CXXXIII (74). — A FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE
DE l'ordre des frères PRÊCHEURS, A MAITRE JEAN,
TERTUIBE DE l'oRDRE DES ERMITES DE SÀINT-AUGUSTm,
ET A TOUS LEURS COMPAGNONS, rEHDANT QU'ILS tTAIENT A AVIGNON (1).
De la foi au milieu des persécutions de l'Église. — Coramenl Dieu tire le bien du mal.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mes très-chers Fils dans le Christ Jésus, votre misérable mère a un ardent désir de voir vos cœurs et vos affections cloués sur la Croix , unis et liés avec ce lien qui a uni et lié Dieu à l'homme et l'homme à Dieu. Oui, mon àme désire voir vos cœurs et vos affections unis au Verbe incarné , au doux Jésus , et de telle manière que ni les démons ni les créatures ne puissent vous en séparer. Je n'en doute pas, si vous êtes liés et
(1) Nous ne dirons rien ici du bienheureux Raymond de Capoue , confesseur de sainte Catherine de Sienne; nous en avons parlé dans l'avant -propos de l'admirable Vie de celle qu'il appelait sa mère. On peut lire aussi le témoignage qu'en a rendu le bienheureux Etienne Maconi dans sa lettre écrite à l'occasion du procès de Venise.
embrasés par le doux Jésus , tous les démons de l'enfer avec toutes leurs malices ne pourront vous priver de ce doux amour et de cette union. Je veux qu'il en soit ainsi, et il faut absolument que vous ne cessiez jamais d'alimenter le feu des saints désirs avec le bois de la connaissance de vous-mêmes. C'est ce bois qui nourrit le feu de la divine charité. La charité s'acquiert par la connaissance et par l'ineffable charité de Dieu. Et alors l'âme s'attache à son prochain , et plus elle donne d'aliment au feu, c'est-à-dire plus elle se connaît elle-même, plus s'augmente l'ardeur de son amour pour Jésus-Christ et son prochain. Cachez -vous donc dans la connaissance de vous-mêmes, et n'en sortez jamais, pour que la mauvaise bête (1) ne vous trompe pas par ses illusions, et ne vous divise pas les uns les autres, ce qui vous ferait perdre l'union de la charité divine. Je veux et j'exige que vous vous soumettiez les uns aux autres, et que vous supportiez mutuellement vos défauts (2), à l'exemple de Jésus, la Vérité suprême, qui a voulu être le plus petit, et qui a humblement porté nos iniquités et nos défauts. Je veux que vous fassiez de même, mes Fils bien-aimés ; aimez-vous, aimez-^ vous, aimez-vous les uns les autres , réjouissez- vous et soyez dans l'allégresse , car le temps de l'été approche.
2. Le premier jour d'avril (3), pendant la nuit, Dieu m'a révélé plus particulièrement ses secrets, et m'a fait
(1) Malatasca . expression dont sainte Catherine de Sienne se servait pour désigner le démon , et qui signifie un mauvais sac. Non-seulement le démon est rempli de méchanceté, mais il recueille toutes nos fautes pour nous faire condamner au dernier jugement.
(2) Ces expressions montrent quelle autorité sainte Catherine avait sur ses disciples, et sur son confesseur même.
(3) Le 1" avril 1376.
connaître des choses si admirables, que mon âme ne croyait plus être dans son corps. Ses jouissances étaient si grandes , si abondantes , que la langue ne pourrait jamais les dire. Dieu m'expliqua surtout le mystère de la persécution que souffre maintenant la sainte Église , et son renouvellement, son exaltation dans les temps à venir. Pour me faire comprendre que les circonstances où se trouve maintenant l'Église sont permises pour lui rendre sa splendeur, la Vérité suprême me citait deux paroles qui sont dans le saint Évangile : <r II est nécessaire que le scandale arrive dans le monde (1). Puis Notre- Seigneur ajoutait : « Mais malheur à celui par qui vient le scandale. » Comme s'il disait : « Je permets ce temps de persécution pour arracher les épines dont mon Épouse est tout entourée, mais je ne permets pas les pensées coupables des hommes. Sais-tu ce que je fais ? Je fais comme j'ai fait quand j'étais dans le monde ; j'ai fait un fouet de corde, et j'ai chassé ceux qui vendaient et qui achetaient dans le Temple , ne voulant pas que la demeure de mon Père devienne une caverne de voleurs. Je te dis que je fais maintenant de même. Je fais un fouet des créatures, et avec ce fouet je chasse les marchands impurs, cupides, avares et enflés d'orgueil, qui vendent et achètent les dons du Saint-Esprit. »
3. Et en effet, avec le fouet de la persécution des créatures, Notre-Seigneur les chassait, et les arrachait par la force de la tribulation à leur vie honteuse et déréglée. Le feu augmentait en moi , et je voyais avec admiration les chrétiens et les infidèles entrer dans le côté de Jésus crucifié , et je passais par le désir et
(1) s. Matth., xviii, 7.
