‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 4)Chapitre 43 sur 115 · RELIGIEUX CHARTREUX DE MAGGIÀNO, PRÈS SIENNE · texte numérisé non relu

RELIGIEUX CHARTREUX DE MAGGIÀNO, PRÈS SIENNE

Gomment l'àme se forlifle contre les tentations, en les découvrant à son directeur.

1. Très-cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir constant et persévérant dans la sainte et honne résolution que vous avez prise dans votre cœur et votre esprit de servir Dieu en vérité dans votre saint Ordre. Car, sans la persévérance, vous ne recevriez pas le fruit de vos peines; la persévérance seule est couronnée. Aussi , voyez combien cette glorieuse vertu de la persévérance est nécessaire. Puisque nous en avons si grand besoin , comment pouvons-nous

(1) Cette lettre fut adressée à deux religieux ; seulement, celle destinée à Nicolas Naani était plus longue. Frère Nicolas était probablement fils de Jean Nanui, converti par sainte Catherine. (Vie de sainte Catherine, II* p., ch. 7.) La chartreuse de Maggiano était à un mille de Sienne.

l'avoir? Je vous le dirai : toute vertu tire sa vie de l'ardeur de la charité , et sans la charité il n'y a pas d'acte de vertu qui puisse mériter à l'âme le fruit de la grâce. Il faut donc acquérir la vertu par l'ardeur de l'amour ; mais il est impossible d'arriver à l'amour véritable, si le cœur ne se dépouille pas de l'amour-propre. L'amourpropre , et la tendresse que l'homme a pour sa passion sensitive, ôtent la vie de la grâce et obscurcissent la lumière de l'intelligence (1) ; c'est un nuage placé sur la pupille de la lumière de la très -sainte Foi, qui fait perdre le goût des saints désirs. La vertu, qui paraissait bonne, qu'on aimait à voir dans les autres, et qu'on s'efforçait de trouver en Jésus crucifié, ne semble plus la même à celui qui s'abandonne à l'amour-propre; il devient faible et timide, son ombre lui fait peur, et c'est ce qui empêche l'homme de persévérer dans ce qu'il a commencé, tant que la racine de l'amour-propre vit en lui ; car, n'ayant plus la lumière qu'il a perdue, comme je l'ai dit, il marche dans les ténèbres, et ne connaît pas la vérité. Il ne connaît pas ses défauts, les grâces et les bienfaits qu'il a reçus de l'infinie bonté de Dieu, S'il avait cette connaissance , il ne serait pas faible , mais fort et persévérant, et il ne céderait pas aux pernicieuses tentations du démon, aux importunités de sa propre faiblesse , aux séductions du monde et aux difficultés de la règle ; mais il surmonterait tout avec courage à la lumière de la très -sainte Foi.

2. Ainsi donc, mon très-cher Fils, le moyen d'arriver à une persévérance parfaite est de dépouiller votre cœur et votre affection de tout amour de vous-

(l) Dialogue, ch. iv, vn, XLV.

même , et de toute faiblesse pour votre corps ; fuyez le souvenir du monde, de votre père, de vos frères et sœurs, de vos parents; ne vous les rappelez que pour désirer leur salut par de saintes prières , mais retranchez tout autre sentiment. Vous savez que notre Sauveur l'a dit : Nous devons renoncer à notre père, à notre mère, à nos sœurs, à nos frères , à nous-mêmes, c'est-à-dire à notre volonté propre, si nous voulons être dignes de lui (1); nous ne le pouvons pas d'une autre manière. Vous avez commencé à renoncer au monde, à votre propre volonté, et vous avez pris le joug de la vraie obéissance. Pour y être fidèle, et accomplir cette résolution jusqu'à la mort, il faut chaque jour renoncer de nouveau au monde et à toutes ses jouissances. Mais remarquez qu'on ne peut ni prendre ni laisser ce qu'on ne connaît pas. La lumière de la très -sainte Foi est donc nécessaire, et il faut, à cette lumière, fixer le regard de votre intelligence sur Jésus crucifié; c'est en le contemplant que vous connaîtrez combien est odieux et coupable le péché mortel, qui se commet par la volonté et l'amour déréglé que l'homme a pour lui-même, pour les créatures raisonnables, ou pour les choses créées.

