‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 4)Chapitre 10 sur 115 · FRIEUR DE LA PROVINCE DE TOSCANE · texte numérisé non relu

FRIEUR DE LA PROVINCE DE TOSCANE

Des armes de l'amour nécessaires pour comballre le vice el arriver à l'élat de perfection où Dieu nous appelle.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon très -cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un chevalier généreux , dépouillé de l'amour de vous-même et revêtu de l'amour divin. Le chevalier qui va combattre sur le champ de bataille doit être armé des armes de l'amour, qui sont les plus fortes. Il ne suffit pas que l'homme soit armé seulement d'une cuirasse et d'une cotte d'armes; car souvent, s'il n'avait pas les armes de l'amour, et le désir d'obtenir l'honneur et la chose pour laquelle il combat, il arriverait qu'à la vue de l'ennemi il aurait peur et tournerait la tête en arrière. Il en est de

(1) Ce messire Nicolas était prieur des chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem en Toscane. Il avait sa résidence à Pise, et il occupa, en 1375, au nom de l'Église, la terre de Talamon, qui appartenait aux habitants de Sienne. La lettre de sainte Catherine est écrite dans les premiers mois de 1377.

même de l'âme qui commence à entrer sur le champ de bataille pour combattre les vices, le monde, le démon et sa propre sensualité : si elle ne s'arme pas de l'amour de la vertu , et si elle ne saisit pas le glaive de la haine et d'une bonne conscience fondée sur l'amour divin , elle ne combattra jamais , et sera vaincue comme une personne négligente qui n'a d'autre arme que sa sensualité, et qui s'endort volontairement dans le vice et le péché,

2. Les glorieuses armes de l'amour sauvent l'homme de la mort éternelle, lui donnent la lumière, le tirent des ténèbres et de la condition des bêtes , en lui rendant sa dignité. Celui qui vit dans le vice, le péché, la débauche, prend les habitudes et la forme des bêtes. La bête, qui n'a pas la raison, cède à ses appétits; de même l'homme qui se fait semblable aux bêtes perd la raison et se laisse conduire par les mouvements de la chair et par tous les appétits déréglés qu'il ressent ; il met son plaisir à se livrer à la débauche , à bien boire, à bien manger et à jouir des délices , des vanités , des honneurs du monde, qui passent comme le vent. Celui-là n'est pas un vrai chevalier qui puisse s'exposer aux coups; car il se livre lui-même à la mort, en s' abaissant à la condition des bêtes.

3. Je ne veux pas qu'il en soit ainsi pour vous, mais je veux que vous soyez un homme ferme et courageux ; et non-seulement un homme , mais encore , en avançant dans la vertu et en combattant contre les vices, je veux que vous arriviez à l'état des anges, vous et votre compagnie , puisque Dieu vous y appelle. Vous savez que l'état de 1" homme est l'état du mariage, tandis que vous êtes dans la condition des anges , vous et votre

Ordre, comme les autres religieux qui sont appelés à la continence; il ne serait pas convenable, il serait môme odieux à Dieu et abominable au monde que vous, qui êtes appelé à une plus grande perfection, et qui devez être non -seulement au rang des hommes et des anges, mais au nombre des glorieux martyrs prêts à donner leur yie pour Jésus crucifié, vous vous abaissiez à la condition des bêtes. Ne serait- il pas honteux de souiller un si grand trésor dans une fange si vile et si méprisable? Marchez donc, sans crainte servile, aux deux combats que Dieu vous a destinés. Le premier est le combat général que doit soutenir toute créature raisonnable dès qu'elle peut discerner le vice de la vertu. Nous devons résister à nos ennemis, au démon, à la chair, à la sensualité, qui combattent toujours contre l'esprit (1). H faut les vaincre avec Tamour de la vertu et la haine du vice. L'autre combat auquel la grâce vous appelle, et dont tous ne sont pas dignes, c'est celui où il faut marcher armé non- seulement des armes corporelles, mais encore des armes spirituelles. Si vous n'avez pas les armes de l'amour, de l'honneur de Dieu et du désir de conquérir la cité des âmes de ces pauvres infi dèles qui ne participent pas au sang de l'Agneau , vous ferez peu de conquêtes avec les armes matérielles.

4. Je veux donc, mon cher Père et mon Fils, que vous et toute votre compagnie vous preniez pour objet de vos pensées Jésus crucifié, son doux et précieux sang, qui a été répandu avec tant d'ardeur et d'amour pour nous sauver de la mort et nous donner la vie , afin que vous atteigniez le noble but que vous vous proposez , et

(1) Ép. aux Galat., v, 17.

que vous en receviez une grande récompense , c'est-àdire le fruit de grâce et de vie, qui , par la grâce , nous fait arriver à la vie éternelle. Suivez l'exemple de cet Agneau immolé et consumé sur la Croix : il n'a pas craint pour lui la peine et la douleur; mais, avide de l'honneur de son Père et de notre salut, il s'en est nourri sur la table de la Croix ; il s'est passionné pour la gloire du Père éternel et pour le salut du genre humain , et il est demeuré ferme , constant , inébranlable au milieu des fatigues , des souffrances , des injures , des outrages, des affronts, et malgré notre ingratitude, lorsqu'il voyait bien qu'il donnait sa vie pour des hommes qui ne reconnaîtraient jamais un si grand bienfait.

