LETTRE DICTÉE PENDANT UNE EXTASE
De la véritable obéissance, et de la lumière nécessaire pour l'obtenir. — Des malheurs de la désobéissance.
AU HOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Mes très-chers Fils dans le Christ , le doux Jésus , moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir afifermis dans la vraie et parfaite patience ; car, sans la patience, vous ne serez pas agréables à Dieu , et vous ne porterez pas le joug de la sainte obéissance , mais vous résisterez avec impatience à votre supérieur et à votre Ordre. La patience ne peut exister que dans celui qui est dans la parfaite charité ; celui qui aime ne ressent pas la peine qu'on trouve à supporter les obligations de la règle , et les commandements pénibles et quelquefois indiscrets. Mais, parce que l'amour fait disparaître la peine et supporter tout avec patience, le religieux devient humble et obéisiK 46
sant; s'il est humble , l'orgueil ne lui fera jamais lever la tête contre sou supérieur, et il sera aussi humble qu'il sera obéissant, et aussi obéissant qu'il sera humble. Oh! combien est douce, mes Fils bien-aimés , cette douce vertu de la prompte obéissance ! Cette obéissance ôte toute fatigue parce qu'elle est fondée sur la charité , et la charité n'est jamais sans la patience et sans l'humilité ; car l'humilité est la nourrice et la gouvernante de la charité. Mais voyons un peu les fruits de cette vertu de l'obéissance, si ce sont des fruits de vie, et voyons ceux que donne la désobéissance.
2. Toute créature raisonnable, mes très-chers fils, doit être obéissante aux commandements de Dieu. Cette obéissance préserve du péché mortel et reçoit la vie de la grâce. Il n'y a pas d'autre moyen d'éviter la faute et de ne pas commettre l'ofiFense. Dans l'obéissance on évite la faute parce qu'on observe les commandements de la loi ; et dans la désobéissance on commet l'offense parce qu'on ne fait pas ce qui est commandé , et qu'on fait ce qui est défendu; de là vient la mort. L'âme choisit ce que le Christ a fui, et elle fuit ce qu'il a choisi. Le Christ a fui les délices et les honneurs du monde, et l'âme les recherche, se livrant ainsi aux mains des démons pour satisfaire ses désirs déréglés , et fuyant ce que le Fils de Dieu a embrassé, c'est-à-dire les mépris, les coups, les outrages, qu'il a supportés avec patience jusqu'à la mort honteuse de la Croix , et cela si humblement, qu'on n'a pas entendu sortir un seul murmure de sa bouche ; il a souffert jusqu'à la mort pour obéir à son Père et nous sauver. Celui qui est obéissant suit les traces de ce doux et tendre Verbe , il cherche l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Vous
Yoyez donc bien que toute créature raisonnable , si elle veut la vie de la grâce, doit passer sous le joug de l'obéissance; mais remarquez que c'est là une obéissance générale qui oblige tous les hommes
3. Il y a une obéissance particulière pour ceux qui, après avoir observé les commandements, veulent suivre les conseils et marcher réellement dans la voie de la perfection : ce sont ceux qui entrent dans le jardin de la vie religieuse. Il sera facile d'obéir à la règle et à son supérieur, pour celui qui a observé l'obéissance générale, et qui va de l'obéissance générale à l'obéissance particulière. S'il y va avec une volonté morte, comme il le doit, il est heureux, il goûte la douceur dans l'amertume , et la paix au moment d« la guerre ; il traverse sans crainte les orages de la mer, parce que le souffle de l'obéissance est si fort, qu'il conduit l'àme dans la barque de l'Ordre, et aucun veut contraire qui s'élève ne peut l'arrêter. Ce ne sera pas le vent de l'orgueil , car il est humble ; autrement, il ne serait pas obéissant; ce ne sera pas l'impatience , car il aime , et par amour il se soumet à l'Ordre et à son supérieur, et non-seulement à son supérieur, mais à toute créature, pour Dieu. La patience est la moelle de la charité. Il ne peut être ébranlé ni par le vent de l'infidélité ni par celui de l'injustice, car il accomplit fidèlement son devoir; il se hait lui-même et déteste sa sensualité, qui se révolte contre l'obéissance lorsqu'elle n'est pas soumise au frein de la raison ; il rend gloire à Dieu et à son nom ; il est plein de bienveillance pour son prochain , dont il supporte les défauts. Alors, avec cette foi vive qui produit toujours les œuvres , il espère jusqu'au dernier moment de sa vie arriver enfin à la vie éter-
nelle , comme le lui a promis son supérieur en faisant sa profession , car il lui a promis de lui donner la vie éternelle s'il observe véritablement ces trois grands vœux , l'obéissance , la continence et la pauvreté volontaire ; et celui qui est vraiment obéissant les observe. Sa barque va si directement au port de la vie éternelle avec le vent de l'obéissance, qu'elle ne touche jamais à aucun écueil.
