de vouloir suivre le mensonge ! Vous voulez maintenant corrompre la vérité, en prétendant que vous avez élu le Pape Urbain par crainte. Cela n'est pas : en vous le disant , je vous parle sans respect , parce que vous en avez manqué à l'égard de votre Chef. Si j'examine l'élection qui a été faite , nous savons de votre bouche même que vous l'avez faite canoniquement , et non par peur : celui que vous avez nommé par peur, c'est
Monseigneur de Saint- Pierre. Qu'est-ce qui prouve que l'élection de Monseigneur de Bari , aujourd'hui le Pape Urbain VI, a été bien faite? C'est la solennité de son couronnement, ce sont les hommages que vous lui avez rendus, les grâces que vous lui avez demandées. Vous vous en êtes servis dans une foule de choses; vous ne pouvez le nier sans tomber dans le mensonge. 0 insensés ! dignes de mille morts ! Dans votre aveuglement , \ousne voyez pas votre malheur; vous êtes tombés dans une telle confusion , que vous vous déclarez vous-mêmes menteurs et idolâtres. Si ce que vous dites était vrai , ce qui n'est pas, car je reconnais le Pape Urbain VI pour Pape légitime, ne nous aviez- vous pas menti en déclarant d'abord qu'il était Souverain Pontife , comme il l'est en effet? N'auriez -vous pas été idolâtres en le reconnaissant pour le Christ de la terre? Ne vous seriez-vous pas rendus coupables de simonie, en lui demandant des faveurs, et en vous en servant contre tout droit? Si assurément. Maintenant ils ont fait un antipape, et vous êtes avec eux. Vous l'avez montré par vos actes et votre présence , au moment où ces démons incarnés ont élu un démon.
« Je veux bien croire que vous avez fait moins de mal que les autres, mais vous avez été leurs complices. Celui qui n'est pas pour la vérité est contre la vérité; celui qui n'était pas alors pour le Christ de la terre, le Pape Urbain VI, était contre lui. Je vous accuse donc d'avoir participé au mal , et je puis dire que vous avez élu un
membre du démon; s'il eût été membre du Christ, il eût préféré mourir que de consentir à une telle iniquité. »
Elle cherche à les ramener en leur rappelant leur qualité d'Italiens : « Quoique le Saint -Père vous eût fait des reproches , vous ne deviez pas donner l'exemple de la révolte contre Sa Sainteté. Aux yeux de la Religion , nous sommes tous égaux ; mais , pour parler comme les hommes , le Christ de la terre était Italien , et vous êtes Italiens. La passion de la patrie ne devait pas vous égarer comme les ultramon tains. Je ne vois donc pas d'autre cause que l' amour-propre. Détruisez-le pour toujours; n'attendez pas le temps, car le temps ne vous attendra pas. Foulez aux pieds ces sentiments coupables avec la haine du vice et l'amour de la vertu. Revenez, revenez, et n'attendez pas la verge delà justice , car nous ne pouvons échapper aux mains de Dieu ; nous sommes dans les mains de sa justice ou de sa miséricorde. Il vaut mieux reconnaître nos fautes et nous jeter dans les mains de sa miséricorde, que d'y persévérer, et de rester dans les mains de sa justice. Nos fautes ne passent jamais impunies , surtout celles qui sont faites contre l'Église; mais je m'engage à vous représenter devant Dieu par des larmes et des prières continuelles. Je partagerai avec vous la pénitence , pourvu que vous vouliez revenir à votre Père , qui vous recevra comme un bon père sous les ailes de sa miséricorde. Hélas! hélas I ne la fuyez pas , ne la méprisez pas ; mais rece-
vez-la humblement, et ne croyez pas les mauvais conseillers qui vous ont donné la mort. Oui , vous serez mes doux Frères, si vous vous rapprochez de la vérité. Ne résistez plus aux larmes que les serviteurs de Dieu répandent sur vous (1). »
Le schisme ne pouvait réussir qu'avec le secours des puissances de la terre , et l'influence française était surtout à craindre. Les cardinaux révoltés avaient déjà fait des tentatives auprès de Charles V ; mais elles avaient échoué, parce que l'IJuiversité de Paris, qui avait été consultée, s'était déclarée contrel'élection de Clément VU, malgré l'espérance de voir un Pape français rétablir le Saint-Siège à Avignon. Tous les efforts des schismatiques se tournèrent alors vers la reine Jeanne. Cette princesse était de la maison de France et parente du roi de Hongrie. Ses États étaient les plus proches des États de l'Église, et ses alliances lui donnaient une grande influence dans toute l'Italie. Elle avait témoigné une grande joie en apprenant l'élection d'Urbain VI. La ville de Naples avait célébré des fêtes La Reine avait envoyé de magnifiques présents au Souverain Pontife, et mis à sa disposition 300 soldats commandés par le noble comte Caracciolo. Tout devait donc faire espérer qu'elle serait le plus ferme soutien d'Urbain VT. Mais ces bonnes dispositions changèrent bientôt; les partisans de Clément VII surent la circonvenir. Ils suppo-
(1) Lettre xxxi. Aux trois cardinaux italieas.