3. La malice du péché mortel est si grande, qu'un seul suffit pour mériter l'enfer à l'àme qui en est souillée. Le péché déplaît tant à Dieu, que, pour punir le péché d'Adam, il a envoyé le Verbe, son Fils unique, et a voulu satisfaire sa justice sur son corps. Le poison du péché n'était pas en lui ; mais, pour expier la faute de l'homme et ne pas la laisser impunie , il l'a châtiée sur le Verbe , son Fils unique. Ainsi le Christ béni a été notre justice ;

(1) s. Luc, XIV, 26.

le juste châtiment que l'homme devait souffrir, il l'a souffert; et dans son amour, pour obéir à son Père et nous sauver, il a couru à la mort honteuse de la trèssainte Croix. Nous voyons donc, en regardant le Christ, combien le péché mortel est coupable. Dès que l'âme comprend, à la lumière de la Foi, l'horreur que Dieu en a, elle déteste aussi le péché et la cause du péché; et , parce qu'elle voit une loi mauvaise dans son corps, un poids qui l'incline au péché, un mouvement qui combat contre l'esprit, la raison se lève avec le libre arbitre , avec une volonté sainte et bonne , avec la haine et le mépris , pour mortifier son corps et sa chair, pour tuer la volonté propre avec le glaive de l'obéissance.

4. Le rehgieux alors ne se révolte jamais contre la règle et son supérieur, mais il persévère et doit toujours persévérer dans l'amour de l'obéissance qu'il a choisi le premier jour; il doit y rester fidèle avec une sainte crainte jusqu'au dernier moment de sa vie, s'appliquant à une humble et continuelle prière, afin que son esprit ne soit jamais oisif. Il veut toujours l'occuper en psalmodiant, en élevant son cœur à Dieu, en s'efforçant d'acquérir cette ardente charité qu'elle voit et qu'elle trouve dans le sang du Yerbe, le Fils de Dieu, qui nous a fait un bain de ce sang pour laver nos fautes.

5. Quand l'âme voit et pense qu'elle est tant aimée de Dieu, elle ne peut s'empêcher de l'aimer; et dès qu'elle l'aime, l'esprit s'occupe de son amour. Comme il est impossible de vivre sans aimer, et que deux amours contraires ne peuvent exister ensemble , il faudra que l'âme se dépouille de l'amour coupable et se revête de l'amour de Dieu. Alors le cœur, qui ne peut oublier ce qu'il aime, chasse avec les saintes pensées les pensées

mauvaises que le démon voulait lui donner; et le démon, trouvant un cœur qu'embrase le feu de la divine charité , iie s'en approche que comme la mouche d'un vase d'eau qui bout j mais si le démon le trouvait tiède et timide, il y entrerait avec ses pensées mauvaises et ses fantômes. Nous devons donc tâcher de ne pas être trouvés tièdes et vides, mais toujours pleins de Dieu par nos saints désirs , en méditant , en nous rappelant les bienfaits que nous avons reçus de lui. Et si d'autres pensées nous viennent, parce que le démon ne dort jamais et nous poursuit toujours , nous ne devons pas nous décourager et nous troubler; mais nous devons résister et empêcher notre volonté de consentir. Car tant que la volonté ne consent pas aux pensées du démon et aux faiblesses de la chair, l'homme ne pèche pas. Il mérite au contraire par la peine qu'il souffre; et s'il ne tombe pas dans la négligence, s'il ne se laisse point aller au trouble et au découragement , s'il n'abandonne pas l'exercice de la prière, il acquiert une vraie et solide vertu, parce que c'est au milieu des combats qu'il se connaît mieux lui-même, qu'il connaît sa faiblesse et la bonté de Dieu à son égard. 11 voit que Dieu par sa grâce a conservé sainte et bonne sa volonté ; et c'est par la volonté qu'on offense ou qu'on mérite. Vous voyez donc que c'est au temps des grands combats que l'âme acquiert une plus grande perfection , et donne des preuves de sa vertu.

6. Je veux aussi que vous soyez bien persuadé que Dieu ne nous impose pas plus de fardeau que nous n'en pouvons porter; il les mesure à nos forces, car il est notre Dieu, et ne veut pas autre chose que notre sanctification. Délivrez -vous donc par la lumière de la Foi