4. Beaucoup d'écueils se trouvent dans la mer orageuse de celte vie, et nous nous y brisons si nous n'avons pas le bon vent de l'obéissance. Combien est terrible l'écueil des tentations du démon , qui ne dort jamais, assiégeant toujours l'àme d'une foule de pensées mauvaises , surtout quand l'àme veut profiter du vent de l'obéissance, et se préserver par une humble prière, qui est le moyen de nourrir les vertus. La malice du démon n'a d'autre but que de nous dégoûter de la prière et de la sainte obéissance , pour nous faire croire à l'impossibilité de persévérer dans ce que nous avons commencé , et de supporter davantage les obligations de l'Ordre. Il nous fait prendre une paille pour une poutre, et une parole prononcée au moment de l'épreuve pour un coup de poignard. Il lui dit : Que fais-tu au milieu de tant de peines? Il vaudrait mieux suivre une autre route. Mais c'est là un piège grossier pour celui qui a un peu d'intelligence; car l'homme voit bien qu'il est meilleur pour son àme de persévérer avec constance dans le chemin de la vertu, où il est engagé. Alors le démon lui présente une tentation plus spécieuse , sous l'apparence de la haine qu'il a de ses défauts, et du désir qu'il éprouve de servir son Créateur parfaitement ; il lui dit intérieurement : Misérable , tu devrais faire toutes
tes œuvres et tes prières avec une grande pureté d'esprit et une grande simplicité de cœur, sans penser à des choses étrangères , et tu fais tout le contraire ; tu ne fais donc pas ce que tu devrais faire ; tu ne peux plaire à Dieu ; il vaudrait mieux ne pas continuer. Mes chers enfants , c'est là un piège caché ; il nous montre d'abord Ja vérité et nous la fait connaître , puis il nous attaque avec le mensonge , qui engendre le poison du trouble. Le trouble fait négliger les saints exercices , et , quand on les abandonne , on est près de tomber dans toutes sortes de misères, et enfin dans le désespoir. Tous les artifices du démon ont pour but de conduire l'àme où elle n'aurait pas consenti d'aller avant d'avoir ces pensées. Quel est celui qui évite et ne touche pas cet écueil? Le seul obéissant, parce qu'il est humble , et que l'humble évite et brise tous les filets du démon.