sèrent des lettres pour lui faire croire que le Pape avait le dessein de renfermer dans un monastère, et de donner son royaume, qui était un fief du Saint-Siège, à Charles Durazzo. La reine Jeanne pencha vers le schisme. Sainte Catherine fit tous ses efforts pour l'en détourner. Elle avait été déjà en rapport avec elle en 1375, au sujet de l'organisation de la croisade, et elle avait acquis sur son esprit une autorité qui paraît dans toute sa correspondance. Elle lui écrivit le 7 octohre 1378 , avant son voyage de Rome , une longue lettre où elle lui explique les causes du schisme et les intrigues des cardinaux révoltés. Elle lui reproche de les avoir reçus dans ses États , et de paraître leur être favorable , après avoir reconnu le pape Urbain VJ. « Vous prenez , lui dit-elle , les ténèbres pour la lumière , lorsque vous donnez votre aide et votre protection à ces hommes coupables. Je n'attaque pas leur dignité, mais leurs vices et leur méchanceté , car ils ont fait un autre Pape ; et quand il a été fait , on a dit que c'était par votre main , et que vous croyiez qu'il était pape. Ces ténèbres , dont vous voudriez faire la lumière, causeront votre ruine et la leur; car vous savez que Dieu ne laisse jamais impunies les fautes commises, surtout celles contre la sainte Église. N'attendez pas les coups de la justice divine ; mais aimez mieux mourir que d'agir contre le Pape. Si vous ne voulez pas l'assister dans ses besoins, Dieu vous en demandera compte ; mais si vous ne le faites pas, vous devez au moins ne pas agir contre lui, et
rester neutre tant que cette vérité que vous ne voyez pas bien ne sera pas claire pour votre éprit.
« C'est parce que je vous aime avec tendresse que je désire ardemment le salut de votre àme et de votre corps. Je vous ai écrit afin que , si vous êtes tombée dans ces ténèbres, vous puissiez en sortir; et que, si vous n'y êtes pas, vous aimiez mieux mourir que d'y tomber jamais. J'ai déchargé ma conscience. Je suis certaine que Dieu vous a tant donné d'intelligence que, si vous le voulez , vous connaîtrez la Vérité ; en la connaissant , vous l'aimerez, et en l'aimant, vous ne pourrez jamais l'offenser (1). »
Lorsque sainte Catherine fut arrivée à Rome, Urbain VI lui proposa de l'envoyer en ambassade à Naples. Elle accepta avec empressement ; mais la fille de sainte Brigitte , sainte Catherine de Suède , qui devait l'accompagner, refusa, et le bienheureux Raymond fit valoir des raisons de prudence qui décidèrent le Souverain Pontife à renoncer à ce projet. Sainte Catherine en fut très-affligée ; elle envoya en son lieu et place son disciple et secrétaire , Neri de Landoccio. La lettre dont il était porteur est plus pressante que les précédentes. Elle cherche encore à dévoiler à la reine les mensonges de ceux qui l'entourent ; elle l'engage dans son intérêt même à conserver la neutralité, elle la menace des châtiments de Dieu, et lui prédit le sort qui l'attend.
« Hélas! je vous le dis avec une douleur profonde, (1) Lettre xxxviii. A la reine de Naples.
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car j'aime votre salut de toute mon àme, si vous ne changez pas, si vous ne vous convertissez pas en quittant cette erreur et les autres , le Souverain Juge , qui ne laisse jamais nos fautes impunies, lorsque l'àme ne les efface pas par la contrition du cœur , la confession et la satisfaction , le souverain Juge vous punira de manière à effrayer tous ceux qui voudraient se révolter contre la sainte Église. iN' attendez pas ses coups, car il est dur de résister à la divine justice ; vous devez mourir, et vous ne savez pas quand. Ni vos ricliesses, ni votre puissance , ni les honneurs du monde , ni les barons et les peuples qui sont vos sujets quant au corps , ne pourront vous défendre devant le souverain Juge , et vous soustraire à la justice divine. Quelquefois même Dieu les prend pour bourreaux , afin qu'ils punissent ses ennemis. Vous avez excité le peuple et vos sujets à être plutôt contre vous qu'avec vous, parce qu'ils ont trouvé, non pas un cœur généreux et viril, mais un cœur de femme, sans force et sans fermeté , un cœur agité comme la feuille par le vent. Ils se rappellent bien que quand Urbain VI , le vrai Pape , fut nommé par une bonne et sincère élection , et qu'il fut solennellement couronné , vous avez fait une magnifique fête, comme le devait un fils pour l'exaltation de son père , et une mère pour celle de son fils , car il était votre Père et votre Fils : votre Fils, parce qu'il était sujet de votre royaume. Vous avez bien fait; vous avez commandé d'obéir à Sa Sainteté comme au Souverain Pon^tife. Et maintenant
je vois que vous êtes changée comme une femme sans fermeté, vous voulez qu'ils fassent le contraire. 0 malheureuse passion ! ce mal que vous avez , vous voulez le leur donner, et vous croyez qu'ils pourront vous aimer, vous être fidèles , quand ils voient que vous voulez les éloigner de la vie pour les conduire à la mort, et qu'au lieu de la vérité , vous leur donnez le mensonge ! Vous les séparez du Christ du ciel et du Christ de la terre, et vous voulez les lier au démon et à l'antechrist , le partisan et l'apôtre du mensonge, lui et vous tous qui le suivez !
