CXXXV (89). —AU FRÈRE RAYMOIND DE CAPOUE
DE l'ordre des frères PRÊCHEURS.
Du zèle pour le salut des âmes, et de l'amour des souffrances. — Vision de sainte Callierine,
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon très-cher et bien-aimé Père et Fils en Jésus- Christ, que m'a donné la douce Vierge Marie, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir les enfants véritables et les hérauts du Verbe incarné le Fils de Dieu , non-seulement par la parole , mais par les œuvres , à l'exemple du Maître de la vérité , qui a fait le bien avant de l'annoncer. C'est ainsi que vous porterez du fruit , et que vous deviendrez le canal par lequel Dieu répandra sa grâce dans le cœur des auditeurs. Apprenez, mes enfants, que nous ne pourrons jamais acquérir la sainteté et la faim de l'honneur de Dieu et du salut des âmes , si nous n'allons pas à l'école du Verbe , l'Agneau immolé et abandonné sur la Croix. C'est là seulement que nous apprendrons la vraie doctrine. Il Ta dit lui-même : « Je suis la voie , la vérité , la vie , et personne ne peut
aller au Père, si ce n'est par moi (1). » Que l'œil de \otre intelligence s'ouvre donc pour voir; prêtez l'oreille, et entendez la doctrine qu'il vous donne ; voyezvous vous-mêmes; car vous vous trouverez en lui, et vous le trouverez en vous. Vous trouverez en lui qu'il vous a créé , par grâce et non par obligation , à son image et ressemblance ; et vous trouverez eu vous l'infinie bonté de Dieu , qui a pris notre ressemblance par l'union qu'il a faite de la nature divine avec la nature bumaine.
2. Que nos cœurs se brisent et se fendent en voyant ce feu, ces flammes d'amour. Dieu est uni à l'homme , et l'homme à Dieu ! Cet amour ineffable, comment l'homme pourra-t-il le comprendre? C'est à cette douce école, mes enfants , parce que l'amour vous conduira et vous servira de guide. Ouvrez donc l'oreille pour entendre sa doctrine , qui est la pauvreté volontaire , la patience contre les injures ; elle enseigne à rendre le bien pour le mal, à être petit , humble , foulé aux pieds, abandonné du monde , à supporter les mépris , les outrages, les injures, les affronts, les calomnies , les murmures, les tribulations, les persécutions des hommes, des démons visibles et invisibles , et de la chair corrompue, qui veut toujours se révolter contre son Créateur et combattre l'esprit. Oui, sa doctrine est de souffrir tout avec patience , et de résister avec les armes de la haine et de l'amour. 0 douce et précieuse doctrine ! trésor qu'il a choisi pour lui-même, et qu'il a laissé à ses disciples! Il ne pouvait leur laisser de plus grandes richesses. Si la divine Bonté avait pensé que les plaisirs,
(1) S. Jean, iiv, 6.
— ailles jouissances de l'amour -propre, les vanités et les frivolités du cœur, fussent des biens , elle les aurait pris pour elle-même. Mais, parce que la sagesse du Verbe incarné a vu et connu que c'était la meilleure part , il l'a prise, et il s'en est revêtu par amour. Ainsi font ses serviteurs et ses enfants qui suivent les traces de leur Père. Je ne veux pas que vous ignoriez ces choses, et que vous quittiez cette douce voie et cette délicieuse école. Il faut, comme des enfants fidèles, vous revêtir de ce vêtement, et y être si attachés, qu'il ne vous quitte qu'en quittant la vie. Alors, nous abandonnerons le vêtement de la peine, et nous resterons revêtus du vêtement du bonheur, et nous mangerons à la table de l'Agneau le fruit qui récompensera nos travaux.
3. C'est ce que fit l'apôtre saint Paul, qui se revêtit de Jésus crucifié, et fut privé des douceurs de la divine Essence. Il se revêtit de l'humanité du Sauveur, c'est-àdire des peines et des opprobres de Jésus crucifié ; c'était la seule chose qu'il désirait. Il disait : « Je ne veux me glorifier qu'en la Croix de Jésus crucifié (1). » Et il l'aimait tant, qu'il disait une fois à une de ses servantes : « Ma douce fille , j'y étais attaché si étroitement par les liens de l'amour, que je n'ai pu m'en séparer qu'en perdant la vie. » Le doux saint Paul montra bien qu'il avait étudié cette doctrine et qu'il la possédait parfaitement , car il devint avide et passionné pour les âmes; il les attirait comme l'éponge attire l'eau. En passant par la voie des opprobres , on trouve l'ineffable charité, la bonté infinie avec laquelle Dieu aime souverainement sa créature. On voit qu'il ne veut autre chose
(1) Ép. aux Gai., VI, 14.
que notre sanctification , l'honneur de son Père , notre salut, et que c'est pour l'accomplir qu'il s'est livré à la mort. Paul reçoit et comprend cette doctrine , et parce qu'il l'a comprise, il se consacre à l'honneur de Dieu et au service du prochain. Il annonce courageusement la vérité; il ne s'endort pas dans la négligence; mais, plein de zèle, il devient un vase d'élection toujours ardent à porter et à répandre la parole de Dieu.
4. C'est aussi le désir de mon àme, et j'ai désiré a>ec un grand désir faire cette pàque avec vous , c'est-à-dire voir mon désir accompli et consommé. Oh 1 combien sera heureuse mon àme , quand je vous verrai plus que tous les autres fixés et affermis en votre objet , en Jésus crucifié, pour vous nourrir et vous rassasier de la nourriture de l'âme. Car l'âme ne se voit pas par ellemême, mais elle se voit en Dieu, elle voit Dieu en Dieu , en tant qu'il est la souveraine , l'éternelle Bonté, si digne d'être aimée. Elle contemple en elle l'effet de son ardent amour, elle y trouve l'image de la créature, et elle trouve Dieu dans son image ; cet amour, que Dieu lui porte, elle voit qu'il l'étend à toute créature, et aussitôt elle se sent forcée d'aimer le prochain comme elle-même, parce qu'elle voit que Dieu l'aime souverainement, en se regardant dans la source de l'océan de la divine Essence. Alors son désir la porte à s'aimer en Dieu , et à aimer Dieu eu elle, comme celui qui regarde dans une fontaine où il voit son image : il aime à la voir, et il se réjouit ; et, s'il est sage, il sera porté à aimer plus la fontaine que son image; car, s'il ne l'avait pas vue, il ne l'aurait pas aimée, et il n'aurait pas corrigé les défauts de son visage, qu'il a vu dans la fontaine.