CETTE LETTRE A ÉTÉ DICTÉE EN EXTASE
De la persévérance dans la vertu, — On l'acquiert par l'amour désintéressé envers Dieu et par la haine de la sensualité.
AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE
j . Mon très- cher Frère et Fils dans le Christ , le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir constant et persévérant dans la vertu. Dieu vous en a donné le désir dans son infinie miséricorde ; mais je ne crois pas qu'une personne puisse arriver à la perfection de la vertu par la persévérance , si elle n'a pas un amour pur et généreux , si elle n'est détachée d'elle-même , ne voulant pas servir Dieu à son moment et à sa manière , mais toujours et de tout son cœur, de toute son âme , de toutes ses forces , sans songer à son bien-être. La sensualité est digne de haine et non d'amour, car elle résiste et se révolte sans cesse
(1) La famille des Vezzani était une des cinquante familles sénatoriales de Bologne.
contre son Créateur. C'est elle que nous devons toujours détester en nous et combattre, en lui donnant le contraire de ce qu'elle nous demande. Mais dirons- nous : comment parvenir à cet amour et à cette haine , si je ne puis par une autre voie arriver à la vertu , et persévérer dans le bien commencé? Je répondrai que c'est par la lumière que nous arriverons à l'amour et à la haine, parce que la chose qu'on ne voit pas ne peut être connue ni en mal ni en bien ; et ne la connaissant pas , on ne peut ni la détester ni l'aimer : la lumière de l'intelligence est donc nécessaire; il faut que l'intelligence soit éclairée de la lumière de la très-sainte Foi.
2. Nous avons l'œil de l'intelligence, qui est une des puissances de l'àme , et nous recevons l'empreinte de la Foi dans le saint baptême. Si cette lumière venue à l'âge de raison , n'est pas développée par la vertu , si elle est obscurcie par l'amour -propre et les plaisirs du monde, nous ne pouvons voir ; mais dès que le nuage est enlevé, l'œil voit, si la volonté libre veut ouvrir cet œil et prendre pour objet Jésus crucifié, et le pur et parfait amour qu'il a pour nous. Notre-Seigneur ne nous aime pas par intérêt, car nous ne pouvons rien faire qui puisse lui être utile ; il n'a pas besoin de nous , et il agit uniquement pour notre bien , afin que nous soyons sanctifiés en lui. Je dis qu'en le voyant si dévoué, l'àme se dévoue aussi à lui dans son amour et sa volonté, et du même amour qu'elle trouve dans le doux et tendre Verbe, elle aime son prochain ; elle l'aime purement, travaillant avec zèle à son salut et l'assistant de tout son pouvoir, par tous les moyens que Dieu lui a donnés. Elle l'aime et le sert avec cette perfection qu'elle puise dans la connaissance de la divine charité , parce que
l'amour du prochain Tient de l'amour de Dieu ; comme elle aime Dieu , elle aime le prochain ; elle s'applique à le servir parce qu'elle connaît la vérité de Dieu , et qu'elle voit l'amour ineffable qu'il a manifesté par le sang de son Fils ; et parce qu'elle voit que Dieu ne cesse jamais d'être bon envers elle et envers les autres créatures, et qu'il les comble toujours de bienfaits , il lui semble qu'on ne peut jamais cesser d'aimer son Créateur, tant qu'on reste dans cette connaissance. La loi de l'amour est d'aimer quand on se voit aimé : l'amour n'est jamais oisif, il fait toujours de grandes choses.
3. Aussi l'àme se fortifie et persévère. Plus elle connaît la bonté de Dieu, plus elle connaît parfaitement sa misère ; car toute chose se connaît mieux par son contraire. Elle voit son néant à la lumière de la très -sainte Foi; elle a reçu de Dieu l'être et toutes les grâces qui y ont été ajoutées; sans l'être, nous ne serions capables de recevoir aucune grâce. L'âme a été régénérée à la grâce dans le sang de son Fils unique : elle voit qu'après tant de bienfaits, elle est toujours rebelle à Dieu. C'est ce qui lui inspire une sainte haine. Elle déteste en elle cette loi mauvaise qui combat contre l'esprit. Pensez qu'elle ne doit pas la détester seulement quand elle se sent assiégée par les combats et les tentations de la chair, de la négligence et de la paresse , mais elle doit la détester toujours. Cette haine doit être de tous les instants; elle peut toutefois plus augmenter à un moment qu'à un autre , selon les tentations et les dispositions où elle se trouve.
