ET A JACQUES DE MANZI, DU MÊME LIEU
Des malheurs que cause la haine du prochain , et comment nous devons les éviter.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mes très-chers Pères et Frères dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ , je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir suivre l'Agneau immolé pour nous sur le bois de la très- sainte Croix. Il a été notre paix et notre médiateur entre Dieu et l'homme ; il a changé une guerre terrible en une paix profonde; il n'a pas écouté nos iniquités, mais il a écouté son ineffable bonté. Vous êtes des membres et des esclaves rachetés au prix de son précieux et glorieux sang; vous devez donc suivre ses traces. Vous voyez bien que cette douce Vérité suprême s'est faite notre règle et notre voie , puisqu'elle a dit : « Ego sum via , Veritas, et vita (2). Je suis la voie, la vérité, la vie. » Elle
(1) La terre de Casole est à seize milles de Sienne. Le prévôt en avait le gouvernement spirituel. •
(2) S. Jean, xiv, 6.
est la voie, où on trouve tant de douceur et de lumières, que celui qui la suit ne tombe pas dans les ténèbres; et nous, ignorants et misérables, nous nous éloignons toujours de la voie de la lumière , et nous allons par la voie des ténèbres, où se trouve la mort éternelle. Oui, mes très-chers Pères et Frères, je ne veux plus qu'il en soit ainsi; mais je veux que vous suiviez la voie de l'Agneau immolé avec tant d'amour, l'Agneau qui s'est fait le médiateur de la paix entre Dieu et l'homme. C'est la voie que je désire vous voir suivre, pour que vous soyez vous-mêmes les médiateurs entre vous et Dieu, c'est-àdire entre les sens et la raison , chassant la haine par la haine et l'amour par l'amour. Il faut avoir la haine , l'horreur du péché mortel «t de l'offense faite à notre Créateur; il faut détester la partie sensitive, la loi mauvaise qui veut toujours se révolter contre Dieu , et haïr la haine que vous avez contre votre prochain.
2 , La haine du prochain est une offense contre Dieu , et nous devons haïr cette haine , parce qu'elle offense la Vérité , qui nous défend de haïr les ennemis qui nous font injure. Cette haine est contre nous; car celui qui reste dans une haine mortelle se hait plus que son ennemi. Vous savez que la haine est proportionnée à la grandeur de l'offense ; et la haine est plus grande contre celui qui vous attaque directement que contre celui qui vous attaque seulement par parole ou dans vos biens ; car rien ne nous est plus cher que la vie. Plus l'homme est blessé dans sa personne, plus il conçoit de haine. Pensez donc qu'il n'y a pas de comparaison entre le mal qu'on a pu vous faire et celui que vous vous faites à vous-même. Quelle comparaison y-a-t-il entre le fini et l'infini? Aucune. Eh bien , si je suis blessée dans mon
carps, et si je hais pour l'offense qui m'a été faite, il s'ensuit que je blesse mon àme, et que je la tue en lui ôtant la vie de la grâce , et en lui donnant la mort éternelle, si je meurs en état de haine comme je puis le craindre. Je dois donc avoir une plus grande haine contre moi , puisque je tue mon àme, qui est infinie ; quant à son être, qui n'aura pas de fin, elle meurt à la grâce, mais elle ne meurt pas à l'existence. Quelle différence avec celui qui lue le corps ! Le corps est une chose finie ; il doit finir d'une manière ou d'une autre. C'est une chose corruptible, et qui passe comme l'herbe des champs; sa vie et sa valeur viennent uniquement du trésor de l'âme qu'il renferme. Quand cette pierre précieuse lui est enlevée, ce n'est plus qu'un amas de corruption et de mort dont se nourrissent les vers. Je ne veux donc plus que , pour une offense faite contre ce corps si pauvre et si méprisable, vous offensiez Dieu et votre âme, qui est infinie, en restant dans la haine et le désir de la vengeance. Vous avez bien plus sujet de vous haïr que de haïr les autres, et ainsi vous chasserez la haine avec la haine. Avec la haine de vous-mêmes vous chasserez la haine du prochain. D'un seul coup, vous satisferez Dieu et le prochain, parce qu'en ôtant la haine de votre âme , vous ferez votre paix avec Dieu et votre paix avec le prochain.
