ET AUX GOWFALONIERS DE BOLOGNE
LETTRE ECRITE EN EXTASE
De la charité et de ses effets envers Dieu et envers le prochain. Des injustices que commettent les gouverneurs de la ville.
AU WOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-chers Frères dans le Christ, le doux Jésus , moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir dépouillés du vieil homme, et revêtus de l'homme nouveau , c'est-à-dire dépouillés du monde et de l'amour-propre sensitif , qui est le vieux péché d'Adam , et revêtus du Christ nouveau , le doux Jésus, c'est-à-dire de sa tendre charité.
2 . Cette charité, quand elle est dans l'àme, ne cherche pas ses intérêts , mais elle est libérale et généreuse à
(1) La ville de Bologne prit part à la révolte contre le Saint-Siège, et nomma pour se gouverner un conseil de douze anciens, des consuls et des gonfaloniers de la justice. Elle fit la paix avec Grégoire XI le 4 juillet 1377, mais elle se sépara de nouveau d'Urbain VI en 1379. La lettre des habitants de Bologne à laquelle sainte Catherine répond , lui fut sans doute adressée après son retour d'Avignon.
rendre ce qui est dû à Dieu, c'est-à-dire, à l'aimer pardessus toute chose, à détester et mépriser sa propre sensualité, à s'aimer pour Dieu , c'est-à-dire, pour rendre gloire et louange à son nom , et à témoigner au prochain un amour réglé et une charité fraternelle. Car la charité veut être réglée, c'est-à-dire, que l'homme ne doit pas commettre une faute pour sauver une âme, et même s'il était possible le monde entier. Il ne doit pas le faire , parce qu'il n'est jamais permis de commettre une petite faute pour procurer un grand bien. Nous ne sommes pas obligés de sacrifler notre corps pour sauver le corps de notre prochain ; mais nous devons donner notre vie pour le salut des âmes , et toute notre fortune pour le bien et la vie du prochain. Vous voyez que la charité veut être réglée dans l'âme.
3. Mais ceux qui sont privés de la charité et pleins de l'amour d'eux-mêmes font tout le contraire; et, comme ils sont déréglés dans leur cœur et leur affection, ils sont déréglés aussi dans toutes leurs œuvres. Nous voyons que les hommes du monde servent et aiment leur prochain en faisant le mal pour lui plaire; et, dans leur intérêt , ils ne s'inquiètent pas de servir Dieu ou de lui déplaire, et de perdre leurs âmes. C'est cet amour coupable qui souvent tue l'âme et le corps ; il nous ôte la lumière, et nous donne les ténèbres; il nous ôte la vie , et nous donne la mort ; il nous prive de la société des bienheureux, et nous condamne à celle des démons. Si l'homme ne se corrige pas pendant qu'il est temps encore, il obscurcit la perle brillante de la sainte justice ; il perd le feu de la charité et le trésor de l'obéissance. Aussi, de quelque côté que nous nous tournions , nous voyons que c'est ce malheureux vêtement de
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l'amour-propre sensitif qui détruit la vertu dans toute créature raisonnable. Si nous regardons les supérieurs, ils ne pensent qu'à eux et à vivre dans les déljces ; et , lorsqu'ils voient ceux qui leur sont soumis dans les mains des démons, il semble qu'ils ne s'en occupent pas. Les sujets , de leur côté, ne s'inquiètent d'obéir ni à la loi civile ni à la loi divine , et ils ne se servent les uns les autres que par intérêt. Cette union, que produit l'amour sensitif, et non la vraie charité, est insuffisante ; leur amitié ne dure pas au delà du plaisir et de l'avantage qu'ils en retirent.
4. Celui qui commande viole la sainte justice, parce qu'il craint de perdre sa position : pour ne pas déplaire, il couvre et cache les défauts , il met de l'onguent sur les plaies qu'il faudrait purifier et brûler avec le feu. Hélas ! malheureuse que je suis ! lorsqu'il faudrait appliquer le feu de la charité divine, et brûler la faute avec la sainte punition de la justice, on flatte, et on fait semblant de ne pas voir. Ils font cela pour ceux qui pourraient nuire à leur position ; mais pour les pauvres, qui ne sont rien et dont ils n'ont rien à craindre, ils montrent un grand zèle pour la justice ; ils sont sans pitié et sans miséricorde , et punissent cruellement les moindres fautes. Quelle est la cause d'une pareille injustice? L'amour de soi-même. Les malheureux hommes du monde, parce qu'ils sont privés de la vérité , ne connaissent pas ce qu'est Dieu pour leur salut et la conservation de leur puissance; car, s'ils connaissaient la vérité, ils verraient que c'est en vivant dans la crainte de Dieu que l'on conserve la paix des villes et des États. Il faut conserver la sainte justice, rendre à chacun ce qui lui est dû , faire miséricorde à qui on doit faire
miséricorde, mais sans intérêt, et par amour de la vérité.
