‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 4)Chapitre 30 sur 115 · CIX (63). — AU MEME RELIGIEUX · texte numérisé non relu

CIX (63). — AU MEME RELIGIEUX

DANS l'île de la GORGONE.

De la connaissance de soi-même, ei de la lumière nécessaire pour l'acquérir. — Des différentes sortes de prières.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1 . Mon très-cher et très-doux Fils dans le Christ , le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir habiter la cellule de la connaissance de vous-même. Par cette connaissance, vous acquerrez toutes les vertus ; et sans elle, vous vivrez dans toute sorte de vices, et sans aucune raison. Mais vous me direz peut-être : Comment pourrais-je arriver à cette connaissance, et m'y conserver ? Je vous répondrai : Vous savez bien que nous ne pouvons marcher sans la lumière ; nous serions dans les ténèbres, et les ténèbres seraient notre ruine. Dans les ténèbres, vous ne pourriez reconnaître les choses qui vous sont nécessaires pendant le chemin. Nous sommes tous des voyageurs et des pèlerins, qui doivent suivre la doctrine de Jésus crucifié. Les uns vont par les commandements de la charité commune, les autres par les conseils de la

charité parfaite, sans oublier toutefois les commandements. Et dans cette route, personne ne peut marcher sans lumière; car sans la lumière, on ne peut voir le lieu où il faut s'arrêter, et dans ce lieu, on ne peut discerner ce qui est bon et ce qui est nuisible. Ce lieu est la sainte connaissance de soi-même; dans celte demeure, l'àme voit à la lumière delà très-sainte Foi qu'elle est sur la route de la doctrine de Jésus crucifié.

2. Celui qui la veut suivre doit rentrer aussitôt en lui-môme. Il y trouvera son principal ennemi, qui veut lui nuire, c'est-à-dire la sensualité recouverte du manteau de l'amour-propre Cet ennemi a deux principaux compagnons avec beaucoup d'autres vassaux, qui l'entourent. L'un est le monde qui s'est fait, avec ses vanités , ses délices , l'ami de l'appétit sensitif et de ses désirs déréglés; l'autre est le démon avec tous ses artifices, ses pensées fausses et confuses et ses tentations, vers lesquelles la volonté sensitive incline toujours, parce qu'elle se plaît dans ces pensées, quelle que soit la manière dont le démon les lui présente. Ces principaux ennemis ont beaucoup de serviteurs, qui tous cherchent à blesser l'àme, si par la lumière elle ne se met pas à même de se défendre. La raison prend la lumière de la très-sainte Foi ; elle entre dans la maison , elle maîtrise la sensualité, parce qu'elle voit qu'elle ne cherche et ne veut que sa mort, et qu'elle s'unit toujours à ses perfides ennemis. Dès qu'elle a connu ce danger à la lumière, elle se lève promptemeut , elle tire le glaive de la haine des sens et de l'amour des vertus véritables , elle tue la sensualité.

3. Dès que cet ennemi est mort, les autres sont vaincus, et ne peuvent nuire à l'àme, si elle n'y consent.

Cette lumière lui fait aussi connaître ce qui l'a secourue, sauvée de la raort et ramenée à la vie. Elle voit que c'est le feu de la divine charité ; car Dieu, par amour, donne la vertu et la puissance à l'àme, afin que par la force de la raison elle monte sur le tribunal de la conscience, et qu'avec la sagesse du Verbe , à laquelle elle participe , elle rende contre la sensualité la sentence de mort. La volonté , qui participe à la bonté du Saint-Esprit et à la douce volonté de Dieu, exécute la sentence avec le glaive dont nous avons parlé, et avec la main du libre arbitre. En voyant que Dieu est son salut, son. secours, son protecteur, l'àme grandit dans la connaissance d'ellemême par une lumière de vérité et par un feu ineffable et incompréhensible, qui brûle et consume chez elle tout ce qui est contraire à la raison , et anéantit dans la fournaise de la charité de Dieu et du prochain toutes les vapeurs de l'amour-propre spirituel et temporel, tellement que l'àme ne cherche plus autre chose que Jésus crucifié. Elle veut le suivre par la voie des souffrances , comme Dieu le voudra , et non comme elle le décidera ; elle se laisse entièrement et librement aller à la douce volonté de Dieu.

4. Alors les ennemis ne peuvent plus la blesser; le bon Maître leur permet bien de frapper à la porte , et il le permet pour qu'elle soit plus attentive, qu'elle ne dorme plus dans le lit de la négligence, mais qu'elle veille avec prudence. C'est aussi pour éprouver si sa demeure est forte ou non , afin que si elle ne la trouve pas forte , elle prenne les moyens de la fortifier, qu'elle voie à la lumière ce qui peut la rendre forte et persévérante, et que, l'ayant vu, elle s'y emploie avec un grand zèle. Qui est-ce qui nous rend forts et persévé-

rants? C'est l'humble et continuelle prière faite dans la connaissance de nous-mêmes et de la bouté de Dieu à notre égard. Si la prière était faite en dehors de cette connaissance, l'àme en retirerait peu de fruit. Cette prière a pour fondement l'humilité, et cette humilité s'acquiert dans la connaissance dont nous avons parlé. Elle est revêtue du feu de la divine charité, qui se trouve dans la connaissance que nous recevons de Dieu. Quant à la lumière , l'àme voit qu'elle est aimée de lui d'un amour ineffable. Cet amour se manifeste d'abord parla création, puisqu'elle a été créée à l'image et ressemblance de Dieu, et ensuite par le sang de l'Agneau sans tache, qui la fait renaître à la grâce.

