DE DUCCIO
RELIGIEUX OLIVETAIN.
La persévérance s'obtient en souffrant beaucoup. — Il faut soiilTrir ou pour Dieu ou pour le démon.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1, Mon très-cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir constant et persévérant dans la vertu , afin que vous ne tourniez pas la tête en arrière pour regarder le sillon, mais que vous suiviez avec persérance la voie de la vérité ; car la persévérance seule est couronnée , et sans la persévérance nous ne pouvons plaire et être agréables à Dieu. C'est cette vertu qui, avec l'abondance de la charité, porte le fruit de nos peines dans l'intérieur de nos âmes. Oh ! combien est heureuse l'àme qui court, et qui consume sa vie dans la vraie et sainte vertu ! dès cette vie , elle goûte les arrhes de la vie éternelle. Mais nous ne pourrons jamais arriver à cette perfection sans beaucoup souffrir, parce que cette vie ne se passe pas sans peine; et celui qui
veut fuir la peine, fuit la récompense sans éviter la peine; car nous devons la supporter, dans quelque condition que nous soyons. Il est vrai que nous la supportons avec mérite ou sans mérite , selon que notre volonté est soumise à Dieu. Les hommes du monde, parce que le principe de leur amour est corrompu, font des œuvres mauvaises et corrompues; ils souffrent aussi sans aucun mérite. Combien sont grandes les fatigues et les peines qu'ils endurent au service du démon , puisque souvent, pour commettre un péché mortel, ils s'exposent à des souffrances cruelles et à la mort même ! Ces martyrs du démon et ces enfants des ténèbres doivent instruire les enfants de la lumière, et les faire rougir de honte et de confusion devant Dieu.
2. 0 mon Fils bien-aimé! combien sont grandes notre ignorance et notre misère, lorsque nous pensons qu'il est dur et insupportable de souffrir pour Jésus crucifié , et pour obtenir la vie éternelle; et il ne répugne pas aux hommes du monde de tant souffrir pour le service du démon. Tout cela vient de ce que nous n'avons pas pris pour fondement la vérité et la connaissance de nous-mêmes, nous ne sommes pas appuyés sur la pierre vivante, qui est le Christ, le doux Jésus. Car celui qui ne se connaît pas ne peut connaître Dieu; et ne connaissant pas Dieu, il ne peut l'aimer. Dès qu'il ne l'aime pas, il ne peut avoir la charité parfaite et la haine de soi-même; et c'est cette haine qui fait supporter avec une véritable patience toutes les peines, les fatigues, les tribulations des hommes et des démons. Car si souvent nous sommes poursuivis par les injures, les paroles et les actions des hommes , Dieu le permet pour éprouver notre vertu ; quelquefois le démon nous
attaque par un grand nombre de pensées pour nous priver de la grâce et pour nous conduire à la mort. Ces combats sont variés : quelquefois il nous tentera contre notre supérieur, en nous faisant paraître indiscrets les ordres qu'il nous donne ; il nous inspire du dégoût pour lui et pour notre Ordre, afin de nous éloigner de l'obéissance ; et dès que le démon est entré par la porte de la désobéissance , nous ne nous apercevons pas qu'il nous tire hors de l'Ordre en nous disant intérieurement ; Puisque tes supérieurs sont si indiscrets , et que tu es jeune, tu ne peux souffrir ainsi; tu trouveras quelque moyen d'obtenir la permission de t' absenter , de te retirer. Et il persuade ainsi qu'on peut en conscience quitter l'Ordre.
3. Tous ces combats et toutes les autres misères, qui viennent assaillir l'âme, ne lui nuisent pas si la volonté résiste; car Dieu ne nous les donne pas pour la mort, mais pour la vie ; non pour que nous soyons vaincus, mais pour que nous soyons vainqueurs, et pour éprouver notre \ertu. Combattons donc avec courage à la lumière de la très sainte Foi ; fixons les regards de notre intelligence sur le sang de Jésus crucifié , afin qu'il fortifie notre faiblesse, et que nous connaissions la vertu et la persévérance dans ce glorieux et précieux sang. Dans le sang de Jésus-Christ se montrent la grandeur et l'horreur du péché; là se manifeste la justice, là se manifeste la miséricorde. Nous savons bien que si Dieu n'avait pas détesté le péché, s'il n'avait pas vu la perte de notre salut, il ne nous eut pas donné le Verbe, son Fils unique, dont il a voulu faire une enclume pour punir nos fautes sur son corps. C'est ainsi qu'il a fait justice du péché : le Fils non plus n'aurait pas sacrifié sa vie en versant
son sang avec tant d'amour, pour nous en faire un bain, et nous purifier de la lèpre du péché. Il l'a fait par grâce et par miséricorde, et non par obligation.
