‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 4)Chapitre 114 sur 115 · À FLORENCE · texte numérisé non relu

À FLORENCE

De la vraie charité qui se trouve dans les plaies de Jésus crucifié. — Des vertus propres aux religieuses.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1 . Ma très-chère Mère dans le Christ , le doux Jésus , moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir fondée dans la vraie charité, afin que vous nourrissiez et conduisiez bien vos brebis. Il est bien vrai que nous ne pourrons nourrir les autres si d'abord nous ne nourrissons pas notre ànie des vraies et solides vertus , et elle ne peut se nourrir de vertus si elle ne s'attache au sein de la charité divine, où elle puise le lait de la divine douceur. Oui, ma très -chère Mère, il nous faut luire pomme fait le petit enfant qui désire avoir du lait : il prend le sein de sa mère , il y applique sa bouche, et par le moyen de sa chair il attire le lait. Nous devons faire de même, si nous voulons nourrir notre àme; nous devons nous attacher au

sein de Jésus crucifié, où est la source de la charité, et par le moyen de sa chair nous y puiserons le lait qui nourrit notre âme et toutes les vertus qui en naissent ; c'est par le moyen de l'humanité du Christ, car c'est l'humanité qui est soumise à la peine et qui souffre , et non la divinité; et nous ne pouvons sans peine nous nourrir de ce lait, qui vient de la charité.

2. 11 y a différentes sortes de peines : ce sont souvent de grands combats du démon et des créatures, avec beaucoup de persécutions, d'outrages, de mauvais traitements; ce sont là des peines pour les hommes, mais ce ne sont pas des peines pour l'âme qui se nourrit sur le sein doux et glorieux de Jésus crucifié; car elle y trouve l'amour en y voyant l'amour ineffable que Dieu nous a montré par le moyen du tendre Verbe , et dans cet amour elle trouve la haine de ses fautes et de la loi perverse qui combat toujours contre l'esprit. Mais au-dessus de toutes les peines que souffre l'àme qui a faim et soif de Dieu , sont les désirs ardents et passionnés qu'elle éprouve pour le salut du monde La charité fait qu'elle est faible avec les faibles , et forle avec les forts ; elle pleure avec ceux qui pleurent, et se réjouit avec ceux qui se réjouissent, c'est-à-dire qu'elle pleure avec ceux qui sont dans l'affliction du péché mortel , et elle se réjouit avec ceux qui sont dans la joie de l'état de grâce. Elle a pris la chair de Jésus crucifié, et ses peines lui font porter la croix avec lui. Les peines n'affligent pas, ne dessèchent pas l'àme; elles l'engraissent, et la rendent heureuse de suivre les traces de Jésus crucifié, et elle goîite alors le lait de la douceur divine. Et comment l'a-t-elle pris? Avec la bouche du saint désir, tellement que, s'il était possible d'avoir ce

lait sans peine , et d'acquérir ainsi les vertus que fait naître le lait d'une ardente charité, elle ne le voudrait pas, elle préférerait l'obtenir en souffrant pour lamour de Jésus crucifié ; car il lui semble que sous un chef couronné d'épines , il ne doit pas y avoir de membres délicats, et qu'il vaut mieux souffrir des épines avec lui, sans les choisir soi-même, mais en les recevant de sa volonté. Et en agissant ainsi, elle ne souffre pas; c'est Jésus crucifié, son chef, qui souffre.

3. Oh! combien est douce cette tendre mère, la charité 1 L'àme qui la possède ne cherche pas son intérêt, c'est-à-dire ne se cherche pas pour elle , mais pour Dieu ; ce qu'elle aime, ce qu'elle désire, elle l'aime et le désire en lui, et hors de lui elle ne veut rien posséder. Dans toutes les positions où elle se trouve , elle dépense sou temps selon la volonté de Dieu ; si elle est séculière , elle veut être parfaite dans son état ; si elle est religieuse, elle est dans cette vie un ange de la terre Elle ne désire, elle n'aime rien dans le siècle; elle ne veut posséder aucune richesse , parce qu'elle voit que ce serait contre le vœu de pauvreté volontaire qu'elle a promis d'observer dans sa profession. Elle n'aime pas et ne recherche pas la conversation de ceux qui pourraient nuire à son vœu de chasteté; elle les fuit, au contraire, comme des serpents venimeux, et elle a en aversion les grilles et le parloir. Elle écarte la familiarité des faux dévots , et revient à sa cellule comme à sa patrie , en épouse fidèle et légitime ; et elle y goûte , sur le sein de Jésus crucifié , les veilles et l'humble et continuelle prière. Non - seulement l'œil du corps, mais l'œil de l'àme veille pour se connaître elle-même , pour connaître sa faiblesse , sa misère passée et la douce

bonté de Dieu à son égard : elle se voit aimée d'un amour ineffable par son Créateur.

