‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 4)Chapitre 9 sur 115 · NONCE APOSTOLIQUE · texte numérisé non relu

NONCE APOSTOLIQUE

De la charité qui s'acquiert en suivant les traces de Jésus-Christ. — Des effets de la lumière qu'elle produit dans l'àme. — L'âme doit espérer de la miséricorde divine le pardon de ses péchés. Elle le prie d'aider le Pape dans les affaires de l'Église , surtout en lui conseillant l'élection de bons et saints pasteurs.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon vénérable Père spirituel dans le Christ Jésus, moi, votre indigne servante et votre petite fille, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je me recommande à vous, et je vous écris dans le précieux sang du Fils de Dieu, avec le désir de vous voir un vrai prêtre et un membre uni au corps de la sainte Église. 0 vénérable et très -cher Père dans le Christ Jésus, que votre âme et la mienne seraient heureuses.

(1) Cette belle lettre est adressée à un Français, Gérard du Puy, religieux bénédictin, abté de Marmoutier. Il était parent de Grégoire XI, et fut envoyé par lui en Italie, vers 1371, avec le titre de trésorier de la sainte Église> Il fut nonuné en 1372 gouverneur de Pérouse, et nonce du Pape en Toscane. Il mécontenta les Italiens, et fut cause de la guerre qui éclata entre les Florentins et le Saint-Siège. Créé cardinal en 1375, il se prononça contre Urbain VI à Anagni, et mourut dans le schisme en 1389.

si je voyais que nous sommes unis dans le feu de la divine charité. Vous savez que la charité donne du lait à ses enfants pour les nourrir, et il me semble que ce lait ne peut se prendre autrement que le prend un enfant sur le sein de sa mère. Il le prend en y appliquant ses lèvres ; il s'en nourrit. Vous savez que notre âme aussi ne peut avoir la vie que par le moyen de Jésus crucifié. La Vérité suprême l'a dit : Personne ne peut aller au Père, si ce n'est par moi. Et dans un autre endroit, elle dit : Je suis la voie, la vérité , la vie : celui qui va par moi ne va pas par les ténèbres , mais il va par la lumière (1). 0 ineffable et douce Charité, quelle voie avez-vous choisie avec tant d'amour ! Je ne vois pas que ce soient les honneurs, les délices, la gloire humaine et l'amour de vous-même; car la charité ne cherche pas son avantage, mais seulement l'honneur de Dieu et le salut des créatures. Aussi la vie de Jésus-Christ n'a été qu'injures, mépris, outrages, et elle a fini par la mort ignominieuse de la Croix. C'est par celte voie que l'ont suivi les saints , comme des membres liés et unis à leur doux chef, Jésus, qui est si bon, qu'il nourrit et donne la vie à tous les membres qui lui sont unis. Et si nous demandons comment on peut suivre ce doux Chef et s'unir à lui , vous savez qu'il n'y a pas d'autre moyen pour l'homme que de se lier, de devenir une même chose avec le feu , et d'y consumer tout ce qui lui est étranger.

2. C'est ce lien d'amour qui unit l'âme au Christ. Oh î qu'il est doux ce lien, qui attacha le Fils de Dieu au bois de la très-sainte Croix ! Et l'homme qui est lié

(1) S. Jean, iiv, 6.