« Pauvre Brebis ! revenez au bercail, et laissez -vous conduire par le Pasteur, afin que le loup infernal ne vous dévore pas. Je vous conjure d'accomplir en vous la volonté de Dieu et le désir de mon âme. Oui, je désire votre salut de toutes mes forces, de tout mon cœur et de toute mon àme : c'est la bonté de Dieu qui m'a poussée à vous écrire avec une douleur profonde. Je vous avais déjà écrit à ce sujet. Pardonnez-moi si je vous importune , et si je vous parle sans assez de respect : c'est l'amour que j'ai pour vous qui me fait parler avec tant d'assurance (1). »
Sainte Catherine écrivit par la même occasion à plusieurs grandes dames de Naples qui étaieiit ses disciples , et qui pouvaient exercer une heureuse influence sur la Reine (2). Elle s'adressa aussi au comte de Fondi , Honoré
(1) Lettre xxxix. A la reine de Naples.
(2) Lettres cccxxxvn, cccuii.
Gaétan , un des principaux fauteurs du schisme. C'était sous sa protection que les cardinaux révoltés s'étaient réfugiés et avaient nommé l'antipape Clément Vil. 11 avait jusqu'alors fidèlement servi l'Église et maintenu la ville de Rome sous l'obéissance de Grégoire XI ; mais il s'était séparé d'Urbain VI par motif d'intérêt. Ce Pape lui avait retiré le gouvernement de la ville d'Anagni, que son prédécesseur lui avait confié pour une somme de 20,000 florins. Elle lui reproche de faire cause commune avec les cardinaux français pour les mêmes raisons. « Vous savez, lui dit-elle, qu'ils ont été poussés par la passion qui vous a poussé vous-même, par l'amour -propre, qui ne peut supporter une parole, un reproche dur, ou la perte des biens de la terre : vous avez conçu l'indignation et enfanté la colère ; vous connaissiez cependant la vérité, car vous l'avez reconnue, vous l'avez confessée, vous lui avez rendu hommage. Combien je suis affligée de voir votre àme égarée au point d'agir contre cette vérité! Combien doit souffrir votre conscience , vous qui avez été un fils obéissant , un serviteur dévoué de l'Église ! Vous avez reçu une semence fatale, et vous ne produisez plus que des fruits de mort. Non-seulement vous vous perdez vous-même , mais voyez combien vous perdez d'àmes et de corps dont il vous faudra rendre compte au Juge suprême (1). » Pendant ces négociations , les événements marchaient. L'antipape Clément Vil prenait tous les moyens (1) Lettre xlv. Au comte de Fondi.
pour soutenir son élection par la force des armes. Il avait plutôt les qualités d'un chef de condottieri que les vertus d'un Souverain Pontife. Après avoir pris à sa solde tous les Bretons et les Gascons qu'il s'était attachés par le pillage de l'Italie, il vint se présenter aux portes de Rome. Le fort Saint- Ange était encore au pouvoir d'un Français, qui ne voulait le rendre qu'aux cardinaux de Grégoire X 1 , et la ville était si mal gardée que le terrible capitaine , Silvestre de Budes , put pénétrer avec une petite troupe de soldats, jusqu'à la place du Capitole, et y massacrer deux cents des principaux habitants, qui y étaient réunis pour délibérer. L'ennemi se retira avant que les Romains fussent revenus de leur surprise. Le peuple se vengea sur les étrangers qui étaient restés dans la ville, et en tua un grand nombre. Combien dut souffrir le cœur de sainte Catherine au milieu de ces scènes sanglantes.
Urbain VI, dans cette position critique, put heureusement traiter avec le comte Albéric de Balbiano. C'était un officier de fortune qui s'était signalé par de nombreuses actions d'éclat. Il commandait 4,000 fantassins et autant de cavaliers. Cette troupe d'élite , appelée la compagnie de Saint-Georges, était composée d'Italiens qui avaient résolu de chasser de leur patrie les soldats étrangers. Leur capitaine résolut d'attaquer l'ennemi qui était campé à Marino, d'où il ravageait la campagne de Rome. Le combat eut lieu le 29 avril 1379. L'attaque fut si impétueuse, que les soldats gascons, renom-
mes par leur bravoure, plièrent au premier choc. Le comte Albéric, profitant de ce commencement de victoire, fit des prodiges de valeur , et mit bientôt les ennemis en complète déroute. Il se fit un horrible carnage des Français; ceux qui survécurent furent faits prisonniers. La reddition du château Saint- Ange couronna cette victoire. Le Français qui l'avait défendu jusqu'alors céda aux instances de sainte Catherine , et accepta les conditions du sénateur de Rome Jean Cenci.