4. Si l'âme sent s'affaiblir l'ardeur des sens qui s'apaisent, elle ne doit pas renoncer à sa haine; mais dans le temps de la paix, qu'elle veille toujours bien, car
elle ne peut compter que sur les ressources d'une humilité sincère et profonde. 11 vaut mieux attaquer la sensualité par la haine et l'humilité que d'être attaqué par elle ; si on ne le fait pas , la passion , qui semblait dormir, se réveille ; jamais elle n'est plus à craindre que quand elle paraît morte. Tant que nous vivons elle ne meurt pas; mais elle s'endort plus profondément ou plus légèrement, selon la haine qu'on en a, et selon l'amour de la vertu. La haine la corrige , et l'amour l'endort. D'où vient cela ? De la lumière. Si l'âme n'avait pas vu et connu sa fragilité , elle ne la poursuivrait pas de sa haine ; mais , parce qu'elle connaît sa force , elle la hait et s'efforce de la combattre sans cesse. Comme elle voit qu'elle ne cesse de l'attaquer, elle ne veut pas et ne doit pas non plus cesser la guerre et faire la paix.
5. C'est là le principe et le fondement solide de toute vertu dans l'homme ; c'est ce qui rend parfaites toutes ses œuvres spirituelles ou temporelles, lorsque la volonté les fait sans s'y attacher, et pas autrement. Il est fidèle, persévérant, et il ne se laisse pas aller à tout vent; mais il est toujours ferme, et ne fait aucune différence entre la main gauche et la main droite , c'est-àdire entre la tribulation et la consolation. S'il est séculier, il remplit bien sa condition; s'il est prélat, il se montre bon et vrai pasteur ; s'il est clerc, il devient une fleur odoriférante dans la sainte Église, il répand le parfum des vertus, il rend honneur et gloire à Dieu, et sert le prochain, en lui donnant le fruit de ses humbles et continuelles prières , en lui communiquant généreusement les grâces que Dieu lui a confiées. Ses biens temporels, qu'il doit au sang de Jésus crucifié, il ne les dépense pas d'une manière coupable et par vanité, ou
avec ses parents , s'ils ne sont pas dans la misère, ce qui est le seul cas permis; mais il donne consciencieusement ce qu'il doit aux pauvres , au bien de l'Église et à ses propres besoins ; s'il faisait autrement , il commettrait une grande faute. 11 ne se scandalise pas et ne fait jamais la guerre à son prochain ; il attaque ses vices , mais non sa personne ; il l'aime au contraire comme lui-même , et travaille à son salut avec zèle. Comme il fait la guerre contre lui-même et contre ses sens , il ne la fait point contre Dieu et son prochain. Car toute offense contre Dieu et le prochain vient de ce qu'on ne se hait pas mais qu'on s'aime d'un amour sensuel , qui empêche de persévérer dans le bien qu'on entreprend.
6. La persévérance vient de la haine et de l'amour, comme je l'ai dit, et l'amour s'acquiert par la lumière de la très -sainte Foi. Elle est la pupille de l'œil de l'intelligence qui s'exerce librement, et qui veut sincèrement reconnaître la bonté de Dieu à son égard, les grâces qui viennent du Créateur, et les fautes qui viennent des sens. C'est la seule voie ; aussi je vous ai dit que je désirais vous voir fidèle et persévérant dans la vertu, et je suis persuadée qu'il n'y a pas d'autre moyen que celui que je vous indique. Aussi je vous conjure , pour l'amour de Jésus crucifié, de profiter du temps que nous avons pour veiller et pour connaître, pour connaître avec fruit et mérite. Passé ce temps, vous savez qu'il n'en est plus de même. Ne restez donc pas à dormir, mais veillez continuellement , non -seulement de corps, mais d'esprit, afin de prier sans cesse par d'ardents désirs et par l'amour de l'âme envers son Créateur, toujours priant pour l honneur de Dieu et le salut des âmes. Baignez- vous dans le sang de
Jésus crucifié, et noyez-y toute jouissance, toute com- I)laisance humaine. Que toute volonté propre meure en vous , afin de courir dans la voie de la vérité. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus Jésus amour.