par ce lien , se trouve dans le feu. Le feu de la divine charité fait pour l'àme ce que fait le feu matériel ; il échauffe, il éclaire, il convertit eu lui. 0 feu doux et puissant, vous échauffez et détruisez le froid du vice, du péché, de l'amour-propre ! Cette chaleur se communique et enflamme le bois aride de notre volonté, qui s'embrase et se consume dans de doux et d'amoureux désirs, aimant ce que Dieu aime , détestant ce que Dieu déteste. Et comme l'àme voit qu'elle est aimée d'un amour infini, et que l'Agneau s'est immolé pour elle sur le bois de la Croix, alors je dis que le feu l'éclairé, et que les ténèbres ne peuvent l'atteindre. L'àme éclairée par ce divin foyer ouvre son intelligence , et s'élargit ; et parce qu'elle a senti et reçu la lumière, elle discerne et voit ce qui est dans la volonté de Dieu, et elle ne veut suivre que les traces de Jésus crucifié. Car elle voit bien qu'elle ne peut aller par une autre voie, et elle ne veut se réjouir en autre chose que dans ses opprobres. Alors, par le moyen de la chair de Jésus crucifié, elle attire à elle le lait de la divine douceur. 0 douce lumière, qui détruit les ténèbres, et dissipe l'amertume et la tristesse! La clarté de cette lumière fait voir que tout procède de Dieu excepté le péché et le vice , et que Dieu ne veut autre chose que notre sanctification. Pour nous procurer cette sanctification de la grâce , Dieu s'est uni à nous en s'humiliant jusqu'à l'homme. Aussi son humilité déracine notre orgueil ; c'est la règle que nous devons tous suivre.

3 L'intelligence éclairée voit cela, et le comprend en s' anéantissant dans la clarté de la divine charité et de la bonté de Dieu : et comment ? En se connaissant ellemême, elle voit qu'elle n'est pas, et elle reconnaît

qu'elle reçoit de Dieu l'être par grâce , par amour , et non par devoir. Aussitôt que nous comprenons tant de bonté, il naît en nous une fontaine vive de grâce, une source d'huile d'une humilité profonde, qui empêchera l'homme de tomber et de se laisser enfler par l'orgueil , quelque position ou quelque gloire qu'il ait. Comme un bon pasteur, il suivra les traces de son maître, ainsi que le faisaient ce saint et doux Grégoire et les autres qui l'imitèrent. Plus ils étaient grands, plus ils se faisaient petits; ils ne voulaient pas être servis, mais servir spirituellement et temporellement, plus par leurs bons exemples que par leurs paroles.

4. Lorsque l'intelligence a reçu la lumière du feu, comme je l'ai dit , elle se change en ce feu divin et devient une même chose avec lui. La mémoire aussi devient une même chose avec Jésus crucifié , et elle ne peut retenir, goûter et méditer que son Bien-aimé et l'amour ineffable qu'elle lui voit pour elle et pour tous les hommes. Et aussitôt que la mémoire est ainsi remplie, l'âme aime Dieu et son prochain; elle donnerait mille fois sa vie pour lui ; et elle ne regarde pas l'avantage qu'elle en retire, mais elle voit seulement que Dieu aime souverainement la créature, et elle se plait à aimer ce qu'il aime. Nous pouvons donc bien dire que le feu divin échauffe, éclaire et convertit en lui; et que dans ce feu, les trois puissances de l'âme s'accordent, la mémoire à retenir les bienfaits de Dieu , l'intelligence à comprendre sa bonté, et la volonté à l'aimer tellement, qu'elle ne peut rien aimer et désirer hors de lui , et que toutes ses opérations sont dirigées vers ce but ; elle ne cherche, et ne pense à faire autre chose que ce qui plaîl le plus à son Créateur. Comme elle voit qu'aucun sacrifice

ne lui est aussi agréable que de gagner et de sauver des âmes , elle ne peut jamais s'en rassasier. C'est surtout ce zèle et cette sollicitude que Dieu vous demande, mon Père, à vous et à ceux qui sont dans la même position. C'est la voie de Jésus crucifié, qui nous donnera toujours la lumière de la grâce; mais en suivant une autre voie , nous irons de ténèbres en ténèbres , pour tomber enfin dans la mort éternelle.

