‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 4)Chapitre 62 sur 115 · CXXXVI (90). — AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE · texte numérisé non relu

CXXXVI (90). — AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE

DE l'ordre des frères PRÊCHEURS (1).

Vision de sainte Calherinc. — Ses entreliens avec Dieu. — Elle apprend miraculeusement à écrire.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon très-doux et très-cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir suivre et aimer la vérité , afln que vous soyez le vrai fils de Jésus crucifié, la Vérité même, et une fleur de bonne odeur daus votre saint Ordre et dans le corps mystique de la sainte Église , comme vous devez l'être. 11 ne faut pas se lasser et tourner la tête en arrière, à cause des épines de la persécution ; car celui-là serait bien insensé , qui laisserait la rose par crainte des épines Mon désir est de vous voir courageux et sans crainte d'aucune créature.

2. Je suis certaine que l'infinie bonté de Dieu accomplira mon désir. Fortifiez- vous , mon très cher Père,

(1) Celte longue lettre est comme l'ébauche du dialogue que sainte Catherine a dicté à ses disciples vers le milieu de l'année 1378. Elle est écrite de sa main , et probablement en état d'extase.

dans la douce Épouse du Christ ; car, plus abondent les tribulations et l'amertume, plus la Vérité divine promet de faire abonder la douceur et la consolation ; et cette douceur sera le renouvellement des saints et bons pas teurs, qui sont des fleurs de gloire, en offrant à Dieu le parfum et l'éclat des vertus. La réforme se fera dans les ministres et les pasteurs seulement ; l'Épouse n'a pas besoin d'être réformée , car le fruit qu'elle donne ne peut jamais être diminué ou gâté par les défauts des ministres. Réjouissez-vous donc dans votre amertume, puisque la Vérité a promis de nous donner l'adoucissement après l'amertume. C'est la consolation que j'ai eue en recevant la lettre du doux Père et la vôtre , parce que j'avais eu l'amertume du malheur de l'Église et de votre propre amertume , dont j'ai beaucoup souffert intérieurement le jour de saint François. J'ai eu aussi la joie, parce que vous m'avez tirée des pensées qui m'affligeaient quand j'ai eu lu la lettre et tout appris. J'ai prié une servante de Dieu d'offrir ses larmes et ses sueurs eu la présence de Dieu pour l'Épouse et pour l'infirmité du Père.

3. Aussitôt, par un effet de la grâce divine, elle ressentit un désir plus grand et une joie surnaturelle ; elle attendait le matin pour avoir la messe; c'était le jour de Marie , et quand fut venue l'heure de la messe , elle se mit à sa place avec une vraie connaissance d'ellemême , rougissant devant Dieu de son imperfection ; elle s'élevait au-dessus d'elle-même par l'ardeur de son désir, et elle» fixait l'œil de l'intelligence sur la Vérité éternelle, et lui adressait quatre demandes en s'offrant, elle et son Père, à l'Épouse de la Vérité ; et elle demandait d'abord la réforme de la sainte Église. Alors Dieu

se laissant \aincre par ses larmes et enchaîner par ses désirs, lui disait : Ma très-douce fille, vois combien sa face est souillée par le vice et l'amour-propre ; combien elle est enflée par l'orgueil et l'avarice de ceux qui se nourrissent sur son sein ; mais prends tes larmes et tes sueurs, puise-les dans la fontaine de ma divine charité, et lave son visage , car je te promets que sa beauté ne lui sera pas rendue avec le glaive , la violence et la guerre , mais avec la paix , avec les humbles et continuelles prières, les sueurs, les larmes que répandent dans leur ardent désir mes serviteurs; et ainsi j'accomplirai ton désir au milieu des souffrances , et en aucune occasion ma providence ne te fera défaut.

4. Et encore que le salut du monde entier fût compris dans cette demande , cette personne le demandait plus particulièrement dans sa prière. Alors Dieu lui montrait avec quel amour il avait créé l' homme j il disait : Vois combien chacun me persécute; vois, ma 011e, combien tous m'outragent par toutes sortes de péchés , et surtout par ce misérable et abominable amour d'eux-mêmes, qui est la cause de tout mal, et qui empoisonne le monde entier. Vous donc , mes serviteurs, offrez-moi de continuelles prières, afin d'apaiser la colère de mon jugement. Apprends que personne ne peut m'échapper; ouvre les yeux de l'intelligence et regarde ma main. Elle regardait, et elle voyait l'univers tout entier renfermé dans sa main , et Dieu disait : Je veux que tu saches que personne ne peut m'échapper ; tous m'appartiennent par la justice ou par la miséricorde; et parce qu'ils sont sortis de moi, je les aime d'une manière ineffable , et je leur ferai miséricorde par le moyen de mes serviteurs.

5. Alors le feu du désir augmentait dans cette âme , qui était à la fois heureuse et affligée ; elle rendait grâce à la Bonté divine , et elle comprenait que Dieu lui avait manifesté les défauts des créatures pour la forcer à s'élever vers lui avec plus de zèle et de désir ; et son ardeur devenait si grande , qu'elle méprisait la sueur qui inondait son corps, parce qu'elle aurait voulu que ce fût une sueur de sang. Elle se disait à elle-même : Mon âme , tu as perdu tout le temps de ta vie, et tu es cause de tant de malheurs généraux et particuliers qui sont arrivés dans le monde et dans la sainte Église. Aussi, je \eux que tu les répares avec une sueur de sang. Alors cette àme, excitée par ses saints désirs, s'élevait plus haut , et contemplait la Charité divine avec les yeux de l'intelligence; elle voyait et elle goûtait combien nous sommes obligés de chercher la gloire et l'honneur de Dieu dans le salut des âmes.

6. C'est à cela que l'appelait et l'attirait la Vérité suprême en répondant à la troisième demande que lui faisait faire la faim de votre salut. Il lui disait : Ma fille, je veux que tu lui consacres tous tes soins; mais ni toi, ni lui, ni aucune autre, vous ne pourrez rien sans souffrir les nombreuses persécutions que je permettrai. Puisqu'il désire mon honneur dans la sainte Église, dis-lui qu'il doit aimer et vouloir souffrir avec une véritable patience ; c'est à cela que je verrai que lui et mes autres serviteurs cherchent véritablement mon honneur ; et alors il sera mon cher fils , et il se reposera sur le sein de mon Fils unique, dont j'ai fait un pont, afin que vous puissiez tous parvenir à goûter et à recevoir la récompense de vos peines.

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