Les Romains attribuèrent leur délivrance aux prières de sainte Catherine , qui , à l'exemple de Moïse , avait levé les mains vers le ciel pendant que le peuple combattait dans la plaine (1). Sainte Catherine voulut qu'une cérémonie religieuse fût l'expression de leur joie et de leur reconnaissance. Depuis longtemps le Pape habitait un palais voisin de l'église de Sancta-Maria in Transtevere , parce que l'occupation du château 'Saint -Ange l'empêchait de résider au Vatican. Il fut décidé que le Souverain Pontife se rendrait en grande pompe avec tout le clergé au tombeau des saints Apôtres. Urbain VI voulut suivre pieds nus la procession; et tout le peuple, touché de cet acte d'humilité, l'accompagna dans le recueillement et la prière. "^ ""
La victoire de Marino augmenta l'influence de sainte Catherine, et lui donna plus que jamais la direction des affaires. Elle le reconnaît elle-même dans une lettre où elle félicite Urbain VI de l'exemple qu'il a donné à cette
(1) Lettré ïLvii
procession, si agréable à Dieu et si odieuse au démon. c( Nous ayons vu , lui dit-elle, depuis quatre semaines, que la vertu de Dieu a fait des choses admirables par le moyen d'une vile créature, et nous voyons clairement que c'est lui qui agit et non pas la puissance de l'homme. Rendons-lui donc gloire, et témoignons-lui notre reconnaissance (1). » Nous la voj'ons le lendemain du combat encourager les vainqueurs, pourvoir au secours des blessés , donner des conseils aux magistrats de Rome, et plaider la cause d'Urbain YI auprès des princes étrangers. Nous avons quatre lettres de sainte Catherine datées du 6 mai 1379, et adressées à des personnes importantes. Elles montrent par leur étendue et leurs sujets une activité et une supériorité d'esprit prodigieuses.
Celle au comte Albéric de Balbiano et à sa compagnie est une harangue chevaleresque, toute remplie de saintes pensées et de généreux sentiments. Elle leur recommande de bien choisir leurs officiers, car les bons chefs font les bons soldats, de se tenir en-garde contre les trahisons du dedans et du dehors , et de donner l'exemple d'une religion efficace et sincère. Ils doivent rester fidèles à l'Église et à Sa Sainteté, le Pape Urbain VI, le vrai Souverain Pontife, en combattant toujours localement et fidèlement pour la Vérité, afin de recevoir la récompense, c'est-à-dire la connaissance et l'amour du Maître, de Jésus crucifié. « 0 Frères et Fils bien-
(l) Lettre xx. A Urbain VI.
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aimés, dit-elle, vous êtes des chevaliers venus sur le champ de bataille pour donner votre vie par amour de la vie , pour répandre votre sang par amour du sang de Jésus crucifié. Voici le temps des nouveaux martyrs. Vous êtes les premiers qui ayez donné votre sang. Quelle récompense recevrez- vous? La vie éternelle , qui est une récompense infinie. Que sont toutes vos fatigues comparées à une si grande récompense? Elles ne sont rien. Saint Paul dit que les soufTrances de cette vie ne peuvent être comparées à la gloire future qui nous est préparée. *
« La récompense est donc bien grande ; et on y gagne toujours, soit qu'on vive, soit qu'on meure. Si vous mourez, vous gagnez la vie éternelle, et vous serez placés pour toujours dans une paix certaine. Si vous triomphez, vous aurez fait à Dieu le sacrifice volontaire de votre vie, et vous pourrez posséder vos biens en toute sûreté de conscience. Courage , courage dans le Christ , le doux Jésus Ayez toujours présent ce Sang répandu avec un si ardent amour ; combattez sous l'étendard de la trèssainte Croix , et songez que le Sang des glorieux martyrs crie toujours en la présence de Dieu , et appelle sur vous son secours. Pensez que cette terre est le jardin du Christ béni et le siège de notre Foi. Tous doivent être animés pour elle d'un grand zèle 5 nous rachèterons nos péchés , si nous voulons servir généreusement Dieu et la sainte Église (1). »
(1) Lettre xlvii. — Au comte Albéric de Balbiano et aux autres chefs de la compagnie de Saint-Georges.
