ET AUX FRÈRES DE LA COMPAGNIE DE LA VIERGE MARIE
Du souvenir de la morl pour conserver la patience dans les tribulations, et la modération dans la prospérité. — De la dévotion à la sainte Vierge.
AU MOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-cher et doux Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir lié dans le doux lien de la charité. Ce fut ce lien qui attacha et cloua F Homme- Dieu sur le bois de la très-sainte Croix. Vous savez bien que les clous et la Croix n'étaient pas sufiSsants pour
(1) Cette Compagnie de la Vierge Marie remonte à la plus haute antiquité; elle se réunissait dans les souterrains qui cachaient les premiers chrétiens à leurs persécuteurs, et c'est elle qui contribua surtout à la fondation du grand hôpital de la Scala. Les confrères priaient ensemble, et pratiquaient les exercices de la pénitence et de la charité. Beaucoup de saints et de bienheureux furent affiliés à cette compagnie , et sainte Catherine elle-même assistait à ses sermons lorsqu'elle venait soigner les malades de l'hôpital. On montre encore dans les chapelles basses qui servent de réunion à la Compagnie de la Vierge , une pierre où elle avait l'habitude de prendre quelques instants de repos. Au-dessus est cette inscription : Qui giaceva la sposn di Giesu Christo, In serafica madré santa Caterina da Siena. lai:s deo.
le retenir, si la charité ne l'avait pas retenu ; c'est cet aimable et doux lien qui a uni la nature divine à la nature humaine. Quelle en fut la cause? Le seul amour. C'est l'amour qui nous a fait sortir des mains de Dieu lorsqu'il nous a créés à son image et ressemblance; et quand nous avons perdu la vie de la grâce, c'est par amour qu'il a voulu nous rendre ce que nous avions perdu par notre péché et notre faute. Dieu nous envoya son Fils unique , et voulut que par son sang nous retrouvions la grâce; et le Fils obéissant courut à la mort ignominieuse de la Croix tout transporté d'amour pour notre salut.
2. Ainsi tout ce que Dieu a fait et fait pour nous est fait par amour; et l'âme qui regarde cet amour ineffable et infini le contemple surtout avec l'œil de son intelligence dans le sang de Jésus crucifié, et ce sang lui représente plus qu'aucune autre chose la grandeur de cette ineffable charité. Jésus-Christ a dit luimême que l'homme ne pouvait pas mieux montrer son amour qu'en donnant sa vie pour son ami (1). 0 inestimable amour! si vous assurez qu'il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour son ami , combien devons-nous encore apprécier davantage votre amour envers nous qui étions vos ennemis ! Vous avez donné votre vie, et vous avez payé pour nous avec votre sang ; cela surpasse tout amour. 0 doux et tendre Verbe, Fils de Dieu! vous vous êtes fait médiateur; votre mort a rétabli la paix entre l'homme et Dieu, vos clous ont été les clefs de la vie éternelle. Elle est si bien ouverte, qu'elle ne peut être fermée si l'homme
(1) S. Jean, xv, 13.
ne le veut pas ; car l'homme ne peut être forcé à aucun péché sans son consentement. Le péché est ce qui nous ferme la porte, et nous prive de la fin pour laquelle nous avions été créés. Le péché nous ôte la vie et nous donne la mort; il nous ôte la lumière et nous donne les ténèbres, puisqu'il obscurcit l'œil de l'intelligence , et ne lui laisse plus voir le soleil ni les ténèbres, les ténèbres de la connaissance de soi-même , où se voit et se trouve la ténébreuse sensualité qui se révolte , et combat toujours contre son Créateur; et parce que l'àme ne voit pas ces ténèbres , elle ne peut connaître l'amour et la lumière de la Bonté divine.
3. J'ai dit que l'àme qui regarde cet amour infini en conçoit un amour sans borne; elle soumet et conforme sa volonté à la volonté de Dieu ; elle juge, et elle voit bien que Dieu ne veut autre chose que notre sanctification , et que s'il envoie ou permet les tribulations , les consolations, les persécutions, les coups, les mépris, les outrages, tout arrive pour que nous soyons sanctifiés en lui, parce que la sanctiBcation ne peut s'obtenir que par les vertus, et que les vertus ne peuvent s'acquérir que par leur contraire. L'àme voit aussi que cet amour ne peut se troubler et se décourager, quelque chose qu'il arrive , parce que ce serait s'affliger de son bien et de la bonté de Dieu,, qui le permet pour nous. Il est vrai que la sensualité ne peut souffrir ce qui lui déplaît, mais la raison en triomphe et la soumet comme elle doit.
