CXIV(68). — A DOM MARTIN
▲BBÉ DE PASSIGNÀNO, DE L'ORDRE DE YALLOMBREUSE.
De la sève que nous devons puiser sur l'arbre de la Irès-sainle Croix,
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon révérend et très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de voir votre cœur et vos affections greffés sur la douce et adorahle Croix. Car je vois que l'àme ne peut obtenir et posséder le fruit de la grâce, si le cœur et les affections ne sont pas greffés sur l'amour crucifié du Fils de Dieu. Sans cette greffe, il ne suffirait pas que la nature divine fût greffée sur la nature humaine, et la nature humaine unie à la nature divine. Aussi nous voyons l'Homme-Dieu courir à la mort honteuse de la Croix. Le Verbe sest greffé sur l'arbre de la sainte Croix, et il nous a arrosés de son sang précieux en produisant les fleurs et les fruits des véritables et sohdes vertus. Et tout cela s'est fait avec le lien de l'amour; cet amour ardent, lumineux et entraînant, a mûri les fruits des vertus, et leur a ôté toute aigreur. Cela s'est fait parce que le Verbe divin s'est greffé sur
la nature humaine , et le Verbe sur le bois de la trèssainte Croix. Vous savez que d'abord ces fruits étaient si aigres, qu'aucune vertu ne nous conduisait au port de la vie, parce que la tache de la désobéissance d'Adam n'était pas effacée par l'obéissance du Verbe, le Fils unique de Dieu. Je vous dis encore que, malgré cette douce et ineffable union, l'homme ne participe pas et ne peut participer à la grâce, s'il ne se revêt pas par un mouvement d'amour, de l'amour crucifié du Fils de Dieu, s'il ne suit pas les traces de Jésus -Christ. Nous sommes des arbres stériles ; pour produire des fruits, il faut nous unir à l'arbre fertile, qui est le Christ, le doux Jésus. 0 mon très-cher et révérend Père , quel sera le cœur assez dur pour résister, s'il considère l'amour ineffable de son Créateur , et pour ne pas se lier et se greffer à lui par les liens de la charité? Je ne sais vraiment comment cela pourrait se faire.
2. Il n'y a, je pense, que ceux qui sont greffés et liés sur l'arbre mort du démon et sur l'amour d'eux-mêmes, tout entiers aux délices , aux honneurs et aux richesses du monde, pleins d'orgueil et de vanité. Hélas! ceux-là sont privés de la vie ; ils ne sont pas seulement des arbres stériles , ils sont des arbres morts. En mangeant leur fruit, on arrive à la mort éternelle, car leurs fruits sont les vices et les péchés. Ceux-là ont abandonné la voie et la doctrine du doux et tendre Verbe incarné ; ils marchent dans les ténèbres , et tombent dans la misère et la mort.
3. Il n'en est point amsi de ceux qui suivent avec un tendre amour la voie de la vérité. Ils ont ouvert l'œil de leur intelligence ; ils connaissent leur néant , et ils connaissent la bonté de Dieu à leur égard. Ils attribuent à
Dieu l'être et tous les dons qui y sont ajoutés, et ils confessent avoir tout reçu de lui par grâce et non par obligation. Alors se développent en eux une ardeur d'amour et une haine du péché et de la sensualité, qui les greffe avec une humilité sincère à l'amour crucifié et consommé du Fils de Dieu, et les fruits des vrais vertus paraissent. Ces fruits nourrissent leur àme et celle de leur prochain, car ils deviennent avides de l'honneur de Dieu et du salut des âmes. Il est donc bien utile et bien nécessaire d'avoir cette union parfaite , parce que sans elle nous ne pouvons arriver à la tin pour laquelle nous avons été créés. Aussi, je vous ai dit que je désirais vous voir greffés sur l'arbre de la très-sainte Croix. Je vous prie donc, pour l'amour de Jésus crucifié, d'être plein d'ardeur et de zèle ; ne dormez plus du sommeil de la négligence, car le temps est court, et la route est longue.
4. Vous m'avez envoyé, mon révérend Père, une croix, qui m'est plus chère que tout ce que j'ai, et je suis touchée de la pensée qui vous porte à me l'envoyer (1). Vous offrez aux yeux de mon corps ce que je devrais avoir toujours présent aux yeux de mon âme. Misérable que je suis! je ne le fais jamais. Je vous prie instamment de demander à notre doux Sauveur de me changer. Je vous rends croix pour croix , en vous invitant à souffrir celle du saint désir et celle du corps, en supportant avec une vraie et bonne patience toutes les fatigues que vous éprouverez pour l'amour de Dieu et le
(1) Cette croix était probablement faite avec un morceau du hêtre miraculeux qui poussa sur la grotte du bienheureux Gualbert, et qui se couvre tous les ans de feuillage, avant tous les autres : on en fabrique des croix que bénissent et distribuent les religieux de "V ail ombreuse.
salut des âmes. Vous m'écrivez d'achever ce que j'ai commencé, et je vous promets de le faire autant que je le pourrai, et que Dieu m'en donnera la grâce. Oui, je prierai toujours pour vous la Bonté divine; et si vous répondez avec un zèle ardent et sincère à Celui qui vous appelle avec un si grand amour, sa sainte volonté s'accomplira en vous ; car il ne cherche et ne veut autre chose que notre sanctification : c'est votre désir et le mien. Aussi, j'espère qu'il sera satisfait, et que nous nous retrouverons unis dans les doux liens de la charité. Ayez, ayez bien soin de corriger les défauts, et de cultiver les vertus de vos religieux par uoe vraie et sainte doctrine , en étant vous-même pour eux un miroir de vertu. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.