5. J'ai reçu, mon doux Père, votre lettre avec une grande joie et consolation en pensant que vous n'oubliez pas une créature aussi vile et aussi misérable que moi. J'ai compris ce qu'elle disait; et pour répondre à la première des trois choses que vous demandez , au sujet de notre doux Christ de la terre, je crois et je pense devant Dieu qu'il ferait bien surtout de réformer deux choses qui corrompent l'Épouse du Christ. La première est la trop grande affection et sollicitude pour les parents ; il faudrait que cet abus cessât en tout et partout. La seconde est la trop grande douceur, fondée sur trop d'indulgence. Hélas! hélas! c'est la cause de la corruption des membres qu'on ne reprend pas ! Notre Seigneur a surtout en aversion trois vices détestables : l'impureté , l'avarice et l'orgueil, qui régnent dans l'Épouse du Christ, c'est-à-dire dans les prélats, qui ne recherchent autre chose que les plaisirs, les honneurs et les richesses; ils voient les démons de l'enfer emporter les âmes qui leur sont confiées , et ils ne s'en inquiètent pas , parce qu'ils sont des loups , et qu'ils trafiquent de la grâce divine. Il faudrait une forte justice pour les corriger, parce que la trop grande compassion est une très-grande cruauté; mais il faut pour reprendre unir la justice à la miséricorde.

6. Je vous le dirai cependant, mon Père, j'espère de la bonté de Dieu, que l'abus de l'amour des parents commence à disparaître , grâce aux prières continuelles et aux eiforts des serviteurs de Dieu qui s'en occupent. Je ne dis pas que l'Épouse du Christ ne soit persécutée ; mais je crois qu'elle conservera sa beauté, comme cela doit être. Il faut qu'elle se débarrasse de tout ce qui l'ébranlé jusque dans ses fondements, et ce sont ces abus que je veux vous voir combattre : il n'y a pas d'autre moyen. Quant à ce que vous dites de nos péchés, Dieu vous donne l'abondance de ses miséricordes, Yous savez que Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais il veut qu'il se convertisse, et qu'il vive (1). Aussi moi, votre indigne petite fille, j'ai pris et je prendrai la dette de vos péchés sur moi, et nous brûlerons ensemble les vôtres et les miens dans le feu de la douce charité, qui les consumera. Espérez donc, et soyez persuadé que la grâce divine vous les a pardonnes. Réglez bien maintenant votre vie, et que la vertu fasse naître dans votre cœur l'amour crucifié que Dieu a eu pour vous; choisissez plutôt la mort que l'offense de votre Créateur, et veillez à ce qu'il ne soit pas offensé par ceux qui vous sont confiés.

7. Enfin, pour l'autre point, lorsque je vous ai dit de travailler pour la sainte Église, je n'ai pas entendu parler seulement de la peine que vous vous donnez pour les choses temporelles : c'est bien sans doute, mais vous devez surtout travailler avec le Saint-Père, et faire tous vos efforts pour éloigner de la bergerie ces loups, ces démons incarnés, qui ne songent qu'à la bonne chère et

(1) Ézech., XXXIII, 11.

à avoir des palais magnifiques et de beaux équipages. Hélas ! ce que le Christ a gagné sur le bois de la Croix se dépense en plaisirs coupables! Je vous en conjure, dussiez-vous exposer votre vie, dites au Saint-Père qu'il porte remède à tant d'iniquités. Quand viendra le moment de choisir des pasteurs et des cardinaux, qu'ils ne le soient pas pour des flatteries, de l'argent et par simonie; mais priez- le autant que possible de ne s'arrêter qu'à la vertu et à la bonne et sainte réputation des personnes, et qu'il ne regarde plus si elles sont nobles ou roturières. La vertu est la seule chose qui rende l'homme noble et agréable à Dieu. C'est ce travail, mon Père, que je vous ai recommandé, et que je vous recommande; les autres travaux sont bons, mais celui-là est le meilleur. Je finis. Pardonnez à ma présomption. Je me recommande à vous cent mille fois dans le Christ Jésus. N'oubliez pas les affaires de raessire Antoine; et si vous avez occasion de voir l'Archevêque, recommandez-moi à lui autant que vous le pourrez. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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