5. Ces deux grâces principales renferment toutes les autres grâces spirituelles ou temporelles, générales ou particulières. Cette lumière revêt lame de feu, et peu à peu viennent les larmes, parce que l'œil, quand il sent la douleur du cœur, veut y satisfaire. 11 pleure comme le bois vert quand il est mis au feu ; la chaleur lui fait répandre de l'eau. Il en est de même pour l'âme qui sent le feu de la divine charité. Ses désirs et son affection s'enflamment, et l'œil pleure et montre extérieurement, autant qu'il est possible, quelque chose de ce qui est à l'intérieur ; cela vient des divers sentiments qu'éprouve l'âme, ainsi que vous pouvez le voir dans le Traité des Larmes (1). Aussi je ne m'étends pas davantage sur ce sujet.

6. Je reviens en peu de mots à la prière. Je dis en peu de mots, parce qu'il en a été déjà question longuement.

(1) Sainte Catherine cite elle-même son Dialogue, où elle traite des larmes depuis le chapitre LXXXVIII jusqu'au chapitre XCVIII. Cette lettre est sans doute écrite de Rome.

Nous pouvons prier de trois manières : la première est la prière continuelle que toute créature raisonnable est obligée de faire ; cette prière est le feu du bon désir , alimenté par la charité de Dieu et du prochain , qui fait accomplir pour l'honneur de Dieu toutes les œuvres en soi et dans les autres. Ce désir prie toujours , parce que le zèle de la charité s'élève sans cesse devant le Créateur, en quelque lieu, en quelque circonstance que l'homme se trouve , et quelque chose qu'il fasse. Quel fruit en reçoit-il? Il reçoit une grande tranquillité d'àme; sa volonté est unie et soumise à la raison, et il ne se scandalise de rien. 11 ne trouve pas dur de porter le joug de la véritable obéissance. Quand on lui impose des fardeaux ou des exercices manuels, ou quand il faut servir ses frères, selon les cas et les moments qui se présentent , il n'en éprouve ni ennui , ni trouble d'esprit , et il ne se laisse point tromper par le désir de l'àme, qui voudrait jouir de sa cellule, des consolations et de la paix, et qui voudrait réciter des prières quand il faut faire d'autres choses. Je dis qu'il ne se laisse pas tromper par ce désir; il n'en éprouve ni ennui, ni chagrin, mais il exhale les parfums d'une humilité sincère et le feu de la charité envers son prochain. C'est à cette prière que nous a invités le glorieux apôtre saint Paul quand il dit que nous devons toujours prier (1); celui qui ne le fait pas , ne peut avoir ce qui donne la vie ; et celui qui veut quitter cette prière , pour conserver la paix , perd la paix.

7. Il y a une autre prière, qui est la prière vocale que l'homme fait quand il dit l'office et récite quelques

(1) I Thés., V, 17,

prières spéciales : cette prière est une prëparation à la prière mentale. C'est le fruit qu'elle produit , si elle est fondée sur la première, et si l'esprit s'applique avec persévérance à recevoir et à augmenter le sentiment de la charité divine plutôt qu'à écouter le bruit des paroles. 11 faut agir avec prudence; et quand on sent que l'àme est visitée, on doit cesser de prier des lèvres, à moins que ce soit un office auquel on est obligé.

8. On arrive ainsi à la troisième prière, qui est la prière mentale. Elle élève l'àme et son désir au-dessus d'elle-même par la considération de la bonté divine et de son intérieur. L'âme y connaît la doctrine de la vérité, et y goûte le lait de la douceur divine. Ce lait sort du sein de la charité par la Passion de Jésus crucifié, et elle ne trouve d'autre bonheur que d'être sur la Croix avec lui. Cette prière produit et donne le fruit de l'état unitif, où l'âme arrive à une telle union, qu'elle ne s'aime plus pour elle-même , mais qu'elle s'aime pour Dieu, qu'elle aime son prochain pour Dieu, et Dieu pour son infinie bonté. Elle voit qu'il est digne d'être aimé et servi par nous, et alors elle l'aime sans mesure. Elle meurt à toute volonté mauvaise pour courir avec plus d'ardeur, et elle se plaît à se reposer dans la chambre et sur la couche de son Époux, où Dieu se manifeste, et où elle voit les diverses demeures qui sont dans le palais du Roi éternel. Elle se réjouit, et juge avec respect les différences qu'elle voit dans les créatures, en reconnaissant en toute chose la volonté de Dieu, et non celle des hommes; elle évite ainsi les faux jugements, et ne se scandalise pas des œuvres de Dieu ni de celles du prochain.

Page 1