Dans sa lettre aux Seigneurs Bannerets de la république de Rome, sainte Catherine recommande la reconnaissance envers Dieu et envers ceux dont il s'est servi pour leur délivrance. « Notre Saint -Père le Pape Urbain VI nous a donné l'exemple, et il a témoigné sa reconnaissance à Dieu par un acte d'humilité qui ne se fait plus depuis longtemps. Il a voulu suivre la procession à pieds nus. Nous qui sommes ses enfants, suivons les traces de notre Père , en reconnaissant que les grâces vienne/it de Dieu et non de nous. Je veux aussi que vous so} ez reconnaissants à l'égard de cette compagnie dont les membres se sont faits les instruments du Christ. Assistez -les dans leurs besoins, surtout les pauvres blessés. Soyez charitables et pacifiques envers eux , pour conserver leurs secours et ne pas leur donner sujet de se tourner contre vous. Il faut le faire, mes très -doux Frères , par reconnaissance et par nécessité. »
Elle leur reproche d'avoir méconnu les services du sénateur Jean Cenci, au moment de la reddition du château Saint-Ange, et elle ajoute : « Je vous dis cela dans votre intérêt , et non par aucune affection particulière. Vous savez bien que je suis étrangère. Je vous parle pour votre bonheur, que je désire de toute mon àme. Je sais qu'en hommes sages et discrets , vous considérerez la pureté des sentiments qui me font vous écrire , et vous me pardonnerez ainsi la hardiesse avec laquelle j'ose le faire (1). »
(1) Lettre ii.vi.
Le même jour elle écrivait au roi de France et à la reine de INapIcs afin de les éloigner du schisme. Après la défaite de ses troupes à Marino, l'antipape Clément VII, qui s était échappé avec peine, chercha un refuge dans les États de la reine de Naples, Cette princesse et sa cour l'accueillirent avec faveur , le reconnurent publiquement , et célébrèrent de grandes fêtes pour le consoler de ses revers. Mais le peuple, indigné de celte apostasie, resta fidèle à Urbain VI et se révolta. Clément VI r dut se sauver à G acte, et ne s'y trouvant pas encore en sûreté, il passa en France. C'était là seulement que le schisme pouvait s'établir. Aussi sainte Catherine tourna de ce côté tous ses efforts ; elle avait envoyé comme ambassadeur à Charles V le bienheureilx Eaymond , son confesseur. Mais les partisans de l'antipape l'avaient empêché de passer la frontière , et il avait été obligé de revenir à Gênes, après avoir vu ses compagnons emprisonnés. Sainte Catherine lui reprocha de n'avoir pas été trouvé digne de partager leur sort : « Dieu , lui dit-elle , a voulu vous faire connaître votre imperfection , en vous montrant que vous êtes encore un enfant à la mamelle , et non pas un homme qui se nourrit de pain ; s'il avait vu que vous aviez des dents pour en manger, il vous en aurait donné comme à vos autres compagnons. Vous n'étiez pas encore digne de combattre sur le champ de bataille ; vous avez été mis par derrière comme un enfant ; vous avez fui volontiers , et vous vous êtes réjoui de la grâce que Dieu accordait à votre faiblesse.
« 0 mon pauvre Père ! quel bonheur pour votre àme et pour la mienne , si avec votre sang , vous aviez consolidé une pierre de la sainte Église, par amour du Sang ! Nous avons vraiment bien sujet de gémir en voyant que notre peu de vertu nous a privés d'un si grand bien (1). »
Sainte Catherine voulait partir elle-même pour la France , mais le Souverain Pontife ne lui permit pas de quitter Rome, où elle était devenue si nécessaire. Elle écrivit alors au Roi une lettre où elle défend avec vigueur la cause de la justice et de la vérité. Elle le met en garde contre les illusions de la politique, et lui prouve la validité de l'élection d'Urbain VI : « Il me semble, d'après ce que j'ai appris, que vous commencez à vous laisser conduire par ceux qui sont dans les ténèbres ; et vous savez que si un aveugle en conduit un autre, ils tomberont tous les deux dans le précipice. Il vous en arrivera de même, si vous ne remédiez à ce que j'apprends. Je suis étonnée qu'un homme catholique qui veut craindre Dieu et être courageux, se laisse guider comme un enfant, et ne voie pas à quelle ruine il s'expose en laissant souiller la lumière de la très-sainte Foi par les conseils de ceux que nous voyons être les membres du démon. Pardonnez-moi, mon' très - cher Père, je vous appelle Père, parce que je vous crois le partisan de la vérité et l'ennemi du mensonge. Si je
(1) Lettre cxlvi. A frère Raymond de Gapoue.