5. Vous voyez bien que l'obéissant n'a pas besoin de craindre d'une crainte servile les tentations et les attaques du démon. Que sa volonté soit ferme et ne faiblisse jamais ; qu'elle soit trempée dans le sang de Jésus crucifié, et enchaînée avec la lumière de la véritable obéissance, par l'amour et par le respect du Verbe, le Fils unique de Dieu. On trouve encore l'écueil de la chair faible et misérable, qui veut combattre contre l'esprit ; elle est revêtue de l'amour sensuel , qui entraîne au péché , parce que la chair se révolte toujours, et causesouvent la corruption. Mais il n'y a péché que quand la volonté , liée par l'amour- propre sensuel , cède aux faiblesses de la chair, et se plaît dans la corruption. Si la volonté est morte à l'amour sensuel et à son propre plaisir, si elle est liée par l'obéissance, comme nous
l'avons dit , toutes les révoltes ne peuvent lui nuire et arrêter sa barque. Elles augmentent, au contraire, la force du vent , et la font arriver au but plus promptement, parce que l'àme qui se sent attaquée secoue le sommeil de la négligence par la haine et la connaissance de soi-même, et par la véritable humilité. S'il n'en était pas ainsi , elle s'endormirait dans la négligence , l'ignorance et la présomption. La présomption nourrirait l'orgueil ; elle compterait sur elle-même en quelque chose , tandis que les combats la rendent humble , et nous avons dit qu'on était obéissant autant qu'on était humble. Si donc la vertu de l'humilité augmente , la vertu de l'obéissance augmentera aussi : vous voyez bien qu'on avance avec plus de rapidité.
6. Il y a encore l'écueil du monde, qui nous trompe en s'offrant à nous tout paré de plaisirs , de richesses et d'honneurs. Il n'y a pourtant en lui que chagrins continuels. Il n'a aucune puissance, aucune durée, et tout son bien-être, toutes ses jouissances disparaissent bientôt. Il ressemble à la beauté des fleurs : quand on les cueille dans les champs, elles réjouissent la vue et l'odorat ; mais , dès qu'elles sont cueillies , leur beauté disparaît avec leur parfum , et il n'en reste rien. La beauté et les honneurs du monde séduisent comme les fleurs; mais, dès que l'âme les prend avec un amour déréglé, elle les trouve vides, sans beauté, sans parfum. Le parfum des choses terrestres vient de la sainte pensée de Dieu , d'où elles sortent ; mais il se perd pour celui qui les cueille et les possède avec un amour déréglé ; ce n'est pas leur faute, ni celle du Créateur, qui lésa données , mais c'est la faute de celui qui les a prises , et qui ne les a pas laissées où elles devaient être.
c'est-à-dire qui ne les a pas aimées pour la gloire et l'honneur du nom de Dieu.
7. Qui évite cet écueil ? L'obéissant , qui observe le vœu de la pauvreté volontaire (1). Vous voyez donc bien que vous n'avez à craindre aucun écueil , si vous avez pour vous conduire le bon vent de la véritable obéissance. L'obéissant est heureux parce qu'il ne compte pas , pour arriver au port , sur ses propres forces , mais sur celles de l'Ordre. Il ne ressent aucune peine sensible, parce que la volonté propre qui les cause est morte en lui ; les peines ne sont pénibles qu'autant que la volonté les trouve pénibles; mais pour l'obéissant, qui n'a pas de volonté, les peines sont un plaisir, les gémissements une nourriture, les larmes un breuvage ; il se met sur le sein de la divine charité , et savoure le lait des douceurs célestes par le moyen de Jésus crucifié, dont il suit fidèlement les traces et la doctrine.
8. 0 obéissance! toujours unie à la paix et à l'obéissance du Verbe , tu es une reine couronnée de puissance , tu tiens le sceptre de la persévérance , tu portes sur ton sein les fleurs des vraies et solides vertus , tu fais goûter les biens éternels à l'homme mortel, tu en fais un ange ; oui , l'homme devient l'ange de la terre ; tu mets la paix et l'union au milieu des discordes. Celui qui te possède se soumet au plus petit ; et , plus il se soumet, plus il est maître, car plus il triomphe de la sensualité; il en éteint le feu avec la divine charité, parce qu'il obéit par amour ; il se fait de sa cellule un ciel ; il ne sort jamais de la cellule de la connaissance
(1) Dialogue^ ch. cliy, et suivants.