de tout amour-propre, et tâchez d'arriver à l'amour parfait. Fixez le regard de votre intelligence sur Jésus crucifié et sur l'ineffable charité qu'il nous a montrée en répandant son sang avec un si ardent amour. La lumière vous fera voir dans le doux Verbe la gravité du péché, votre faiblesse et sa charité. Dans celte charité, vous aimerez et vous chercherez la vertu , vous voudrez souffrir toute sorte de peines pour pouvoir l'acquérir, et vous aimerez votre prochain. Vous devez surtout vous appliquer à aimer Dieu en vérité, et le prochain comme vous-même, à être humble et obéissant avec une vraie patience, supportant les peines, les injures, les mépris, les affronts , les charges de l'Ordre , les obligations pénibles qui vous seront imposées par votre supérieur , et les tentations du démon ; vous souffrirez tout avec une vraie persévérance jusqu'à la mort, et vous recourrez, au moment de la fatigue et du combat, à la lumière de la sainte Foi. Vous embrasserez la très- sainte Croix, et vous vous y attacherez avec une ferme espérance dans le sang de Jésus crucifié. Je n'en doute pas, si vous êtes humble, l'humilité nourrira la charité dans votre âme; vous obéirez avec une vraie patience, et par la vertu de ce sang vous triompherez de vos ennemis, du monde, de la chair , du démon , et vous retournerez victorieux dans votre ville de Jérusalem , qui est la vision de la paix. Mais sans la force et la persévérance, qui se perd par l'amour-propre, vous n'y reviendrez jamais

7. Je vous ai dit que je désirais vous voir constant et persévérant dans vos saintes résolutions jusqu'à la mort, et je vous conjure de le faire, mon très-cher Fils, car Dieu vous a fait de grandes miséricordes. Le glorieux saint Nicolas vous a retiré de la corruption du monde

et de toutes les misères où vous étiez plongé (1). Il vous a placé dans le jardin de la \ie religieuse pour combattre les vices et la propre volonté , pour acquérir les vertus, et pour accomplir la douce volonté de Dieu en vous. Combattez donc ge'néreusement sans tourner la tête en arrière, avec le bouclier et la lumière de la Foi ; portez le joug de la sainte obéissance, et aimez mieux mourir que de ne pas lui être fidèle. Si quelquefois il vous paraît dur à porter , si quelquefois votre âme est découragée par les pensées qui se présentent à l'esprit, et lui ôtent la paix qu'il désire, relevez- vous alors par une humilité sincère, vous trouvant indigue de la paix et du repos de l'esprit, digne au contraire de toutes les peines que Dieu vous envoie , vous rappelant les peines que le Fils de Dieu a souffertes pour nous, et considérant aussi les peines que vous supportiez au service du démon. Vous vous direz alors à vous-même : Pauvre nature, qui as souffert tant de peines quand tu étais dans les ténèbres du péché mortel , ne dois-tu pas en supporter bien davantage pour Jésus crucifié , maintenant que Dieu t'a donné la lumière? Souffre donc aujourd'hui, mon âme, et demain tu feras ce que Dieu te fera faire. Demain peut-être ta vie sera terminée, et tu recevras la récompense de tes fatigues par la vertu du Sang.

8. C'est ainsi que vous vous rendrez digne de souffrir par amour pour Jésus crucifié; la considération de vos fautes vous fera supporter les fatigues, et vous trouverez le joug du Christ doux et léger en développant dans votre âme l'ardeur de son ineffable charité. Baignez-vous dans le sang de Jésus crucifié, afin d'être

(1) Ce qui suit était écrit seulement au religieux olivetain.

constant et persévérant , et vous mettrez le comble à la joie que j'ai ressentie de votre salut, lorsque vous avez pris le saint habit et le joug de l'obéissance. Pensez combien serait grande ma douleur, si, après avoir retiré par la bonté de Dieu un fils des mains du démon , je ne le voyais pas persévérer, si vous n'étiez pas dans votre Ordre un miroir d'humilité et d'obéissance ! Je vous en conjure donc, je vous le commande autant que je le sais et que je le puis, ne tournez pas la tête en arrière pour regarder la charrue; mais allez toujours devant vous sans aucune crainte servile. Je vous prie de savoir mettre un frein à votre langue; et quand des pensées ou de fortes tentations viennent troubler votre cœur sur quelque chose en particulier, ne les cachez pas , lors même qu'elles vous seraient odieuses , mais faites-les connaître au Père de votre âme. Car le démon aime beaucoup que nous les cachions, et craint beaucoup que nous les révélions, parce que l'Ame en les cachant se trouble, se décourage, abandonne ses exercices spirituels, et tombe souvent dans le désespoir ; le démon ne veut que nous faire tomber dans ce désespoir. Il est donc nécessaire de ne pas craindre de découvrir toutes nos infirmités au médecin de notre âme, avec l'espérance du sang de Jésus-Christ, Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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