parle ainsi d'eux , ce n'est pas contre leurs personnes , c'est contre leurs -vices, contre l'hérésie qu'ils ont répandue par toute la terre, contre la cruauté qu'ils ont pour eux-mêmes et pour les âmes qu'ils font périr; et il faudra qu'ils en rendent compte devant le Juge suprême. S'ils avaient été des hommes craignant Dieu, ou, à défaut de Dieu, les reproches du monde, le Pape Urbain aurait eu beau leur faire plus qu'il n'a fait, et les couvrir d'une plus grande confusion, ils auraient tout supporté avec patience et souffert mille morts pour ne pas faire ce qu'ils ont fait. ^
Elle lui conseille de consulter l'Université de Paris : « Si vous le voulez, dit -elle, vous ne toml)erez pas dans l'erreur, car vous avez près de vous la source de la science. Je ne crains rien si vous y avez recours, et vous savez ce que deviendra votre royaume, si vous consultez des hommes consciencieux , qui ne cèdent pas à l'opinion des hommes et à la crainte servile , mais qui n'écoutent que la vérité. Tls vous éclaireront et vous mettront l'esprit et l'àme en paix. Oui, mon très- cher Père, changez de conduite, rentrez en vous-même, pensez que vous devez mourir , et vous ne savez pas quand. Considérez Dieu et la vérité, et non la passion et l'amour de la patrie. Devant Dieu , nous ne devons établir aucune différence entre les nations ; car nous sommes tous sortis de sa sainte pensée , tous créés à son image et ressemblance , tous rachetés avec le précieux sang de son Fils unique. Je suis certaine que si vous avez la
lumière, vous agirez de la sorte; et vous n'attendrez pas le temps , car le temps ne vous attend pas (1). »
On ignore si cette lettre parvint à Charles V ; ceux qui l'entouraient faisaient bonne garde contre la vérité , et le cardinal de la Grange , son premier ministre , était l'ennemi personnel et déclaré d'Urbain VI. L'université de Paris, qui s'était d'abord déclarée pour la justice, fut tellement sollicitée et trompée par de faux documents, qu'elle tomba dans le schisme et y entraîna la France. Le roi mourut l'année suivante, en faisant des vœux sincères pour la paix de l'Église.
Sainte Catherine fit aussi de nouvelles démarches auprès de la reine Jeanne , qui avait donné quelques espérances. La révolte de ses sujets l'avait forcée à envoyer des ambassadeurs à Rome , et elle avait écrit plusieurs lettres à sainte Catherine où elle lui assurait que les paroles d'une sainte n'étaient pas restées stériles, et qu'elle reconnaissait maintenant le Pape Urbain VI pour le véritable Souverain Pontife. Sainte Catherine s'en réjouissait en écrivant à des dames de Naples : « Le cœur de Pharaon s'est adouci. La reine s'était montrée bien endurcie jusqu'à présent ; elle s'était séparée de son chef, du Christ de la terre, pour s'unir à l'antechrist. Elle poursuivait la vérité, elle exaltait le mensonge. Grâces, grâces soient rendues à notre Sauveur, qui a éclairé son cœur par la force ou par l'amour, et qui a fait en elle des choses admirables.
(1) Lettre xxxui. Au roi de France.
Réjouissons-nous et soyons dans l'allégresse (1). » Mais ces bonnes dispositions durèrent peu. Dès que les Napolitains furent soumis , la Reine rappela ses ambassadeurs et se prononça de nouveau pour le schisme. Sainte Catherine tenta un dernier effort. « La faute que vous avez commise après votre conversion , est bien plus grave que la première; elle a déplu davantage à Dieu et aux créatures ; car cette dernière fois , vous aviez reconnu la vérité et \otre faute; vous vouliez recourir comme une fille soumise à la miséricorde et à la bonté de votre Père; et ensuite vous avez fait pire qu'auparavant.
« Est-ce que votre cœur n'était pas sincère? est-ce parce que la justice divine a voulu me faire expier mes anciens péchés par cette affliction nouvelle? Je ne mérite pas de vous voir dans la paix et le repos, vous nourrissant sur le sein de la sainte Église qui attend pour vous donner et recevoir de vous la nourriture. Elle vous nourrirait de grâces dans le sang de l'Agneau , et vous la soutiendriez avec vos lessources. Yoyez combien l'Église de Rome, qui est le centre de notre Eoi , est restée veuve de son Époux , et nous privés de notre Père. Lorsqu'elle l'a retrouvé, je vous admirais; vous étiez la colonne qui soutenait cet Époux , le bouclier qui s'opposait à ceux qui voulaient l'enlever. Quelle ingratitude maintenant! car non-seulement il est votre Père par sa dignité , mais il est votre fils. Et n'est-ce (l) Lettre çccxxxvii.
pas une grande cruauté d'agir si différemment, une lille agir contre son père, une mère contre son fils! Ma. peine est si grande , qu'il m'est impossible de porter en cette vie, une croix plus pesante. Et je pense que j'ai reçu de vous une lettre où vous me confessez que le Pape Urbain est bien le Souverain i^ontife. Vous me disiez que vous vouliez lui obéir, et je vois maintenant le contraire.