5. Il faut punir celui qui le mérite avec miséricorde, sans colère, en n'écoutant pas les hommes, mais la véritable et sainte justice ; il faut chercher le bien général , et non le bien privé ; placer à la tête des affaires des magistrats qui n'agissent pas par haine , par faiblesse ou par spéculation , mais par vertu et par raison : puis il faut choisir des hommes mûrs et vertueux , et non des enfants; des hommes qui craignent Dieu, qui aiment le bien public, et non leur intérêt particulier. C'est ainsi que l'on conserve un État , une ville , dans la paix et l'union ; mais ce n'est pas par l'injustice , par l'avidité, en nommant pour gouverner les autres ceux qui ne savent pas se gouverner, ni gouverner leurs familles, des hommes injustes, colères, passionnés et remplis de l'amour d'eux-mêmes, c'est là le moyen de ruiner ses affaires spirituelles et temporelles. On peut bien dire à ceux-là : C'est en vain que vous travaillez à garder la cité, si Dieu ne la garde (1) : c'est-à-dire, si vous ne craignez pas Dieu, et si vous ne le regardez dans tout ce que vous faites. Vous voyez, mes très-chers Frères et Seigneurs, que l'amour-propre est la perte de la cité de l'àme, et la perte, la ruine de la cité de la terre. Je veux que vous sachiez bien que rien ne divise le monde et les peuples comme l'amour-propre; c'est de Inique sont nées et que naissent toutes les injustices.
6. Il me semble, mes très-chers Frères, que vous avez le désir de conserver et d'augmenter la prospérité de votre ville , et c'est ce désir qui vous a portés à m'écrire
(1) Ps. cxxvi, a.
à moi indigne et misérable si remplie de défauts. J'ai reçu et lu votre lettre avec une vive affection, et avec la volonté de satisfaire vos désirs. Je m'appliquerai autant que Dieu m'en fera la grâce à vous offrir, vous et toute YOtre cité , en la présence de Dieu par une continuelle prière. Si vous êtes des hommes justes, si vous vous gouvernez, comme nous l'avons dit, sans passion, sans amour-propre et sans intérêt particulier , mais pour le bien général , qui a pour fondement la Pierre vive , le Christ, le doux Jésus , si vous agissez toujours avec sa crainte et en l'invoquant, vous conserverez la prospérité, la paix et l'union de votre cité. Je vous en conjure par amour pour Jésus crucifié , car il n'y a pas d'autre moyen; tout en étant aidés par les prières des serviteurs de Dieu, vous devez aussi agir de votre côté. Si vous ne le faisiez pas , vous seriez bien un peu soutenus par ces prières , mais vous faibliriez bientôt , parce que vous devez porter votre part du fardeau.
7. C'est parce que je comprends qu'avec le vêtement de l'amour sensitif et particulier vous ne pouvez pas aider les serviteurs de Dieu , et que celui qui ne s'aide pas lui-même par la vertu ne peut servir sa patrie avec le zèle de la sainte justice, que je vous ai dit qu'il fallait que vous soyez revêtus.de l'homme nouveau, du Christ, le doux Jésus, c'est-à-dire de son ineffable charité; mais nous ne pouvons nous en revêtir sans d'abord nous dépouiller, et je ne pourrai me dépouiller si je ne vois combien est nuisible le vieux vêtement, et combien est utile le vêtement nouveau de la charité divine. Dès que l'homme l'a vu , il hait, et par la haine il se dépouille ; il aime, et par l'amour il se revêt du vêtement de la Yertu fondée sur l'amour de l'homme nouveau. C'est
cette route qu'il faut suivre. Aussi je vous ai dit que je désirais vous voir dépouillés du vieil homme et revêtus de l'homme nouveau , de Jésus crucifié , et , de cette manière, vous acquerrez et vous conserverez le bien de la grâce et le bien de votre cité; vous ne manquerez jamais au respect que vous devez à la sainte Église, mais vous vous acquitterez envers elle avec joie , et vous conserverez votre État. Je termine Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
LXXn (205). — AUX SEIGNEURS PRIEURS