RETENU EN PRISON
Il faut se fortifier dans la tribulation par le souvenir de l'amour de Jésus-Christ, et par celui de nos péchés.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon très- cher et bien -aimé Frère dans le Christ Jésus, moi, Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Dieu , je vous écris et je vous encourage dans le précieux sang de son Fils , avec le désir de voir votre cœur et votre âme unis et transformés dans l'amour consommé du Fils de Dieu , parce que , sans ce véritable amour, nous ne pouvons avoir la vie de la grâce, ni supporter les peines avec une bonne et parfaite patience. Je ne crois pas, mon très-cher Frère, que nous puissions avoir cette vraie charité , si notre âme ne regarde pas l'ineffable amour que Dieu a eu à son égard , et surtout si elle ne contemple pas le doux Agneau immolé sur le bois de la très- sainte Croix , où le seul amour l'a tenu attaché et cloué. Je vous assure, mon très-cher Frère, qu'il n'y aura pas d'amertume qui ne devienne douce, ni de fardeau qui ne devienne léger.
2. J'ai appris la peine et les tribulations que vous avez ; nous pensons que ce sont des tribulations , mais si nous ouvrions l'œil de la connaissance de nous-mêmes et de la bonté de Dieu , nous y verrions de grandes consolations. La connaissance de nous-mêmes nous fera voir notre néant, et comment nous avons toujours commis le péché et l'iniquité. Quand l'àrae voit qu'elle a offensé son Créateur, le Bien souverain et éternel, elle se hait tellement elle-même, qu'elle veut s'en venger et se punir, et elle est contente de souffrir toutes sortes de peines et de fatigues pour satisfaire à l'offense qu'elle a faite à son Créateur. Elle pense que c'est une grande grâce que Dieu lui a faite, de la punir en cette vie, et de ne pas réserver ses châtiments pour l'autre vie , où les peines sont inGnies. O mon très- cher Frère dans le Christ Jésus , si nous considérions la grande utilité qui se trouve à souffrir des peines en cette vie, pendant que nous sommes des voyageurs qui s'avancent toujours vers la mort, nous ne les fuirions pas. Nous retirons bien des avantages d'être éprouvés maintenant. Un de ces avantages est d'être conformes à Jésus crucifié dans ses peines et ses opprobres; et l'âme peut -elle trouver un plus grand trésor que d'être revêtue de ses opprobres et de ses peines? Un autre avantage, c'est que la souffrance punit l'àme , et détruit ses péchés et ses fautes ; elle augmente la grâce et procure des trésors dans la vie éternelle , par les adversités que Dieu lui envoie pour pouvoir les récompenser un jour.
3. Ne craignez pas, mon très -cher Frère, si vous avez vu ou si vous voyez que le démon, pour empêcher la paix et la patience de votre cœur et de votre âme , vous remplit de dégoûts et de ténèbres, vous trouble par
des pensées et des tentations , et paraît même faire révolter le corps contre l'esprit ; quelquefois encore, l'esprit de blasphème voudra souiller votre cœur par ses attaques : non pas qu'il espère faire tomber votre âme dans ces fautes , parce qu'il sait bien qu'elle est décidée à mourir plutôt que d'offenser Dieu par sa volonté; mais il agit ainsi pour lui causer une si grande tristesse, en lui montrant des péchés où il n'y en a pas , qu'elle abandonne tous ses exercices. Je ne veux pas que vous agissiez ainsi. L'àme ne doit jamais s'attrister d'aucun combat, et ne jamais abandonner aucune prière, aucun exercice de piété , quand même elle devrait rester seulement devant la Croix , en disant : Jésus ! Jésus ! je me confie en notre Seigneur Jésus- Christ. Vous savez bien que si le mal se présente à votre pensée , et si la volonté n'y consent pas et préférerait mourir, il n'y a pas péché ; il n'y a que la volonté qui puisse rendre coupable.
4.. Fortifiez- vous donc dans une sainte et bonne volonté ; ne vous inquiétez pas des pensées que vous trouvez, et songez que la bonté de Dieu permet aux démons d'attaquer ainsi votre âme pour vous faire humilier et reconnaître sa bonté, pour vous faire recourir intérieurement à lui dans ses très-douces plaies, comme le petit enfant recourt à sa mère. Nous serons toujours reçus avec tendresse par cette douce mère, la charité. Pensez que Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive (1). Et son amour est si grand, qu'il nous envoie des tribulations. En permettant les tentations comme les consolations, il ne
(1) Ezéchiel, xxxin, 11.
veut autre chose que notre sanctification , et c'est afin de nous procurer notre sanctification qu'il a pris pour lui-même des peines si grandes et la mort honteuse de la très -sainte Croix. Demeurez donc dans les douces plaies de Jésus- Christ et dans la sainte dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
CXI (65). —A L'ABBÉ DE SATNT-AISTHIME (1).