« Où est la vérité, qui doit toujours se trouver dans la bouche d'une reine ? Sa parole devrait être certaine comme l'Évangile j et lorsqu'elle a promis quelque chose conforme à la raison et selon Dieu, elle ne devrait jamais changer. Je vois, je prouve que vous avez promis d'obéir au Souverain Pontife, et ensuite vous avez dit et fait le contraire. Quel étonnement et quelle affreuse douleur de voir votre intelligence tellement obscurcie par l' amour-propre, les illusions du démon, et les mauvais conseils, que vous ne vous inquiétez pas de la damnation de votre àme, de la ruine de votre peuple , de votre malheur et du mépris du monde I Très-douce Mère, pour l'amour de Jésus crucifié, soyezmoi douce et non pas amère. Revenez un peu à vous , et ne dormez plus d'un pareil sommeil ; mais réveillezvous en profitant de cet instant qui vous est encore accordé. Ne restez pas dans la mort spirituelle, afin que cette souillure si triste et si déplorable ne vous suive pas après votre vie ; car la mort temporelle vous menace sans cesse, vous et les autres, surtout ceux qui eut
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passé l'âge de la jeunesse. Aucune créature quelle que soit sa puissance, ne saurait s'en défendre; c'est une sentence qui nous atteint , dès que nous sommes conçus dans le sein de notre mère. Personne ne peut éviter de la subir : nous ne sommes pas des animaux , qui une fois morts, n'existent plus; nous sommes des créatures raisonnables , créées à l'image et ressemblance de Dieu ; et lorsque le corps meurt , l'àme ne meurt pas quant à l'être , mais elle meurt quant à la grâce par sa faute , en mourant dans le péché mortel. Soyez compatissante et non pas cruelle pour vous-même ; répondez à Dieu qui vous appelle avec clémence et bonté ; ne soyez pas lente à lui répondre, mais répondez-lui généreusement, afin que vous n'entendiez pas cette dure parole : « Tu ne t'es pas souvenue de moi pendant la vie ; je ne me rappelle pas de toi dans la mort; tu ne m'as pas répondu quand je t'appelais , quand il était temps ; le temps est maintenant passé, il n'y a plus de remède (1). »
Ces paroles menaçantes et prophétiques ne touchèrent pas la reine Jeanne; il fallut alors chercher des défenseurs armés au Saint-Siège. Sainte Catherine s'adressa au roi de Hongrie ; c'était un prince d'un rare mérite. Ses victoires sur les barbares qui menaçaient l'Europe chrétienne lui avaient valu le surnom de Grand , et le Pape Innocent VI , en récompense de ses services , lui avait décerné le titre de gonfalonier de l'Église. Il
(1) Lettre xli. A la reine de Naples.
était arrière-neveu de saint Louis et parent de la reine Jeanne. Le placer à la tête du parti d'Urbain VI, c'était réparer la défection de Naples et de la France. Sainte Catherine avait été déjà en relation avec lui au sujet de l'organisation de la croisade. Elle décida le Souverain Pontife à lui envoyer une ambassade dont ses disciples devaient être chargés (1). La lettre qu'elle lui adresse au sujet du schisme est très-étendue et trèspressante. Après lui avoir exposé les devoirs que la charité lui impose pour 1 honneur de Dieu et le salut des âmes, elle l'appelle au secours d'Urbain YI, dont les droits sont incontestables , malgré tout ce que peuvent dire ceux qui se sont séparés de lui, par colère et par intérêt.
n Le bon Dieu , lui écrit-elle , vous a fait une grande grâce, en vous préservant des ténèbres et en vous donnant la lumière. Il semble que notre doux Sauveur, parce que vous avez toujours été le défenseur et le champion de notre Foi contre les infidèles, veut encore que vous soyez le défenseur de la sainte Église , et que vous vous consacriez tout entier à faire triompher la vérité et la sainte Foi contre les hérétiques et les faux chrétiens qui l'attaquent. Il ne faut pas perdre de temps , mais il faut répondre avec ardeur à Dieu qui vous charge de ce ministère. Mettez de côté toute autre affaire. Le doux et tendre Jésus qui a donné sa vie pour vous avec tant d'amour, veut que (1) Lettre i^-xlvii. Au frère Raymond de Capoue.
ex XXIV
vous n'ayez d'autres ennemis que les ennemis de la sainte Église et de la lumière de la sainte Foi. Vous devez faire la paix avec les autres par amour de la vertu, pour ne pas être privé de la charité et pour secourir la sainte Eglise. Souffrirez- vous que l'antechrist, un membre du démon, et une femme ruinent notre Foi et nous jettent dans les ténèbres et la confusion? Je vous dis que, si vous et les autres princes, ne faites pas ce (pie vous pouvez faire, vous serez coupables devant Dieu, et durement repris de la négligence et de la tiédeur de votre cœur. Je ne veux pas que nous attendions son jugement , car il est bien plus terrible que celui des hommes.
