XCVIII (52). — AUX RELIGIEUX DE CERVAIA
AUX FRÈRES JEAN DE BINDO , NICOLAS DE GUIDA, ET A SES AUTRES FILS DANS LE CHRIST, LES RELIGIEDX DE MONTE-OLIVETO, PRES DE SIENNE (1).
Pourquoi notre Seigneur a voulu que son côté fût ouvert après sa mort. — Des trois sortes de baptême qui nous sont donnés par Jésus-Christ. — De la conduite de l'àme dans les tentations.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Mes très-chers et bien-aimés Frères dans le Christ Jésus, moi , Catherine, la servaute et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris pour vous fortifier dans son précieux sang. Ce pang a été répandu avec un si grand feu d'amour, qu'il devrait attirer à lui tous les cœurs, toutes les affections des créatures. Ce n'est pas étonnant si la mémoire du sang est dans les cœurs des serviteurs de Dieu, car il est mêlé avec le feu. Je me rappelle ce que la Vérité première répondait une fois à une de ses servantes (2). Elle lui disait : a Puisque vous étiez
(i) Cette lettre se trouve trois fois répétée sous des titres divers dans les éditions anciennes. Sainte Catherine, qui avait plusieurs secrétaires, adressa la même à des religieux différents. ^
(2) Dialogue . ch. Lxxv.
mort , pourquoi vouloir que votre côté fût ouvert et répandît du sang en si grande abondance? » Notre-Seigneur lui répondit : « J'ai eu bien des raisons; mais je ne te dirai que les deux principales. La première, c'est que j'ai voulu que par l'ouverture de mon côté vous fût révélé le secret de mon cœur ; car il renfermait plus d'amour pour l'homme que le corps ne pouvait en montrer pendant sa vie. La seconde a été le baptême qui, parles mérites de ce sang, était donné au genre humain. »
2. Vous savez qu'il sortit du sang et de l'eau; l'eau était pour le saint baptême que reçoivent les chrétiens , et qui donne la vie et la forme de la grâce. L'éternelle Bonté, par les mérites du sang de l'Agneau, a pourvu aussi aux besoins de notre ignorance et de notre misère. Et pour ceux qui ne peuvent recevoir le baptême de l'eau , il y a le baptême du sang et du feu , parce que leur sang répandu pour Dieu devient un baptême, comme il l'a été pour les saints Innocents. Cette efficacité vient du sang du Fils de Dieu ; le sang des martyrs n'a de valeur que par son sang. Mais nous , pauvres misérables chrétiens, qui avons reçu la grâce, pourquoi uotre cœur si froid et si plein damour- propre ne s'applique-t-il pas à contempler ce feu d'ineffable amour et cette Providence infinie; par le péché nous avions perdu la grâce et la pureté reçue dans le saint baptême, dont l'excellence est si grande qu'on ne peut le recevoir qu'une fois ; et Dieu a établi un baptême de sang et de feu que nous pouvons recevoir sans cesse.
3. Courage donc, mes Frères, et ne nous laissons abattre ni par le péché commis , ni par aucune illusion , aucune tentation du "démon. La route a beau être rude et
fangeuse , le Christ , notre médecin , nous a donné un remède pour toutes nos infirmités, un baptême de sang et de feu, dans lequel l'àme purifie et lave tous ses péchés , consume et détruit toutes les tentations et les illusions du démon , parce que le feu est mêlé avec le sang. Tl est bien vrai qu'il brûle de l'amour du Saint- Esprit, qui est un feu. Car c'est l'amour qui frappa le Fils de Dieu, lui fit verser son sang, et l'unit avec le feu; cette union est si parfaite, que nous ne pouvons avoir le feu sans le sang, et le sang sans le feu. Et parce que l'homme, tant qu'il vit dans la prison corruptible de son corps, éprouve une loi perverse, qui l'invite et le sollicite toujours au péché , la douce bonté de Dieu lui a donné un remède continuel , qui fortifie sa raison et sa liberté. Ce remède continuel est le feu du Saint-Esprit , qui ne s'éteint jamais , et répand toujours sa grâce et ses bienfaits, tellement que chaque jour nous pouvons nous appliquer ce doux baptême, qui nous est donné par grâce et non par mérite.
4. Ainsi donc, quand l'àme regarde et voit en elle ce trésor et ce feu de l'Esprit-Saint, elle s'enivre tellement de l'amour de son Créateur, qu'elle se renonce entièrement , qu'elle vit morte à elle-même, et qu'elle n'a aucun attachement, aucun désir pour la créature. Sa mémoire est pleine de l'amour de son Créateur, son intelligence ne voit et ne considère aucune chose créée en dehors de Dieu ; mais elle voit et considère seulement son néant et la bonté de Dieu à son égard ; elle voit que cette Bonté infinie ne veut autre chose que son bien, et alors son amour devient parfait envers Dieu. Elle n'a pas d'autre pensée, d'autre affection, et elle ne peut retenir l'élan de son désir; mais elle court sans fardeau et sans
lien, car elle s'est délivrée de tous les obstacles qui pouvaient l'arrêter. Ceux qui agissant ainsi sont liés au joug du Christ, et ils s'aiment pour Dieu; ils aiment Dieu pour Dieu et le prochain pour Dieu.
5. Vous êtes appelés à cette perfection, mes très-chers Frères; vous avez été appelés par le Saint-Esprit, de la vie du monde à la vie religieuse; vous êtes liés par les liens de la vraie et sainte obéissance, et vous pouvez vous nourrir de rayons de miel dans le jardin de la sainte Église. Je vous conjure donc, puisqu'ils sont si doux, de ne jamais tourner la tête en arrière pour aucune fatigue et aucune tentation du démon. Que la tristesse ne trouble jamais votre âme ; car le démon ne désire pas autre chose. Souvent il vous suscite des ennuis , des combats ; il vous fait mal juger les ordres qui vous ont été donnés. Il n'agit point ainsi pour que nous tombions du premier coup, mais seulement pour que notre âme se laisse aller à une tristesse déréglée, qui trouble l'esprit. Lorsqu'elle en est arrivée là, et qu'elle est ennuyée d'ellemême, elle néglige et abandonne les exercices spirituels qu'elle faisait ; il lui semble que ses œuvres ne sont plus agréables à Dieu, et qu'elle les fait avec tant de ténèbres et de froideur, qu'elle est privée de l'ardeur de la charité , et qu'il vaut mieux s'arrêter que continuer. Alors le démon se réjouit , parce qu'il voit qu'il peut la conduire par cette voie au désespoir , et qu'il ne pourrait la vaincre par un autre moyen.
6. 11 ne faut pas agir ainsi; car si tous les péchés imaginables étaient réunis dans un homme, et s'il conservait une espérance ferme et une foi vive dans la miséricorde infinie, rien ne pourrait l'empêcher de participer au sang du Fils de Dieu , et de recevoir le fruit
de ce sang que le doux Jésus a répandu pour accomplir la volonté de son Père et notre salut. Et parce qu'il n'avait pas d'autre volonté que celle d'accomplir la volonté de son Père , les peines , les affronts , les mépris et la mort lui devenaient d'une extrême douceur, comme il le montra quand vint la Pàque et le moment de souffrir. Aussi, pendant la Cène, disait-il à ses disciples (1) : a J'ai désiré avec un grand désir célébrer cette Pàque. » C'était la Pàque qui amenait le temps si désiré, où il pourrait sacrifier à son Père son corps pour nous sur le bois de la très-sainte Croix. Je veux que vous fassiez de même; car c'est ainsi que fait l'àme qui aime bien Dieu. Elle ne refuse aucune peine, qu'elle vienne du démon ou de l'obéissance ; mais elle se réjouit autant qu'elle souffre, et sa joie augmente à mesure qu'elle est plus liée à son supérieur par l'obéissance , parce qu'elle voit que plus la volonté est ainsi liée, plus elle est libre et unie à Jésus-Christ,
7. Si vous me dites : Comment faire lorsque je suis dans les ténèbres, et que mon esprit aveuglé ne peut apercevoir aucune lumière où je puisse attacher mon espérance? Voici ma réponse, mes Frères et mes Enfants : Vous savez bien que le péché est seulement dans la volonté coupable et mauvaise. Ainsi , quand l'àme voit que sa volonté aimerait mieux mourir que d'offenser actuellement son Créateur, elle doit cesser de se troubler, et suivre la lumière que Dieu a cachée en elle, pour conserver la bonne volonté. C'est sur cette table qu'elle doit se nourrir en s'appliquant à toutes sortes de bonnes œuvres. Elle peut répondre au démon qui veut la
(1) s. Luc, 1X11,15.
troubler : Si la grâce divine n'était pas en moi , je n'aurais pas cette bonne volonté, et j'écouterais ta malice et mes mauvaises pensées. Mais je me confie en notre Seigneur Jésus-Christ, qui me conservera jusqu'au dernier moment de ma vie.
8. Je veux donc, mes Frères , que vous ouvriez l'œil de la raison , pour vous connaître vous - mêmes ; car l'âme s'humilie dans cette connaissance de nous-mêmes. Elle reçoit cette connaissance au milieu des ténèbres et des attaques du démon, et elle grandit en zèle et en amour de Dieu , parce qu'elle voit que sans lui elle ne peut se défendre , et elle trouve Dieu en elle par une sainte et bonne volonté. Nous voyons donc comment nous trouvons Dieu au moment des ténèbres , et comment dans les choses amères l'âme ne trouve que douceur par un tendre et parfait amour. Cet amour , l'âme le conçoit, et le trouve continuellement dans le baptême du sang et du feu du Saint-Esprit, qui doit être pour nous le principe , la règle , le moyen et la fin , où l'âme ne sera plus errante et exilée dans cette vie ; mais elle sera fixée pour toujours dans la vision éternelle de Dieu , où elle recevra le fruit de toutes ses peines. Oui, mes Fils bien-aimés, courons sans craindre et sans fuir aucune fatigue ; mais suivons notre chef le Christ Jésus. Je ne vous en dis pas davantage. Volez avec les ailes d'une humilité profonde et d'une ardente charité. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.