Il faut éviter déjuger les autres, et proGter de la diversité des dons de chacun.
1 . Mon très-cher Père dans le Christ , le doux Jésus , moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir avec la vraie et douce lumière, qui est nécessaire à l'âme, pour que l'œil de l'intelligence puisse voir, contempler et comprendre la souveraine et éternelle volonté de Dieu en nous. C'est cette vue qui instruit l'homme, le rend prudent et l'empêche de juger légèrement la volonté des hommes, comme le font souvent les serviteurs de Dieu, sous l'apparence de la vertu et du zèle de la charité. Cette lumière rend l'homme courageux et sans crainte, elle lui fait juger avec le respect convenable la volonté de Dieu sur lui. Ce que Dieu permet, les persécutions ou les conso-
(1) L'abbaye de Saint-Anthime fut fondée par Cbarlemagne, et passa des Bénédictins aux religieux de Saint-Guillaume. L'abbé auquel est adressé cette lettre est frère Jean de Gano, d'Orviete, disciple bienaimé de sainte Catherine. Il lui administra les derniers sacrements, et fut un des témoins dans le procès de Venise.
lations , ce qui vient des hommes ou du démon , tout lui paraît arriver pour notre sanctification ; il se réjouit de l'amour infini de Dieu , et il espère en sa providence , qui pourvoit à toutes nos nécessités , donnant tout avec mesure, et augmentant la force avec le besoin. L'âme voit et comprend ces choses quand son intelligence est éclairée et qu'elle connaît la volonté de Dieu; et alors elle l'aime.
2. Je dis que cette lumière empêche de juger la volonté des serviteurs de Dieu et des autres créatures ; elle fait voir et respecter en eux le Saint-Esprit, qui les guide î elle arrête les murmures et ne fait écouter que le jugement de Dieu, et non celui des hommes. Nous pourrions bien dire : Est-ce qu'un serviteur de Dieu est si éclairé qu'un autre ne puisse voir davantage ? Non. Il est nécessaire, pour manifester la magnificence de Dieu et pour conserver l'ordre de la charité, que les serviteurs de Dieu vivent et jouissent ensemble des lumières, des grâces et des dons qu'ils reçoivent de Dieu. Il en arrive ainsi afin que la lumière et la magnificence de la Vérité suprême se manifestent d'une manière inOnie et digne d'elle, et afin que nous nous humiliions en connaissant la lumière et la grâce de Dieu dans ses serviteurs, qu'il a établis comme des fontaines. Celui-ci verse une eau, celui-là une autre, et tous sont placés en cette vie pour s'alimenter euxmêmes, et pour être la consolation et le rafraîchissement des autres serviteurs de Dieu qui ont soif de ces eaux, c'est-à-dire de ces dons, de ces grâces que Dieu met dans les âmes pour subvenir à tous nos besoins.
3. Il est vrai que personne n'est si éclairé qu'il n'ait souvent besoin de la lumière des autres. Mais celui
qui est éclairé de la douce volonté de Dieu répand la lumière avec la lumière de la Foi; il ne juge pas en murmurant et en se scandalisant de celui qu'il veut conseiller , et quoi qu'il arrive , il n'en ressent pas de peine. Si on suit son conseil, il s'en réjouit. Si on ne le suit pas , il s'en réjouit encore , parce qu'il pense doucement que ce n'est pas sans motif secret et sans nécessité que la providence de Dieu le veut ainsi ; il reste en paix et ne s'afflige pas , parce qu'il est revêtu de cette volonté divine ; il ne se tourmente pas à faire partager aux autres ses pensées , mais il s'applique , au contraire , à les perdre , à les anéantir dans là douce pensée de Dieu , en lui offrant les doutes et les craintes qu'il a eus, et en s'accusant devant lui de ce qu'il a pensé de son prochain. C'est avec cette douce prudence que vivent et agissent ceux qui sont éclairés de la vraie lumière; aussi goûtent-ils, dès cette vie, la félicité suprême.