de lui-même, et il se nourrit, sur la table de la Croix avec l'obéissant Agneau, de l'honneur de Dieu et du salut des âmes. Obéissance ! tu ne fais aucun jugement sur les créatures, et surtout sur ton supérieur, parce que tu rapportes tout à la douce volonté de Dieu , jugeant que Dieu ne veut autre chose que ta sanctification ; tout ce qu'il donne ou permet est dans ce but; tu as compassion du prochain , sans le juger et sans murmurer contre lui ; tu ne veux pas discuter la volonté de celui qui te commande , mais tu obéis avec simplicité de cœur et prudence, en tout ce qui n'est pas "péché, et rien ne peut t'arrêter. Il est donc bien vrai que l'obéissance goûte la douceur dans l'amertume , et la vie de la grâce au milieu de la mort. 0 mes enfants bien-aimés ! qui ne se passionnerait pas pour les fruits si suaves et si doux que l'âme trouve dans la vertu de l'obéissance ? Savezvous qui les recueille? Celui dont l'œil de l'intelligence et la pupille de la très-sainte Foi contemplent la vérité : il connaît dans cette vérité la bonté de Dieu à son égard, et dans cette bonté se trouve l'excellence de cette douce et royale vertu.
9. Quel est celui qui ne la voit pas? Celui qui n'a pas la lumière et ne la connaît pas ; ne la connaissant pas , il ne l'aime pas ; et ne l'aimant pas, il n'est pas revêtu, mais il est dépouillé de l'obéissance ; il est couvert de la désobéissance , qui donne un fruit de mort : c'est un vent contraire qui brise la barque, en la jetant contre des écueils signalés. Ainsi l'âme privée de la grâce se perd au milieu des flots et des malheurs où l'entraîne le péché mortel ; elle devient insupportable à elle-même , parce qu'elle n'a plus la charité fraternelle ; elle oublie le vœu qu'elle a fait, et ne l'observe pas. En manquant à l'obéis-
sance, elle manque à la continence. Il est impossible à celui qui n'obéit pas d'être chaste, et, s'il l'est de corps, il ne le sera pas d'esprit. Il n'observe pas le vœu de pauvreté volontaire, parce que l'amour -propre lui fait désirer les plaisirs du monde , et il s'ennuie de la prière et de la cellule, parce qu'il se plaît à la conversation des hommes : quelle misère ne lui cause-t-elle pas ! Il perd son temps, il tourne la tête en arrière pour regarder la charrue , et il ne persévère pas ; il devient faible, et la moindre chose le renverse; il se prive de toute vertu , et il discute toujours avec orgueil les intentions des autres , et surtout celles de son supérieur. 10. La langue, mes chers enfants, ne saurait dire tous les maux que cause la désobéissance. Le désobéissant est impatient et ne peut supporter une parole ; il est entouré de liens nombreux et ne peut s'en débarrasser; il goûte dès cette vie les arrhes de l'enfer. Que dire enfin? Nous dirons que tout mal vient de la désobéissance , parce qu'elle est privée de la charité et de l'humilité , qui sont les deux ailes qui servent à voler jusqu'à la vie éternelle. Elle n'a pas non plus la patience, qui est la moelle de la charité ; c'est par la charité que l'àme arrive à l'obéissance. Aussi, c'est en voyant qu'il n'y a p^ d'autres moyens d'éviter tous ces maux et d'acquérir tous les biens que donne l'obéissance, que je vous ai dit que je désirais vous voir affermis dans la vraie et sainte patience , car on ne peut avoir l'obéissance sans la patience, et la patience procède de la charité. C'est l'amour qui rend patient , obéissant , et qui remplit du parfum de l'humilité. Ainsi donc, mes enfants, puisque vous êtes entrés dans la barque de la vie religieuse , courez avec le bon vent de l'obéissance
jusqu'à la mort, afin d'arriver sans péril au port de la ■vie éternelle. Baignez- vous dans le sang de Jésus crucifié. Demeurez dans la sainte et douce dUection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour. Recommandez -moi particulièrement au prieur et à tous ses enfants, et soyez des miroirs d'obéissance. Doux Jésus, Jésus amour.