5. Notre Roi a fait comme un vrai chevalier qui reste sur le champ de bataille jusqu'à ce que ses ennemis soient vaincus ; il s'est rassasié , et il a vaincu avec sa chair flagellée notre chair révoltée ; par l'humilité , qui lui a fait abaisser sa divinité jusqu'à l'homme , par ses souffrances et ses opprobres, il a vaincu l'orgueil, les plaisirs et les honneurs du monde ; par sa sagesse , il a vaincu la malice du démon ; ses mains désarmées , percées et clouées à la Croix , ont vaincu le prince du monde. Notre chevalier a monté sur le bois de la trèssainte Croix (1); il a pris pour cuirasse la chair de Marie , afin d'y recevoir les coups qui devaient réparer nos iniquités ; le casque de sa tête est cette cruelle couronne d'épines qui pénétrait jusqu'à son cerveau ; son épée est cette blessure du côté, qui nous montre le secret de son cœur : c'est un glaive lumineux qui doit percer notre cœur et notre âme d'un ardent amour ;

(1) Pigliando per cavallo el legûo délia sanctissimà Groce.

c'est aussi le roseau qu'on lui a donné par dérision. Les gantelets de ses mains et les éperons de ses pieds sont les plaies vermeilles des mains et des pieds de ce doux et tendre Verbe. Et qui l'a ainsi armé? L'amour. Qui l'a tenu attaché et cloué sur la Croix? Ce ne sont ni les clous, ni la Croix, ni la pierre , ni la terre où était plantée la Croix , qui étaient capables de retenir l'Homme- Dieu : c'était le lien de l'amour de l'honneur du Père , et de notre salut. Notre amour a été la pierre qui l'a élevé et fixé.

6. Quel cœur serait assez vil pour voir ce Capitaine, ce Chevalier à la fois mort et vainqueur, et ne pas surmonter sa faiblesse, ne pas devenir courageux contre ses adversaires? Non, il n'y en aura pas, car je vous dis de prendre pour modèle Jésus crucifié. Trempez votre tunique dans le sang de Jésus crucifié ; c'est par lui que vous triompherez de vos premiers ennemis dans le premier combat dont je vous ai parlé, parce qu'il les a déjà vaincus pour nous, et il nous a délivrés de la servitude honteuse du démon. S'il veut nous attaquer, recourons sur-le-champ aux armes du Fils de Dieu. Dès que les vices seront morts dans votre âme , vous vous nourrirez et vous vous rassasierez de l'honneur de Dieu et du salut de votre prochain. Et cette faim que vous ressentirez vous fera suivre l'Agneau et la recherche de cette douce proie , et vous l'aimerez tant, que pour l'avoir vous ne craindrez ni la peine , ni la mort , ni les malheurs qui pourraient arriver; vous ne vous lasserez pas, vous ne tournerez jamais la tête en arrière. Oh! le glorieux combat, où le vaincu remporte la victoire et ne succombe jamais! Oui, que personne ne soit assez lâche pour fuir. Celui qui persévère triomphe toujours; il

fait comme le Fils de Dieu , qui a lutté sur la Croix contre la mort. ; la vie a vaincu la mort , et la mort a vaincu la vie. En donnant la vie de son corps, il détruit la mort du péché ; la mort a vaincu la mort, la mort a vaincu la vie , parce que le péché a été cause de la mort du Fils de Dieu. Oh ! la belle lutte ! le beau tournoi !

7. Vous êtes choisi pour faire la même chose sur la Croix du désir de l'honneur de Dieu et du salut des âmes infidèles ; vous devez lutter contre la mort de l'infidélité avec la vie de la lumière de la foi. Si vous mourez, vous aurez la meilleure part; la mort vaincra la mort, comme le faisait le sang des martyrs, qui donnait la vie aux infidèles et aux cruels tyrans. Si vous triomphez sans répandre votre sang , vous vaincrez encore ; Dieu, en ne permettant pas le sacrifice de votre vie, ne vous en donnera pas moins une victoire glorieuse. Mais elle ne sera pas glorieuse pour les pauvres insensés qui courrent seulement après la fumée et leur propre intérêt. Ceux-là gagneront bien peu; ils donneront beaucoup pour un bien faible profit ; ils donneront leur vie pour la misérable fumée du monde. Ceux-là recevront leur récompense dans cette vie passagère. Ils sont armés du vêtement de l'amour-propre ; ce ne sont pas des hommes véritables, mais ce sont des hommes de vent, et ils changent comme la feuille, sans force et sans consistance, parce qu'ils n'ont pas pris pour modèle Jésus crucifié, et qu'ils ne sont pas couverts des armes de la vie. Mon désir est que vous soyez de vrais chevaliers , vous et vos compagnons. C'est pour cela que je vous ai dit que je souhaitais vous voir combattre généreusement dans le glorieux champ de bataille. J'espère de l'infinie bonté de Dieu que vous accomplirez sa vo-

lonté ; c'est là mon désir. Je ne vous en dis pas davantage. Baignez -vous dans le sang de Jésus crucifié; cachez- vous dans ses très- douces plaies, et prenez pour bouclier la très -sainte Croix. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour.

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