4. Le contraire arrive à ceux qui sont ignorants. Admettons qu'ils servent Dieu : sans doute , mais ils ont encore conservé leur jugement et leurs opinions colorées de vertu et de zèle; et à cause de cela ils tombent souvent dans de grandes fautes ; ils se scandalisent beaucoup et murmurent, parce qu'il leur manque la vraie et parfaite lumière. Mais pouvons-nous l'avoir? Tant que nous ne nous délivrons pas des nuages et des ténèbres intérieurs, notre jugement ne sera pas sûr et s'égarera. 0 lumière glorieuse ! 0 àme perdue et anéantie dans la lumière , tu ne te vois pas par toi , mais tu vois la lumière en toi , et dans cette lumière tu vois et tu juges ton prochain. Aussi tu vois, tu aimes et tu respectes ton prochain dans la lumière, et non pas dans
l'incertitude des jugements qu'inspire un faux zèle. Il est donc bien de voir et d'examiner avec l'œil de notre intelligence, avec une volonté vaincue et anéantie, afin qu'à la lumière de l'amour véritable , en respectant la volonté de Dieu et celle de ses serviteurs , nous puissions acquérir la lumière et parvenir à la vraie et parfaite pureté. Nous ne nous scandaliserons pas des serviteurs de Dieu, parce que nous ne nous serons pas faits leur juge ; mais nous serons consolés en eux ; nous nous réjouirons de leurs voies différentes , de leurs progrès et de tout ce qu'ils feront , parce que nous verrons et nous reconnaîtrons en eux la volonté de Dieu.
5. Courage donc, mon cher Père , mon Fils ; mettonsnous sur le sein de la divine charité, et goûtons -y le lait suave et délicieux qui fait parvenir à la perfection des saints , et qui fait suivre les traces et les enseignements de l'Agneau. Nous perdrons toute crainte, nous marcherons à travers les épines et les tribulations , et nous ne fuirons pas la peine ; mais nous gémirons sur ceux qui murmurent et donnent le scandale; nous en aurons compassion devant Dieu, nous poursuivrons les œuvres saintes que nous avons commencées pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes, et nous les finirons selon sa douce volonté. Je ne vous en dirai pas davantage sur ce sujet. Noyons- nous dans le sang de Jésus crucifié. Oui , soyons sans crainte , sachant bien que si Dieu est pour nous, personne ne sera contre nous.
6. Je ne sais quand j'arriverai, et je ne puis prévoir combien je resterai. Je partirai le plus tôt possible, écoutant toujours, pour aller et rester, la douce volonté de Dieu, et non celle des hommes. Je vous dirai, à vous
et à tous ceux qui laissent entrer tant de peines et de pensées dans leur esprit à mon sujet, que, si je voyage toujours et si je me fatigue , malgré toutes mes infirmités, c'est que Dieu m'y force pour son honneur et le salut des âmes. Si les faibles veulent trouver du mal dans le bien, je ne puis les en empêcher; mais je ne dois pas regarder en arrière et abandonner la charrue. 11 me semble qu'en écoutant les opinions des hommes nous verrions la zizanie étouffer le bon grain. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
exil (66). — A L'ABBÉ DE SAINT -AIsTHIME.
Du zèle des âmes et de la soif que Notre-Seigneur a eus de notre salut.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Mon vénérable et révérendissime Père dans le Christ Jésus , votre indigne petite fille , Catherine , la servante et l'esclave de Jésus-Christ, se recommande à vous , avec le désir de vous voir baigné et noyé dans le sang du Fils de Dieu. Ce sang vous fera paraître toute amertume douce et tout fardeau léger; il vous fera suivre les traces de Jésus, qui a dit : Je suis le bon Pasteur, qui donne sa vie pour ses brebis (1). C'est ainsi que mon âme désire vous voir, mon Père. Soyez un véritable pasteur dépouillé de tout amour-propre ; ayez de généreux désirs, et que vos regards soient toujours fixés sur l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Faites, faites bonne garde, afin que le démon ne surprenne pas vos brebis. Oh ! quelle douce chose pour vous et pour moi, si je voyais que vous ne craignez ni la mort ni la vie, ni les honneurs ni les reproches, les outrages, les injures et les persécutions qui peuvent vous venir du
(1) S. Jean, x, il.
monde ou de ceux qui vous obéissent , mais que vous vous inquiétez seulement des injures qui sont faites à Dieu. C'est à cela, mon très-cher Père, qu'il faut mettre tout votre zèle , afin de montrer que vous êtes un bon pasteur et un vrai jardinier : un pasteur pour reprendre, et un jardinier pour retourner la terre, pour rétablir la régularité, pour arracher le vice, et planter la vertu autant qu'il vous sera possible, avec l'aide de la grâce divine, que reçoit en abondance l'âme qui a faim et désir de Dieu.
2. Nous acquérons cette faim sur le bois de la trèssainte Croix; vous y trouverez l'Agneau immolé et ouvert pour nous , avec une telle faim et un tel désir de l'honneur de son Père et de notre salut, qu'il ne semblait pas pouvoir vous montrer assez, par les soufFic^nces de son corps , le désir qu'il avait de donner. C'est ce qu'il paraissait vouloir dire, lorsqu'il criait sur la Croix : « J'ai soif. (1) » Comme s'il disait : J'ai une si grande soif de votre salut, que je ne puis me désaltérer; donnez-moi à boire. Le doux Jésus demandait à boire à ceux qu'il voyait ne pas participer à la rédemption de son sang; et on ne lui donna d'autre chose à boire que de l'amertume. Hélas! mon très-doux Père, nous voyons sans cesse que non-seulement au moment de sa Passion, mais depuis et maintenant , il nous demande à boire, et nous montre la mèrne soif! Hélas ! que je suis malheureuse ! Il me semble que la créature ne lui présente autre chose que l'amertume et la corruption du péché. Nous devons nous exciter avec ardeur à comprendre cette soif divine, afin que notre âme,
(1) S. Jean, xix, 28,
hors d'elle-même, puisse uniquement désirer et aimer ce que Dieu aime , et détester ce qu'il déteste. Vous le devez, vous surtout qui êtes pasteur. Courez, mon vénérable Père, courez sans négligence et sans ignorance, car le temps que nous avons est court.
3. Vous m'avez fait dire que vous n'avez pas trouvé de fleurs dans le jardin. Prenez courage, et faites ce que vous pourrez. J'espère de la bonté de Dieu que l'Esprit- Saint, comme un bon jardinier, garnira ce jardin, et le fournira de tout ce dont il a besoin. Je vous envoie celui qui vous remettra cette lettre ; il causera avec vous de M™' Moranda, femme de messire François de Montalcino. Elle a entre les mains une jeune fille qui a bon désir de se donner à Dieu ; et elle voudrait pour cela la mettre dans un couvent qui ne me plaît pas beaucoup. Je voudrais que vous puissiez la voir à ce sujet, et quand vous pourrez le faire, trouver un lieu convenable pour fonder un véritable et bon monastère, et y mettre deux bonnes têtes, car nous avons des membres en quantité. Je crois que cela serait pour la plus grande gloire de Dieu. Je prie sa souveraine Bonté qu'il vous donne ce qu'il y a de meilleur, et qu'il vous remplisse de tant de zèle pour cela et pour vos autres œuvres, que vous sacrifiiez, s'il le faut, votre vie pour Jésus crucifié. Je vous prie de me faire savoir si le monastère du Valdarno est sous votre juridiction pour le cas que vous fera connaître le porteur de cette lettre. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Je ne suis qu'une servante inutile, et je me recommande à vous. Doux Jésus, Jésus amour.
CXIII (67). — A L'ABBÉ MARTIN DE PASSIGNANO , DE l'ordre de vallombreuse (1).
Il faut se bien gouverner pour bien gouverner les autres.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE-
1. Mon très-cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ , je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un vrai jardinier et un bon gardien du jardin de votre ûme et de ceux qui vous sont confiés. Nous sommes tous un jardin, un parterre que lu Vérité suprême fait cultiver par la raison et le libre arbitre. La raison et le libre arbitre avec le secours de la grâce divine doivent arracher les épines des vices, et planter les herbes odoriférantes des vertus.
2. Mais vous ne pourrez pas planter les vertus, si vous ne retournez pas, en arrachant les épines, la terre de la volonté sensitive , qui n'aime que les plaisirs terrestres et passagers , pleins des ronces du vice et du péché. Retournez donc cette terre , mon très-cher Père , par la force de l'amour , tandis qu'il en est
(1) Le monastère de Passignano , de l'ordre de Vallombreuse , est à douze milles de Florence, dans le diocèse de Fiesole.