3. Vous voyez qu'ainsi, mes Frères bien-airaés, vous suivrez l'Agneau, la voie et la règle, qui vous conduit au port du salut. Cet Agneau a été le moyen de satisfaire sur la Croix à l'injure du Père , et de nous donner la vie de la grâce C'est lui seul qui a changé une guerre terrible en une grande paix. Ce doux Agneau est venu avecla haine de la faute commise par l'homme, et de
l'injure faite à Dieu par cette offense ; il a pris cette offense , et il l'a vengée sur lui-même , quoiqu'il n'eût jamais contracté la souillure du péché. Tout a été fait par la haine et par l'amour, par l'amour de la vertu et par la haine du péché mortel. Je vous dirai la règle que vous devez suivre. Vous savez que de nombreux péchés mortels nous ont mis dans la haine et la disgrâce de Dieu. Nous sommes en guerre avec lui; mais parce que l'Agneau divin nous a donné son sang, nous pouvons faire la paix ; lors même que nous nous révolterions tous les jours, tous les jours nous pourrions faire la paix. Mais par quel moyen? car sans moyen nous ne pourrions réussir. Le moyen est de participer au sang de Jésus crucifié , c'est d'avoir de la haine et de l'amour, en contemplant les affronts, les peines, la honte, la flagellation et la mort de Jésus crucifié, en pensant que nous sommes ceux qui l'ont tué , et le tuent tous les jours en péchant mortellement; car il n'est pas mort pour ses fautes, mais pour les nôtres. Alors l'àme conservera cette haine parfaite de sa faute, comme nous l'avons dit, et cette haine détruira le poison du péché mortel ; elle ne voudra plus se venger du prochain , elle l'aimera au contraire comme elle-même, et cherchera tous les moyens de punir ses fautes. Pour l'injure qui lui est faite par la créature , elle ne s'y arrêtera pas , parce qu'elle vient de la créature ; mais elle pensera que le Créateur permet cette injure ou pour ses péchés présents ou pour ses péchés passés. Alors elle ne la considérera pas comme une injure , mais elle pensera avec raison que Dieu l'a permise par un effet de sa miséricorde infinie, parce qu'il veut punir les fautes dans le temps, au lieu de les punir dans l'éternité, où toute peine est sans repentir. II, 5
k. Oui, c'est le moyen. Pensez qu'il n'y a pas d'autre voie ; toute autre voie en dehors de celle-là conduit à la mort. Dans cette voie du Christ, le doux Jésus, on ne peut trouver la mort, car il l'a détruite; ni la faim, car il est une nourriture parfaite, puisqu'il est Dieu et homme. Cette voie est sûre , car on n'a pas à y craindre les ennemis, le démon et les hommes. Ceux qui la suivent sont courageux , et disent avec l'ardent saint Paul : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous (1)? » Vous savez bien que si vous n'êtes pas contre vous-mêmes, en restant dans les misères du péché mortel, Dieu ne sera jamais contre vous, mais qu'il vous traitera toujours avec miséricorde et avec bonté. Ainsi donc, pour l'amour de Jésus crucifié, ne quittez plus la voie, ne fuyez plus la règle qui vous est donnée par votre Chef crucifié, par le doux Jésus; mais marchez avec courage, et n'attendez pas le temps, car le temps ne vous attend pas. Nous sommes mortels, nous devons tous mourir ; mais nous ne savons pas quand. Il est vrai que sans guide vous ne pourrez avancer. Que votre guide soit la haine et l'amour, comme je vous l'ai dit. C'est avec la haine et l'amour que Notre- Seigneur a racheté et puni nos iniquités sur lui-même. Courage donc; ne dormez plus dans le lit de la mort, mais chassez la haine avec la haine, l'amour avec l'amour. Car avec l'amour de Dieu, que vous êtes obligés d'aimer par devoir et par commandement, avec l'amour du salut de vôtre àme , qui est en état de damnation quand elle hait son prochain, vous chasserez l'amour sensuel, qui cause la douleur, la mort et la tribulation de celui qui l'écoute, et qui éprouve dès celte vie un avant-goùt de l'enfer.
(1) Ép. aux Rom., vin, 31.
5. N'est-ce pas être dans ravenglcment et les ténèbres que de pouvoir goûter dès cette vie la vie éternelle en s'unissant intimement à Dieu par l'amour, et de vouloir se rendre digne de l'enfer en se liant avec le démon par la haine et la Yengeance ! Nulle créature ne peut comprendre cette folie, et aucun châtiment ne peut assez la punir. Il semble qu'ils ne veulent pas attendre la sentence du souverain Juge, qui les condamnera à la société des démons , puisqu'ils s'y condamnent euxmêmes. Ils la choisissent avant que l'àmesoit séparée du corps , pendant qu'ils sont voyageurs et pèlerins , et qu'ils voient leur vie se précipiter comme le vent vers la mort; ils ne s'en inquiètent pas, et se conduisent comme des fous , des insensés. Hélas ! hélas ! ouvrez l'œil de l'intelligence, et ne vous exposez pas aux rigueurs et au pouvoir du souverain Juge. Les jugements des hommes ne ressemblent pas au jugement de Dieu. Devant son tribunal , on ne peut en appeler et avoir des avocats et des procureurs. Le grand Juge donne pour avocat la conscience, qui, dans cette extrémité, se condamne ellemême , et se juge digne de mort. Jugeons-nous dès cette vie, pour l'amour de Jésus crucifié; jugeons-nous pécheurs, et confessons que nous avons offensé Dieu. Demandons-lui miséricorde, et il nous le fera, si nous ne voulons pas condamner les autres et nous venger du prochain; car la miséricorde que nous voulons pour nous, nous devons l'accorder aux autres. En le faisant , vous goûterez Dieu véritablement; vous suivrez la voie sûre, vous serez de vrais médiateurs entre Dieu et vous, et vous recevrez enfin l'éternelle vision de Dieu.
6. En pensant à ces choses, j'ai eu compassion de vos âmes, et j'ai voulu ne plus vous voir dans des ténèbres
si profondes. Je me suis sentie poussée à vous inviter à ces douces et glorieuses noces ; car vous n'avez pas été créés pour une autre fin. 11 me semble que la voie de la vérité est fermée en vous par la haine que vous avez, tandis que la voie du mensonge et du démon , père du mensonge, est bien ouverte et bien large en vous. Je veux que vous sortiez tout à fait de cette voie ténébreuse en faisant votre paix avec Dieu et avec votre prochain , et que vous reveniez dans la voie qui donne la vie. Je vous en conjure de la part de Jésus crucifié, ne me refusez pas cette grâce. Je ne veux pas vous fatiguer davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour.