ÉVÊQUE DE FLORENCE
Elle l'exhorle à fuir la négligence et l'amour-propre, à l'exemple des anciens évêques, et k se revêtir de la vraie charité, de l'humililé et des autres vertus.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très -révérend et très-cher Père dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et Tesclave de Dieu, la vôtre et celle de tous les serviteurs de Dieu , je vous écris et je vous encourage dans le précieux Sang , répandu avec un si ardent amour pour nous. Quelle que soit ma présomption, vous me pardonnerez et vous m'excuserez à cause de l'amour et du désir que j'ai, pauvre misérable, de votre salut , de celui de toutes les créatures , mais surtout du vôtre, car vous êtes Père de bien des brebis. Oui , je vous conjure humblement de vous réveiller, de secouer le sommeil de la négligence, et d'imiter le doux Maître de la vérité, qui a donné sa vie, comme un bon pasteur, pour les brebis qui obéissent à sa voix , pour celles qui observent ses commandements. Si vous di^^ez
(1) Ange de Ricasoli monta sur le siège de Florence en 1870 , et mourut évèque d'Arrezzo en 1380.
dans votre cœur : Je ne puis imiter cette perfection , parce que je me sens faible, fragile, imparfait, sans cesse exposé aux illusions du démon , aux faiblesses de la chair, aux tentations et aux erreurs du monde ; il est bien vrai, mon révérend Père, que celui qui suit cette route devient faible et si peureux, si plein de crainte servile, qu'il redoute comme un enfant son ombre, et encore plus l'ombre des créatures que son ombre ; et cette crainte est si grande en lui, que , pour ne pas déplaire aux créatures et perdre sa position , il ne regarde pas s'il a offensé ou s'il offense son Créateur.
2. Celui qui est prudent et sage, au contraire, se réfugie comme un enfant près de sa mère , et dès qu'il est dans son sein il se rassure et perd toute crainte. L'infinie Bonté nous donne un remède à toutes nos faiblesses dans son ineffable charité; car elle est cette tendre Mère qui nourrit avec l'humilité ; elle donne à ses enfants toutes les vertus ; aucune vertu ne peut avoir la vie , si elle n'est conçue et enfantée par la charité, sa mère. C'est ce que dit l'ardent saint Paul, lorsqu'il déclare que toutes les vertus ne sont rien sans la charité (1). Suivez donc ces vrais pasteurs qui ont suivi le Christ; car ils ont été hommes comme vous, et Dieu est puissant comme il l'était alors , puisqu'il ne change jamais. Mais ils suivaient les traces de Jésus - Christ, ils connaissaient leur faiblesse, ils se réfugiaient dans l'humilité pour vaincre l'orgueil de la gloire et l'amour d'eux-mêmes ; ils se jetaient dans les bras de la charité , leur mère , et là ils perdaient toute crainte servile; ils ne craignaient point de reprendre ceux qui
(1) I" Ép. aux Cor., ini, 3.
leur étaient soumis, parce qu'ils se rappelaient cette parole du Christ : « Ne craignez pas celui qui tue le corps, mais craignez-moi (1). » Et je ne m'en étonne pas, car leurs yeux et leurs cœurs ne se repaissaient pas des choses de la terre, mais seulement de l'honneur de Dieu et du salut des créatures. Ils voulaient conserver et distribuer les grâces spirituelles et temporelles ; et comme ils les avaieut reçues gratuitement, ils les donnaient gratuitement, ne les vendant jamais pour de l'argent et par simonie ; mais ils travaillaient comme de bons jardiniers dans le jardin de la sainte Église ; ils ne recherchaient pas le jeu, les beaux équipages, les grandes richesses , et ils ne dépensaient pas dans une vie coupable le bien de l'Église et ce qui doit appartenir aux pauvres. La charité, leur mère, les fortifiait contre les vents et les flots de la tempête, pour détruire les vices et faire naître les vertus ; ils se sacrifiaient euxmêmes, et ils obtenaient des fruits qu'ils offraient à Dieu, Ils étaient dépouillés de l'amour- propre; aussi ils aimaient Dieu pour Dieu, parce qu'il est la souveraine Bonté et qu'il est digne d'amour. Ils s'aimaient pour Dieu , lui rendaient gloire, et travaillaient pour le prochain ; ils aimaient le prochain pour Dieu , ne pen sant pas à l'utilité qu'ils pouvaient en recevoir, mais seulement à lui faire posséder et goûter Dieu.
3. Hélas! hélas ! hélas! que mon âme est à plaindre ! Ils n'agissent pas maintenant ainsi , parce qu'ils aiment d'un amour mercenaire; ils s'aiment pour eux, ils aiment Dieu pour eux et le prochain pour eux ; partout abonde cet amour coupable, qu'il faudrait appeler plutôt
(1) Matth., X, 28.
une haine mortelle, car il enfante la mort. Hélas! je le dis en gémissant, ils ne craignent pas de souiller leur âme, d'acheter et de vendre la grâce du Saint-Esprit : ce sont des voleurs, qui prennent l'honneur de Dieu pour eux-mêmes. Hélas! ils ne travaillent pas à réformer les abus. Ils voient le loup infernal emporter la brebis , et ils ferment les yeux pour ne pas le voir ; et ce qui les empêche de voir et d'agir, c'est l'amourpropre, qui enfante une crainte déréglée. Hs sentent qu'ils ont les mêmes vices ; leur langue et leurs mains sont liées, et ils ne peuvent reprendre et corriger le mal.
4. Je ne voudrais pas qu'il en fût de même pour vous, très-cher, très-révérend, très-doux Père dans le Christ Jésus , et je vous conjure d'être un vrai pasteur, et de donner votre vie pour votre troupeau. Je vous ai dit que je désirais d'un grand désir vous voir sortir du sommeil de la négligence , parce que celui qui dort ne voit pas , n'entend pas ; et vous avez besoin de beaucoup voir, de beaucoup entendre , car vous devez rendre compte des autres, et vous êtes entouré d'ennemis , c'est à-dire du corps , du démon et des délices du monde. L'intérêt de votre salut m'engage à vous réveiller, afin que vous suiviez à la lumière la vie et les saints exemples des vrais pasteurs. Approchez- vous donc de cette douce mère, la charité, qui ôtera de votre cœur toute crainte servile, toute froideur, et lui donnera la force , la générosité , la liberté , car Dieu est charité ; et celui qui est dans la charité est en Dieu , et Dieu est en lui. Courage donc, mon Père : puisque nous voyons que la charité détruit la faiblesse et nous fortifie contre les nombreux ennemis qui nous assiègent, n'hésitons
pas à entrer dans cette citadelle , en suivant la voie de la vérité et l'exemple des autres pasteurs; n'attendez pas le lendemain ; mais je vous conjure, par l'amour de Jésus crucifié, de réfléchir à la brièveté du temps; vous ne savez pas si vous aurez le lendemain. Rappelezvous que vous devez mourir, et vous ne savez pas quand. Je finis, mon Père; pardonnez à une pauvre misérable.
5. Puisque vous êtes le père des pauvres , et que vous m'avez priée et fait promettre de m'adresser à vous pour la première aumône que j'aurais à faire , je m'adresse à vous, comme père des pauvres, et j'accomplis la promesse que je vous ai faite. Je vous dirai donc que j'ai une aumône bien pressante à faire au couvent de Sainte- Agnès, dont je vous ai parlé dans une autre lettre (1). C'est une sainte communauté de bonnes religieuses qui a de grands besoins , surtout parce que le couvent , qui est hors la ville , doit être transféré à l'intérieur, à cause des troubles et des guerres. 11 faudrait, pour commencer, cinquante florins d'or de la part du couvent; la ville donnerait le reste. Je vous écris pour vous faire connaître ce besoin; et je vous prie, je vous supplie de faire ce que vous pourrez. Que Dieu soit dans votre âme. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
(1) Cette lettre a été perdue. Le couvent recommandé était celui de Montepulciano , fondé par sainte Agnès. Sainte Catherine aimait à aller visiter le corps de celle qui devait être sa compagne de paradis. (Vie de sainte Catherine, p. n, c. 12.)