4. Et comment sou mettrons- nous cette sensualité, pour qu'elle ne se révolte pas contre son Créateur? Je vous le dirai. I^es jouissances et les tribulations se modèrent par la douce et sainte pensée de Dieu , c'est-à-
dire parla méditation continuelle de la mort, que nous trouvons dans la connaissance de nous-mêmes. Nous verrons, mes très-chers Fils et Frères dans le Christ , le doux Jésus, que nous sommes tous mortels; aussitôt que nous sommes créés dans le sein de notre mère, nous sommes condamnés à mort ; nous devons mourir, et nous ne savons pas quand et comment. Lorsqu'on voit que la vie est si courte, qu'il faut attendre la mort de jour en jour, et que notre vie est comme sur une pointe d'aiguille, quel est celui qui ne réprimera pas toutes les joies déréglées qui se trouvent dans les vaines et folles joies du monde? Je dis qu'il les réprimera, et qu'il ne recherchera pas les honneurs, la fortune, la grandeur, et qu'il ne possédera pas avec avarice les richesses. S'il a des richesses , il sera le distributeur du Christ aux pauvres ; il ne voudra pas les posséder et les conserver avec orgueil, mais avec une humilité profonde et sincère, comprenant bien que rien n'est ferme et stable dans cette vie ténébreuse, mais que tout passe comme le vent.
5. S'il rencontre la tribulation , il la supporte patiemment, parce qu'il voit que toutes les tribulations que nous pouvons souffrir en cette vie sont bien petites. Pourquoi petites? Parce que notre temps est petit, parce que les peines passées n'existent plus , et que celles qui vous menacent vous n'êtes pas sûr de les avoir, puisque vous ne savez pas si la mort ne viendra pas vous en délivrer. Vous n'avez donc à supporter que l'instant présent ; et ainsi la pensée delà mort ôte l'impatience dans les tribulations, et la joie déréglée dans les consolations. 11 ne faut pas que cette pensée de la mort soit seule, car elle ferait tomber dans le trouble ; il faut lui donner une
compagnie, et cette compagnie est l'amour réglé par la sainte crainte de Dieu, c'est-à-dire la volonté d'éviter les vices et les péchés , pour ne pas offenser son Créateur. Le péché n'est pas en Dieu ; il n'est pas par conséquent digne d'être aimé et désiré par nous , qui sommes les fils de Dieu , les créatures faites à son image et ressemblance. Nous devons aimer ce qu'il aime , et détester ce qu'il déteste ; et alors l'œil de l'intelligence s'ouvre et voit combien il est utile de fuir le vice et d'aimer la vertu. Et quel malheur de faire le contraire! quelle imprudence de dormir dans le péché, lorsque la mort vient si vite et donne l'éternelle damnation , qui est sans remède !
6. Vivre dans la vertu donne toujours la joie, la paix avec Dieu, la paix avec le prochain. Toute antipathie disparait , et on ressent cette charité fraternelle qui fait aimer le prochain comme soi-même. Nous devons aimer ainsi nos amis et nos ennemis, comme créatures raisonnables ; nous devons désirer leur salut , et nous appliquer autant que nous le pouvons à porter et supporter leurs défauts, détestant leurs vices, mais non pas leurs personnes. Pleurez avec ceux qui pleurent, et réjouissezvous avec ceux qui se réjouissent, c'est-à-dire pleurez avec ceux qui sont dans le péché mortel. On peut bien dire qu'ils sont dans le temps des pleurs et des ténèbres ; pleurez avec eux par la compassion , et offrez-les par les saints désirs en présence de Dieu. Réjouissez -vous avec ceux qui vivent dans la vertu ; réjouissez-vous avec eux , non pas en enviant leur bonheur, mais en remerciant saintement la Bonté divine, qui les a tirés des ténèbres et les a conduits à la lumière de la grâce. C'est ainsi que vit dans l'unité et dans l'obéissance au précepte celui
qui aime le prochain pour rameur de Dieu. C'est le signe que le Christ donne pour reconnaître ses enfants et ses disciples; il disait aux siens : « Aimez -vous les uns les autres, c'est à cela qu'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples (1). » Celui qui suit cette douce et sainte voie vit dans la grâce, et parvient enfin à l'éternelle vision de Dieu. Aussi, par -dessus toutes choses, mes chers Fils, je vous prie et je vous conjure de vous aimer les uns les autres , car nous devons greffer notre cœur et notre affection sur l'amour de Jésus crucifié. Puisque nous voyons qu'il a tant aimé l'homme , nous devons imiter cet amour, et nous attacher si étroitement à notre prochain , que ni le démon, ni les injures qui nous viendraient du prochain lui-même, ni les faiblesses de notre amour-propre, ne puissent jamais nous en séparer et rompre le lien de l'amour. Et parce que l'àme qui ferait autrement serait en état de damnation, je vous ai dit que je désirais vous voir unis dans les liens delà charité , où vous devez être pour tant de raisons ; car vous avez été créés pai" le même Dieu , et vous avez été rachetés par le même sang.