k. 11 est donc bien vrai que dans ce Sang nous trouvons l'horreur et la gravité de la faute, la justice, l'abondance de la miséricorde , et cette prompte obéissance, qui l'a fait courir avec humilité jusqu'à la mort honteuse de la Croix. Je dis donc que c'est le moyen d'arriver à la persévérance , de résister aux hommes et aux attaques du démon. Nous nous humilierons à la lumière de la vraie Foi, et avec la connaissance de nous-mêmes; et avec cette connaissance nous arriverons à la haine parfaite de la sensualité. Cette haine fera justice de la faute , et donnera la vraie patience pour supporter l'injure, les coups, les mépris, les affronts, les ordres indiscrets, les difficultés de la règle et tous les autres combats , de quelque part qu'ils viennent ; et de cette manière, l'àme goûtera le fruit de la divine miséricorde qu'elle a trouvé par un mouvement d'amour, et qu'elle a vu avec l'œil de l'intelligence.
5. Ainsi, mon très-cher Fils, je ne veux pas que vous tombiez dans la négligence en vous privant de cette sainte connaissance, et en détachant le regard de votre intelligence de ce glorieux et précieux sang ; car si vous n'y mettez du zèle, vous tomberez dans une grande ignorance, et vous méconnaîtrez la vérité. Votre vue sera couverte d'un nuage, et vous vous tromperez en cherchant le bonheur où il n'est pas , en aimant les choses créées plus que le Créateur, et en vous attachant à la créature. Quelquefois 1 ame commence à aimer les créatures sous l'apparence d'un amour spirituel ; et si elle n'y fait pas attention, si elle ne pratique pas les vertus, elle ne
connaît pas la vérité, et ne contemple pas le sang de Jésus crucifié. Alors l'amour devient tout sensuel; et lorsque le démon l'a conduite où il voulait, c'est-à-dire lorsqu'il lui a fait rechercher les rapports avec la créature sous des apparences spirituelles, lorsqu'il lui a fait négliger le saint exercice de la prière, le désir des vertus et la connaissance de la vérité, il lui inspire aussitôt un ennui , une tristesse d'esprit et un découragement si grand , qu'elle veut secouer le joug de l'obéissance et quitter le jardin de l'Ordre, où elle goûtait des fruits si doux et si savoureux , avant de perdre le saint désir qu'elle éprouvait, quand les difficultés et les fardeaux de la règle lui semblaient d'une douceur extrême. Vous voyez bien le mal qui peut résulter de tout ceci , et je veux que vous vous appliquiez de toutes vos forces et de tout votre cœur à éviter tout ce qui pourrait vous arriver de semblable. Que votre esprit ne tombe pas dans la confusion , mais contemplez ce Sang, et concevez une grande et douce espérance; prenez tous les moyens d'éloigner toutes les choses qui mettent obstacle à la vérité. Vous recevrez alors des grâces extraordinaires de Dieu, et vous commencerez à goûter le fruit de vos peines en recevant l'abondance de la charité dans votre âme.
6. Réfugiez-vous donc, mon cher Fils, dans la cellule de la connaissance de vous-même ; embrassez le bois de la très-sainte Croix, baignez-vous dans le sang de l'humble Agneau sans tache, et fuyez toutes les conversations qui pourraient nuire à votre salut. Ne vous arrêtez pas à dire : Que pensera-t-on, si je quitte ces personnes ? Je leur déplairai, et elles y trouveront du mal. N'oubliez pas que nous sommes faits pour plaire au Créateur, et
non aux créatures. Vous savez bien que devant le Juge suprême, personne ne répondra pour vous au moment de la mort; il n'y aura que la vertu qui élèvera la voix avec la miséricorde. Combien la vertu est nécessaire ! Sans la vertu , nous ne pouvons vivre de la vie de la grâce. Aussi je vous disais que je désire vous voir constant et persévérant dans la vertu jusqu'à la mort; ne tournez donc pas la tête en arrière, pour quelque cause que ce soit. J'espère de la bonté de Dieu que vous ferez ce que doit faire un bon fils ; vous ferez ce que vous êtes obligé de faire, et vous accomplirez mon désir. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.