« Je vous en conjure, venez et ne tardez pas davantage; prenez cette affaire en main. Puisque Dieu vous la confie , et vous met le fardeau sur les épaules , acceptez avec un respectueux amour; ayez compassion dé notre Père Urbain VI, qui se désole de voir ses brebis emportées par le loup infernal. 11 est vrai qu'il prend courage en .son Créateur comme un homme qui place toute sa foi et son espérance en lui, mais il espère aussi que Dieu vous disposera à recevoir ce fardeau pour l'honneur de Dieu et le bien de la sainte Église. Je vous prie, pour l'amour de Jésus crucifié, d'accomplir la volonté de Dieu et son désir en vous. Oui, ouvrez l'œil de votre intelligence sur ces morts. Soyez le disciple de ces glorieux martyrs qui se renonçaient eux-mêmes, et se livraient aux supplices et à
la mort pour l'amour de la sainte Foi. Le monde entier est divisé par le schisme ; la voie de l'enfer est ouverte , et personne ne résiste, parce qu'on ne trouve que des hommes qui s'aiment eux-mêmes. Ils ne recherchent que leurs intérêts particuliers , que les richesses et les honneurs du monde; c'est là une grande pauvreté. Mais pour les âmes rachetées au prix du sang de Jésus crucifié, ils ne s'en occupent pas.
«< Un grand bien résultera de votre arrivée : peut-être que la vérité triomphera sans aucune force humaine , et que cette pauvre Reine sortira de son obstination , ou par crainte ou par amour. Vous voyez combien elle a été protégée par le Christ de la terre, qui n'a pas voulu la priver réellement de ce dont elle s'était privée par sa conduite. Il a attendu son repentir, et cela par affection pour vous Que Dieu répande en vous sa lumière et sa grâce ; montez la barque de la sainte Église , et travaillez à la conduire au port de la paix et du repos (1) . »
Sainte Catherine avait retenu jusqu'alors l'excommunication qui menaçait la reine Jeanne. L'anathème fut enfin prononcé , et le Pape Urbain VI donna l'investiture du royaume de Naples, qui était un lief du Saint- Siège , à Charles Durazzo , héritier de la reine Jeanne , et cousin du roi de Hongrie. Mais la Reine, afin de s'assurer l'alliance de la France , nomma pour son successeur le frère du roi, Louis d'Anjou, et l'antipape Clément VII acheta le concours de ce prince en lui abandon-
( 1 ) Lettre xlii. Au roi de Hongrie.
naiit une grande partie des États de l'Église (1). La Providence ne pouvait ratifier ce marché simoniaque. Le camérier du Pape Urbain Yl fut chargé de porter à Charles Darazzo une lettre de sainte Catherine où elle lui donne des conseils capables de le rendre digne d'être le défenseur de l'Église; il doit combattre au dedans de luimême , s'il veut bien combattre au dehors. Les premiers ennemis qu'il faut vaincre , sont ceux de son àme , le démon, la chair et le monde. « Maintenant, je vous dis, très-cher et bien-aimé Frère dans le Christ, le doux Jésus, de vous appliquer à les vaincre en purifiant votre conscience par la sainte Confession, en vivant régulièrement et avec le désir de la vertu , vous réjouissant d'entendre et d'observer la douce parole de Dieu , vous rappelant sans cesse le souvenir de la mort et du sang versé pour vous, recherchant la société de ceux qui craignent Dieu véritablement , qui sont sages , prudents et de bon conseil. Dieu vous a choisi pour être une colonne dans la sainte Église, afin que vous puissiez extirper l'hérésie, confondre le mensonge, exalter la vérité, dissiper les ténèbres, et faire briller la lumière en montrant que le Pape Urbain VI est le vrai Souverain Pontife que nous a choisi la clémence du Saint- Esprit, malgré les hommes coupables qui prétendent le contraire. Hâtez-vous de venir , ne tardez plus , Dieu sera pour vous; il ne faut pas attendre, car c'est un
(l) D'Achery. Spicilegium. t. IIF, p. 745. — Storia di santa Caterinn. t. II, p. 207.
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danger. Accourez donc, et placez-vous dans l'arche de la sainte Église, sous l'aile de votre Père, le Pape Urbain VI, qui tient les clefs du sang de Jésus-Christ. Quelle honte pour les princes du monde, et quelle offense à Dieu de voir les cœurs si glacés ! Ils n'ont encore fait que des promesses pour secourir la douce Épouse du Christ! Comment donneraient - ils leur vie pour la vérité, lorsqu'ils regardent à lui donner quelques biens et quelques secours temporels (I). »
La mission terrestre de sainte Catherine touchait à son terme , et sa vie allait s'éteindre dans une mystérieuse agonie. Son dernier combat commença par l'émeute terrible que les partisans de Clément VU ejc citèrent dans Rome. Ils organisèrent une conspiration qui fut sur le point de réussir. Les assassins envahirent le Vatican ; mais les armes tombèrent de leur main, en présence d'Urbain VI assis sur son trône, et revêtu des insignes de la papauté. Sainte Catherine l'avait protégé par ses prières et par l'offrande qu'elle avait faite à Dieu de sa vie.
Lorsque le calme fut rétabli , et que le dévouement du peuple Romain fut assuré , sainte Catherine adressa au Souverain Pontife ses derniers conseils. Elle le conjure de travailler à la réforme de l'Église, de résister aux emportements de la colère, et de se montrer toujours fidèle à sa parole. » Oui, lui dit-elle, le Christ béni se plaint de ce que l'Église n'est pas purifiée des scan-
(1) Lettre xliv. A Charles de la Paix.