CXXIV (78). — A FRÈRE NICOLAS DE GHIDA
RELIGIEUX OLIVETÀIN (i). PENDANT l'extase.
De la cellule intérieure et de la cellule extérieure. — Combien il est dangereux d'en sortir.
AU HOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Mon très-cher Fils dans le Christ , le doux Jésus , moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir habiter la cellule de la connaissance de vous-même et de la connaissance de Dieu à votre égard; cette cellule est une demeure que l'homme porte avec lui partout où il va. Dans cette cellule s'acquièrent les vraies et solides vertus, surtout la vertu de l'humilité et de l'ardente charité. Car, dans la connaissance de nous-mêmes , l'àme s'humilie en voyant son imperfection et son néant ; elle voit qu'elle a reçu l'être de Dieu. Elle connaît ainsi la bonté de son Créateur envers elle ; elle lui rapporte l'être et toutes les
(1) Nicolas de Ghida était un médecin très-célèbre de Sienne. Il devint disciple de sainte Catherine, et quitta le monde.
grâces qui y ont été ajoutées. Elle acquiert ainsi la vraie et parfaite charité, elle aime Dieu de tout son cœur, de toutes ses forces; et comme elle l'aime, elle conçoit aussi la haine de la sensualité. Celui qui se hait luimême est content que Dieu veuille et puisse le punir de ses iniquités de la manière qui lui convient; il est alors patient dans toutes les tribulations qui lui viennent du dedans ou du dehors. S'il est troublé à l'intérieur par diverses pensées, il le souffre volontiers, se regardant indigne de la paix et du repos d'esprit dont jouissent les autres serviteurs de Dieu. Il se trouve digne de la peine, et indigne du fruit qui récompense la peine. D'où cela vient-il? De la sainte connaissance de lui-même. Celui qui se connaît connaît Dieu et la bonté de Dieu pour lui ; c'est pourquoi il l'aime. Qu'est-ce qui réjouit alors son Ame ? Il se réjouit de souffrir pour Jésus crucifié sans l'avoir mérité. Il ne s'inquiète pas des persécutions du monde, ni de la calomnie des hommes, mais il se plaît à supporter les défauts de son prochain. Il cherche à suivre fidèlement les obligations de la règle, et il aimerait mieux mourir que de secouer le joug de l'obéissance. Il est toujours soumis non-seulement aux supérieurs, mais encore aux plus petits. Il n'est pas présompteux, et ne s'estime en rien. Il s'abaisse devant tout le monde pour Jésus crucifié, non par complaisance ou par faiblesse, mais par humilité et par amour de la vertu. Il fuit les conversations du siècle et de ses partisans, il fuit jusqu'au souvenir de ses proches, et il évite leur société comme il craindrait des serpents dangereux . •
2, Il s'est passionné pour sa cellule , et il se plaît à y réciter des psaumes, d'humbles et continuelles prières ;
il s'est fait de sa cellule un ciel, et il aime mieux y rester au milieu des peines et des tentations du démon, que de trouver au dehors la paix et le repos. D'où lui vient cette connaissance, ce désir? 11 l'acquiert dans la cellule de la connaissance de lui-même; car s'il ne s'était pas fait d'abord cette cellule spirituelle , il n'aimerait pas sa cellule matérielle. Mais parce qu'il voit, et qu'il comprend combien il est dangereux de parler et de quitter sa cellule, il s'y affectionne; et en effet un religieux hors de sa cellule meurt, comme un poisson hors de l'eau. Quel danger pour un religieux de se répandre au dehors ! Combien avons-nous vu de colonnes renversées par terre pour avoir voulu fréquenter le monde, et sortir de leurs cellules sans y être obligées. Lorsqu'on le fait par obéissance ou par des motifs pressants de charité , l'àme n'en reçoit aucun dommage ; mais elle en souffre lorsque c'est par légèreté de cœur ou par une charité mal entendue, que le démon lui inspire souvent pour lui faire abandonner la cellule, et l'occuper du prochain. Elle ne voit pas que la charité doit d'abord s'occuper d'elle-même , c'est-à-dire, qu'elle ne doit pas se nuire en faisant des choses qui empêchent sa perfection, pour être utile à son prochain. Pourquoi est-il si nuisible au religieux de quitter sa cellule? Parce qu'avant d'en sortir, il est sorti de la cellule de la connaissance de luimême. S'il n'en était pas sorti, il aurait connu sa faiblesse ; et à cause de cette faiblesse, il n'aurait pas voulu sortir, mais rester.
