LXVI (210). — A PIERRE, MARQUIS DU MONT
Des armes puissantes que Dieu nous a données pour résister aux tentations de nos ennemis. — L'àme ne doit pas craindre après la- victoire remportée par le Fils de Dieu.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Mon très-révérend et très-cher Père et Fils dans le Christ Jésus, moi, Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris avec le désir de vous voir un chevalier courageux et sans crainte ; car un homme ne doit pas craindre, lorsqu'il est hien armé. 0 mon très- cher Fils, nous voyons que Dieu a armé l'homme d'une arme si solide, que ni le démon ni les créatures ne peuvent le blesser. C'est la volonté libre de l'homme, et c'est à cause de cette liberté que Dieu a dit : « Je vous ai créé sans vous, mais je ne vous sauverai pas sans vous. » Dieu veut donc que nous nous servions des armes qu'il nous a données, et que nous résistions aux coups que nous recevons de nos ennemis. Nous avons trois ennemis principaux : le monde , la chair, le démon. Mais ne craignons pas; la divine Providence nous a si bien armés , que nous ne devons rien craindre. L'armure est bonne, et Celui qui nous secourt meilleur encore : c'est Dieu, à qui rien ne peut
résister, et tant que l'àme regarde ce doux et puissant auxiliaire, elle ne peut tomber dans aucune faiblesse. Il semble que c'était la pensée de l'ardent saint Paul , lorsqu'il disait : « Je puis tout par Jésus crucifié, qui est en moi et qui me fortifie (1). » Quand Paul ressentait les attaques et l'aiguillon de la chair , il se fortifiait non en lui, qu'il voyait faible , mais dans le Christ Jésus et dans la bonne armure que Dieu lui avait donnée , en lui donnant la liberté. Il dit : Je puis tout, et ni le démon ni les créatures ne peuvent me forcer à un péché mortel si je ne le veux pas. Tant que l'homme ne se dépouille pas de ces armes pour les remettre entre les mains du démon par le consentement de la volonté, il n'est jamais vaincu, quoique le démon, la chair et le monde viennent l'attaquer et lui jeter leurs flèches empoisonnées : la chair , par ses pensées et les mouvements honteux ; le démon, par ses tentations, ses fraudes et ses erreurs ; le monde, par ses pompes, ses vanités et son orgueil. La liberté reste maîtresse, si elle ne consent pas à ces désirs déréglés ; elle n'est jamais blessée , parce que le péché est seulement dans la volonté ; et cette grâce, Dieu nous l'a donnée par bonté et non par obligation.
2. Je veux donc, mon très-doux Fils dans le Christ Jésus , que vous ne craigniez rien de ce que vous éprouvez. Dieu est si bon, qu'il s'est fait notre auxiliaire , et il nous a donné de bonnes armes ; puis il est resté mort et vainqueur sur le champ de bataille , en mourant sur le bois de la très-sainte Croix. Il a vaincu, parce que sa mort nous a donné la vie; et il est retourné dans la cité céleste de son Père, après avoir délivré son
(1) Ép. aux Philip., iv, 13.
épouse, c'est-à-dire notre àme, qu'il a épousée en prenant notre nature. L'homme, touché de ces bienfaits, ne doit-il pas ouvrir l'œil de son intelhgence pour contempler un si ardent amour? Nos ennemis sont vaincus, et nous sommes tirés des mains des démons qui possédaient notre âme comme leur bien. Le monde est vaincu ; il a détruit l'orgueil en s'humiliant jusqu'à l'homme ; la chair est vaincue , car il a souffert pour nous la mort, les peines, les outrages, les injures, les coups et tous les opprobres. Nous devons donc prendre courage, puisque nos ennemis sont défaits. Suivons donc ses traces en chassant le vice par la vertu, l'orgueil par l'humilité , l'impatience par la patience, l'injustice par la justice , la débauche par l'humilité parfaite et la continence, la vaine gloire par la gloire et l'honneur de Dieu, afin que tout ce que nous ferons soit pour la gloire , la louange et l'honneur du nom de notre Seigneur Jésus. Faisons donc une sainte guerre à ces vices; plus nous regarderons notre doux Seigneur, plus notre àme s'animera à combattre vaillamment, en voyant que notre Père est mort à cause du péché; elle fera comme le fils qui , à la vue du sang de son père, ressent une plus grande haine contre l'ennemi qui l'a tué. L'àme fait ainsi , lorsqu'elle regarde le sang de son Créateur ; elle excite en elle la haine et l'horreur que lui cause l'ennemi qui l'a tué. Si vous me dites : Qui l'a tué? Je vous répondrai que le péché seul est la cause de la mort du Christ, et c'est l'homme qui commet le péché.
3. On peut donc dire que c'est nous qui avons fait mourir le Fils de Dieu, et que nous y consentons encore toutes les fois que nous péchons mortellement. Nous devons donc nous venger de nous-mêmes , c'est-à-dire
de nos pensées mauvaises , des vices et des péchés. Le plus grand ennemi de l'homme est lui-même. Quand l'âme regarde son Père et la sensualité qui l'a tué, elle ne peut assez se venger d'un tel crime ; elle est contente de voir soulTrir toute sorte de peines et de tourments à son mortel ennemi. Je veux que vous fassiez de même ; et afin que vous puissiez le bien faire , je veux que vous ayez toujours devant vous le souvenir du sang du Fils de Dieu répandu avec tant d'amour : ce sera pour nous comme un baptême continuel de feu qui purifie et réchauffe sans cesse notre âme en détruisant le froid du péché. Regardez le Fils, ce doux Agneau de la Croix, qui s'est fait la nourriture , la table et le serviteur. Notre ignorance serait trop grande , si nous négligions de nous nourrir de cette douce nourriture ; si cela nous est arrivé jusqu'à présent, redoublons maintenant de zèle, car j'ai reçu de bonnes et douces nouvelles de notre cher projet. J'ai appris que le juge d'Arboréa (1) est prêt à donner sa fortune et sa vie pour le Christ. Je me réjouis, et je suis dans l'allégresse en voyant cette sainte disposition et le temps diminuer. Je ne vous en dis pas davantage. Pardonnez à ma présomption.
4. Je vous remercie beaucoup de l'affection et des aumônes que vous donnez à frère Jacomo. Que Dieu vous en récompense ! Bénissez et encouragez Neri et les autres. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
(1) Lettre clxx.