l'amour, et par leur moyen j'entrais avec eux dans le Christ, le doux Jésus. J'étais accompagnée de mon père saint Dominique , de saint Jean et de tous mes enfants; et alors il me mettait la Croix sur les épaules et l'olivier à la main, comme s'il m'ordonnait de les porter aux uns et aux autres. Il me disait : « Va leur dire : Je vous annonce une grande joie. » Et alors mon àme s'enivrait davantage, et se perdait avec les bienheureux par l'union de l'amour dans la divine Essence; et ces douceurs étaient si grandes, qu'elle oubliait la peine qu'elle avait rassentie en voyant offenser Dieu. Je disais : 0 heureuse et bienheureuse faute ! Le doux Jésus souriait, et disait : « Le péché , qui n'est que néant , peut-il être heureux? Sais -tu ce que saint Grégoire exprimait en disant : Heureuse et bienheureuse faute ! En quoi celleci est-elle heureuse, et que voulait dire saint Grégoire? » 4, Je répondais ce qu'il me faisait répondre, et je disais : « Je vois bien, mon doux Seigneur , je sais bien que le péché n'a rien de bon et d'heureux en lui-même, mais c'est le fruit qui sort du péché. 11 me semble que saint Grégoire a voulu dire que Dieu, à cause du péché d'Adam, nous a donné le Verbe, son Fils unique, et le Verbe nous a donné son sang; il nous a rendu la vie en nous donnant la sienne avec un si ardent amour ! » Ainsi le péché est heureux, non par lui-même, mais par le bien, le trésor dont il a été l'occasion. 11 en est de même maintenant. Du mal que font les mauvais chrétiens en persécutant l'Épouse du Christ, doit naître l'honneur, la lumière, le parfum des vertus pour cette Épouse. Et cela était si doux , qu'il me semblait qu'il n'y avait aucune comparaison emtre l'offense et la bonté infinie que Dieu témoignait à son Épouse. Alors je me
réjouissais, je tressaillais d'allégresse, et je voyais si clairement ce temps à venir, qu'il me semblait le posséder, le goûter, et je disais avec Siméon : « Nunc dimittis servum luum, Domine, secundum. verbum tuum inpace. » Il y avait là des mystères si grands , que la langue est incapable de les dire, le cœur de les comprendre, et l'œil de les voir.
5. Oh ! quelle langue pourrait raconter les merveilles de Dieu? Ce n'est pas la mienne , pauvre misérable que je suis; je veux garder le silence, et me donner tout entière à chercher l'honneur de Dieu, le salut des âmes, la rénovation et l'exaltation de la sainte Église ; et parla grâce et la force de l'Esprit-Saint , je veux persévérer ainsi jusqu'à la mort. Car c'est ce désir qui m'a fait et me fera crier avec amour et compassion vers notre Christ sur terre, vers vous mon Père, et vers mes enfants bien-aim^s. Pour que votre démarche réussisse , réjouissez-vous, réjouissez-vous, soyez dans l'allégresse. 0 Dieu, mon doux Amour, accomplissez bientôt les désirs de vos serviteurs. Je ne veux pas vous en dire davantage , et pourtant je ne vous ai rien dit. Je me meurs de désirs et d'attente ; ayez compassion de moi. Priez la divine Bonté et le Christ de la terre pour qu'il se hâte. Demeurez dans la sainte et douce diiection de Dieu. Plongez-vous dans le sang de Jésus crucifié ; que rien ne vous abatte, mais prenez de plus en plus courage. Réjouissezvous, réjouissez vousdeces douces fatigues. Aimez-vous, aimez- vous, aimez- vous les uns les autres. Doux Jésus, Jésus amour.