3. Savez-vous quels fruits on cueille en sortant ainsi? Des fruits de mort, parce que l'esprit se dissipe; en recherchant la société des hommes , il abandonne celle des anges. L'esprit se vide de la sainte pensée de Dieu ,
pour s'emplir de l'amour des créatures. L'imagination troublée diminue la dévotion et le zèle pour la prière ; elle refroidit les bons désirs de l'àme , et elle ouvre la porte des sens; l'œil voit ce qu'il ne doit pas voir, l'oreille entend ce qui est contraire à la volonté de Dieu et au bien du prochain, la langue parle de choses inutiles, et oublie de parler de Dieu. Le religieux se nuit à luimême, et nuit au prochain en le privant de prières; car c'est le temps où il devrait prier pour lui qu'il emploie à discourir , et souvent à le mal édifier. Jamais la langue ne pourra dire tout le mal qui en résulte. Il ne voit pas que , s'il n'y prend pas garde , il glissera tant qu'il abandonnera le bercail de la vie religieuse. Celui au contraire qui se connaît voit le danger, et se réfugie dans sa cellule ; là il occupe son esprit en embrassant la Croix , et en conversant avec les saints docteurs , qui , tout enivrés de la lumière surnaturelle, parlaient de la bonté de Dieu et de leur bassesse , et se passionnaient pour la vertu, se nourrissant de l'honneur de Dieu et du salut des âmes sur la table de la très-sainte Croix, en supportant les peines avec une vraie persévérance jusqu'à la mort. C'est cette société qu'il aime.
4 . Quand l'obéissance l'oblige de sortir, il en souffre ; mais quand il est dehors, il reste toujours dans sa cellule par un vrai et saint désir; il s'y nourrit du précieux sang, et s'unit par l'amour au Bien suprême et éternel. Il ne fuit pas, et ne refuse pas le travail; mais en vrai chevalier, il reste dans sa cellule comme sur le champ de bataille, se défendant contre l'ennemi avec le glaive de la haine et de l'amour, avec le bouclier de la très-sainte Foi. Il ne tourne jamais la tête en arrière ; mais avec l'espérance et la lumière de la Foi, il persévère jusqu'à
ce que la persévérance lui mérite la couronne de la gloire. 11 acquiert la richesse des vertus , mais il ne l'acquiert et ne l'achète pas autre part que dans la connaissance de lui-même et de la bonté de Dieu à son égard. C'est cette connaissance qui le fait demeurer dans sa cellule intérieure et extérieure, et il ne pourrait autrement s'enrichir. C'est parce que j'ai vu qu'il n'y avait pas d'autre moyen, que je vous ai dit que je désirais vous voir habiter la cellule de la connaissance de vousmême et de la bonté de Dieu à votre égard ; sachez bien qu'en dehors de cette cellule, vous ne pourrez acquérir de vertu. Aussi je veux que vous vous renfermiez en vous-même, que vous gardiez votre cellule, qu'il vous soit pénible d'en sortir, à moins que l'obéissance ou quelque motif impérieux ne vous y oblige. Craignez de vous exposer à un incendie en allant dans le monde , et que la conversation des séculiers vous paraisse un poison. Réfugiez-vous en vous-même, et ne soyez pas cruel pour votre âme. Mon Fils bien-aimé, je ne veux pas que nous dormions plus longtemps ; éveillons-nous dans la connaissance de nous-mêmes, et nous y trouverons le sang de l'humble Agneau sans tache. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Recommandez nous bien au prieur et aux autres religieux. Doux Jésus, Jésus amour.