7. Et puis la sainte et douce congrégation que vous avez formée porte le doux nom de Marie , qui est notre avocate , la mère de la grâce et de la miséricorde. Elle n'est pas ingrate envers ceux qui la servent , elle ne les oublie pas, et elle les récompense; elle est comme un char de feu, car elle a conçu en elle le Verbe, le Fils unique de Dieu ; elle porte et répand le feu de l'amour, car son Fils est amour. Je vousprieaussidehaïret d'avoir en horreur le péché d'impureté et toutes les autres fautes, car il ne
(1^ s. Jean, xiii, 35.
serait pas convenable de vous souiller en servant Marie, qui est la pureté même. Ne dormez plus, mes Pères, mes Frères et chers Fils; excitez-vous à l'amour de la vertu, à la haine, à l'horreur du péché. Voyez combien le péché est abominable devant Dieu, puisqu'il a voulu que son Fils souffrît la mort et la passion ; et Notre- Seigneur a souffert avec tant d'amour les peines, les tourments, les injures, les outrages, et enfin l'opprobre delà Croix ! Baignez-vous dans le sang de Jésus crucifié, cachez-vous dans ses plaies faites par l'amour. L'ami ne peut mieux montrer son amour qu'en donnant sa vie pour son ami : eh bien , il vous a donné sa vie , en sacrifiant, en immolant son corps. Que vos cœurs s'amollissent dans ce saint temps, qui nous montre l'Agneau sans tache consumé sur la Croix par le feu de la plus ardente charité. Il se donne à vous à Pâques comme une douce nourriture. Je vous conjure de vous disposer tous à la sainte Communion, si vous n'avez pas quelque lien qui ne puisse être délié qu'en allant à Rome. Je ne vous en dis pas davantage. Aimez-vous , aimez-vous les uns les autres. Demeurez dans la sainte et douce dilectiondeDieu.
8. Pour moi, votre indigne servante, je me recommandée vos prières, bien persuadée que vous ne m'oubliez pas ; je vous prie et je vous conjure , de la part de Jésus crucifié , d'offrir toutes vos prières et les bonnes œuvres que Dieu vous permet de faire , et de célébrer le saint Sacrifice pour la réforme de la douce Épouse du Christ, pour la sainte Église , pour la paix, l'unité de tous les chrétiens, et particulièrement pour notre cité, afin que Dieu nous envoie une véritable et parfaite union , et que les coupables se purifient des fautes qu'ils
ont commises contre notre Sauveur et la sainte Église. Priez particulièrement pour que la ruine occasionnée par la guerre des Florentins contre le Saint -Père, à cause de nos péchés, se change, par l'effet de la Bonté divine , en une paix véritable. Je vous assure que si nos prières continuelles et ferventes n'appellent sur nous la miséricorde divine, nous serons plus en danger que jamais pour nos âmes et nos corps. Frappons donc à la porte de la Miséricorde par la prière et le désir de la paix, et Celui qui est la bonté même ne méprisera pas la voix du peuple qui crie vers lui. Ecoutez le doux et bon Jésus , qui nous enseigne que nous devons frapper et appeler avec une ferme foi d'être exaucé, car sans cela la prière serait inutile. La douce Vérité suprême nous dit : « Frappez, et il vous sera ouvert; demandez , et il vous sera donné ; appelez , et il vous sera répondu (1). » Puisqu'il nous enseigne ce moyen, prenons-le avec un bon et saint zèle , avec une longue et parfaite persévérance. Il l'a dit lui-même, à défaut d'autre moyen , on obtient par l'importunité de la persévérance. Je termine. Doux Jésus, Jésus amour. Marie.
(1) Malth., VII, 7.