XC (44). — A BÉRENGER DES ARZOCCHI
CURÉ D'ASCIANO (1).
Des devoirs d'un bon ministre, et du bonheur qu'éprouvent à la mort les vrais serviteurs de Jésus-Christ.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon très-révérend et très-cher Père dans le Christ Jésus , moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris et je me recommande à vous dans le précieux sang du Fils de Dieu , avec le désir de vous voir son vrai ministre , qui suive toujours ses traces. Soyez, soyez cette fleur odoriférante que vous devez être , et répandez vos parfums en la douce présence de Dieu. Vous savez bien qu'une fleur qui reste longtemps dans l'eau ne donne plus d'odeur et se corrompt II me semble bien , mon Père, que vous et les autres ministres, vous devez être des fleurs. Mais si cette fleur est mise dans l'eau des iniquités et des péchés honteux , elle ne donne plus de parfum , et elle sent mauvais. Oh ! combien est malheureux et misérable celui-là qui avait été placé comme une fleur dans le
(1) Asciano est à douze milles de Sienne, et appartient au diocèse d'Arezzo.
jardin de la sainte Église, et qui doit rendre compte de ceux qui lui sont confiés ! Vous savez quelle pureté Dieu leur demande. Hélas! hélas ! mon vénérable Père, c'est tout le contraire : non-seulement ils sont corrompus , mais ils corrompent tous ceux qui s'en approchent. Réveillez -vous donc, et. ne dormez plus; depuis trop longtemps nous dormons, et nous sommes morts à la grâce. Le temps presse, car la sentence est rendue, et nous sommes condamnés à mort.
2. 0 mon doux Père, considérez un peu le triste état et les dangers terribles où nous sommes dans cette mer affreuse du péché mortel. Ne croyons- nous pas arriver enfin à l'heure de la mort? Nous savons bien que ni les créatures , ni les richesses , ni la noblesse ne pourront nous en exempter. Oh! alors, combien sera misérable cette âme qui aura recherché les plaisirs de la chair, et s'y sera vautrée comme le pourceau dans la fange ! De créature raisonnable, elle devient un animal immonde, se plongeant encore tellement dans une honteuse avarice, qu'elle vendra, par cupidité, les grâces spirituelles. L'orgueil l'étouffé, et toute sa vie elle dépense en honneurs, eu festins, en serviteurs, en beaux équipages, ce qu'il fallait donner aux pauvres. Ce sont ces œuvres qui, au moment de la mort, se présentent pour juger cette pauvre âme ; celte âme malheureuse croyait avoir péché contre Dieu, et elle a péché contre elle-même; elle est son propre juge , et elle se reconnaît digne de la mort éternelle. Ne nous laissons plus abuser de la sorte ; car c'est une grande folie à l'homme de se rendre digne de mort lorsqu'il peut , au contraire, mériter la vie.
3. Puisqu'il dépend de nous de choisir entre la vie et la mort par le libre arbitre que Dieu nous a donné ,
je vous prie avec toute l'affection possible d'être une douce fleur qui répande des parfums en présence de Dieu et de vos fidèles , et de donner, s'il le faut, comme un vrai pasteur, votre vie pour vos hrebis , reprenant les vices et confirmant les bons dans la vertu. Ne pas corriger, corrompt comme le fait un membre gâté, qui gâte tout le corps de l'homme. Veillez donc toujours sur vous et sur les vôtres ; qu'il ne vous semble pas dur d'arracher quelques sauvageons , car le fruit vous sera beaucoup plus doux que la peine ne sera amère. 0 trèscher Père! considérez l'amour ineffable de Dieu pour notre salut ; ouvrez les yeux et voyez ses dons , ses bienfaits inestimables. Peut- on aimer plus que de donner sa vie pour son ami ? Combien plus étonnant celui qui donne sa yie pour ses ennemis ! Que nos cœurs ne résistent plus, que leur dureté s'amollisse, et qu'ils ne soient pas toujours comme des rochers. Rompez ce lien, cette chaîne avec laquelle le démon vous tient captif si souvent. C'est la force du saint désir, la haine du vice et l'amour de la vertu qui rompront ces entraves. Passionnez- vous donc pour les solides vertus, qui font le contraire des vices; car si le péché cause l'amertume, la vertu donne la douceur, et fait goûter dès cette vie la vie éternelle.
4. Oh ! quand viendra le doux moment de la mort, la vertu agira; elle répondra pour l'homme, elle le défendra devant la justice de Dieu, elle le rassurera, le préservera de toute confusion et le conduira dans celte vie durable où la vie est sans mort , la santé sans infirmité, la richesse sans pauvreté, l'honneur sans honte, la grandeur sans servitude, car là tous sont seigneurs; et plus l'homme se sera fait petit dans cette
vie, plus il sera grand dans l'autre; et plus il aura voulu être grand dans cette vie , plus il sera petit dans l'autre.
5. Soyez donc petit par une sincère et profonde humilité. Voyez Dieu, qui s'esthumilié jusqu'à votre humanité, et ne vous rendez pas indigne de ce dont il vous a fait digne , c'est-à dire du précieux saog de son Fils, qui vous a racheté avec un si ardent amour. Nous sommes des esclaves rachetés ; nous ne pouvons plus nous vendre, et quand nous sommes dans le péché mortel, nous sommes des aveugles qui nous vendons au démon. Je vous en conjure par l'amour de Jésus crucifié, sortons d'un si grand esclavage. Je termine, et j'ajouterai seulement que mes fautes sont innombrables; je vous promets de les prendre avec les vôtres et d'en faire un bouquet de myrrhe que je placerai sur mon cœur par un regret amer. Ce regret amer, fondé sur la vraie charité, nous fait parvenir à la vraie douceur et au bonheur de la vie éternelle. Pardonnez à ma présomption et à mon orgueil ; saluez et bénissez pour moi toute la famille dans le Christ Jésus ; je le prie qu'il vous donne sa douce et éternelle bénédiction, et que sa force soit assez grande pour rompre les liens qui vous éloignent de lui. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.