4. Alors elle acquiert peu à peu la vertu de l'humilité et le saint, Tardent désir, qui est la prière continuelle dont parle saint Paul, lorsqu'il dit que « nous ne devons jamais cesser de prier (l). » Ce saint désir entraîne les saintes et bonnes œuvres ; car celle qui ne cesse de prier ne cesse de bien faire. Elle demeure dans sa cellule avec son Époux, embrassant avec joie toutes les hontes et les peines qu'il lui accorde , méprisant les délices et les honneurs du monde , détruisant sa malheureuse volonté propre pour imiter l'obéissance de Jésus crucifié, qui, pour obéir à son Père et nous sauver, courut à la mort ignominieuse de la Croix ; son obéissance la rend obéissante, et elle observe ainsi le vœu qu'elle a fait d'obéir. Elle ne se révolte jamais contre les ordres qu'elle reçoit, et n'examine point les motifs de celui qui commande, mais elle obéit avec empressement. C'est ainsi que fait celui qui est véritablement obéissant, tandis que le désobéissant veut toujours savoir les raisons de celui qui commande. Celle qui fait ainsi n'observe pas la règle, mais la viole, tandis que celle qui obéit la met devant elle comme un miroir ; elle aimerait mieux mourir que d'y manquer; die est ainsi parfaitement soumise

5. Si elle doit commander, elle est parfaite dans sa direction, en nourrissant d'abord son àme de vertus sur le sein de Jésus crucilié. Lorsqu'elle a bien su obéir, et qu'elle est appelée à commander, elle saura bien élever ses filles. En elle brillera la pierre précieuse de

(1) I Ép. aux Thessal., v, 17.

la justice , et elle répandra le parfum delà pureté , donnant à toutes l'exemple d'une sainte et bonne vie; et comme la charité n'est jamais sans la justice , l'âme qui la possède est juste et rend à chacun ce qui lui est dû ; à elle la haine et le mépris d'elle-même ; à Dieu l'amour, la gloire, l'honneur de son nom , et au prochain une tendre bienveillance et tous les services possibles. Elle agit, avec ceux qui lui sont soumis, selon les dispositions de chacun : elle travaille à augmenter la vertu de celui qui est parfait; elle corrige celui qui est imparfait et qui commet des fautes ; elle punit peu ou beaucoup , selon la gravité de la faute, et selon ce qu'elle juge chacun capable de porter ; mais elle ne laisse jamais une faute impunie, et cela par charité, et non par animosité : elle veut punir en cette vie, pour qu'elle ne soit pas punie en l'autre. Mais si elle n'avait pas nourri d'abord son âme comme nous l'avons dit , elle n'aurait pas la pierre précieuse de la justice, elle serait injuste dans toute sa conduite , elle volerait ce qui est à Dieu pour se l'approprier, comme ce qui est au prochain , qu'elle n'aimerait que par intérêt; elle ne dirigerait ses filles qu'en vue d'elle-même ou des créatures , et pour ne pas leur déplaire ; elle ferait semblant de ne pas voir leurs défauts ; ou , si elle les reprenait , cela servirait peu , parce qu'elle ne le ferait pas avec courage et fermeté de cœur. Comme sa vie n'est pas bien réglée, elle éprouve la peur et la crainte servile, et sa correction est inefficace.

6. Je ne vois donc pas d'autre moyen que de nous attacher au sein de Jésus crucifié ; c'est ainsi que nous goûterons le lait de la charité divine, qui sera la règle de nos actions. C'est parce que je comprends qu'il n'y

a pas d'autres remèdes et d'autres voies, que je vous ai dit que je desirais vous voir fondée dans la vraie et parfaite charité ; je vous conjure par l'amour de Jésus crucifié de vous appliquer à l'être , afin que vos brebis soient dirigées par l'exemple de votre bonne et sainte vie , et afin que les brebis qui sont hors du bercail y rentrent; retirez-les des conversations , prêchez-leur la cellule , et faites -leur aimer le chœur et les repas en commun, et non en particulier. Si vous ne le faites pas autant que vous le pouvez , Dieu vous en demandera compte, et vous aurez à répondre pour vos fautes et pour les leurs. Ainsi donc, ma bien chère Mère, ne dormez plus et secouez le sommeil de la négligence. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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