CXXXVII(91). — AU FRERE RAYMOND DE CAPOUE
DE l'oRDRB des frères PRÊCHEURS.
De la patience dans les persécutions. — Du dévouement à l'Église.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Mon très-cher et très-doux Père dans le Christ, le doux Jésus , moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir combattre généreusement contre les tentations et les embûches du démon, contre la malice et les persécutions des hommes, et contre l'amour-propre. Celui qui ne se délivre pas de cet ennemi par la vertu et par une sainte haine ne peut jamais être fort dans les combats que nous avons à souffrir tous les jours. L'amour-propre nous affaiblit; et il est nécessaire de s'en préserver par la force de la vertu, que nous acquerrons dans l'amour ineffable que Dieu nous a manifesté par le moyen du sang de son Fils unique. Cet amour que nous puisons dans l'amour divin nous donne la lumière; la vie et la lumière pour connaître la vérité nécessaire à notre salut, pour acquérir la perfection véritable, et pour tout souffrir avec
patience, force et constance jusqu'à la mort. Cette force nous \ient de la lumière qui nous fait connaître la Térité, et nous acquérons par elle la \ie de la grâce divine. Enivrez-vous du sang de l'Agneau sans tache, et soyez donc le serviteur fidèle, et non pas infidèle, de votre Créateur. N'hésitez pas; ne tournez pas la têle en arrière dans les combats et dans les ténèbres où vous vous trouvez; mais persévérez avec foi jusqu'à la mort , parce que vous savez bien que la persévérance vous donnera la récompense de vos peines.
2. J'ai appris d'une servante de Dieu qui vous offre sans cesse à lui dans la prière , que vous aviez éprouvé de grands combats, et que votre àme est dans les ténèbres par les illusions et les artifices du démon, qui veut vous faire voir de travers ce qui est droit , et droit ce qui est de travers (1). Il agit ainsi pour vous arrêter dans vos progrès, et vous empêcher d'atteindre votre but; mais prenez courage, parce que Dieu a veillé et veillera sur vous , et que sa providence ne vous manquera pas. Ayez soin en toute occasion de recourir à Marie, et d'embrasser la sainte Croix. Ne vous laissez pas troubler , mais traversez cette mer orageuse sur la barque de la miséricorde divine. Je sais que des religieux et des séculiers , des membres du corps mystique de la sainte Église vous ont persécuté et vous persécutent ; je sais que vous avez eu des désagréments, et que vous avez reçu des reproches du Vicaire de Jésus- Christ. Vous avez souffert pour vous et pour moi de tout le monde ; ne contestez pas , mais supportez tout avec patience, en vous retirant sur-le-champ et en vous
(1) Sainte Catherine parie d'elle-même. Dieu lui avait donné le privilège de voir l'état des âmes.
renfermant dans la connaissance de vous-même ; considérez pieusement que Dieu vous a rendu digne de souffrir pour l'amour de la Vérité, et d'être persécuté pour sou nom , et jugez-vous avec une humilité sincère, digne de la peine et indigne de la récompense. Tout ce que vous aurez à faire, faites-le avec prudence, ayant toujours Dieu devant les yeux ; que toutes vos paroles et vos actions soient dites et faites en présence de Dieu et de vous-même. Dans le saint exercice de la prière , vous trouverez pour maître et docteur le Saint- Esprit, qui répandra en vous une lumière de sagesse qui vous fera discerner et choisir ce que demande son honneur. C'est la doctrine que nous a donnée la Vérité suprême, qui a pourvu à tous nos besoins avec un amour infini.
3. S'il arrive, mon très-cher Père, que vous vous trouviez en la présence de Sa Sainteté notre très-saint Père, le Vicaire du très-doux Jésus, recommandez-moi humblement à lui (1); demandez-lui pardon de tant de fautes commises contre Dieu par ignorance et négligence; j'ai désobéi à mon Créateur, qui m'invitait à crier vers lui par mes désirs et mes prières, et à m'adresser moi-même à son Vicaire. Ce sont ces fautes sans nombre qui sont cause, je crois, des persécutions qu'il a souffertes, et on peut attribuer à mes iniquités les maux de la sainte Église. Il a bien raison de se plaindre de moi, et de me punir de mes fautes; mais dites-lui que je ferai tous mes efforts pour m'en corriger, et lui mieux obéir. J'espère de la bonté de Dieu qu'il jettera un regard de sa miséricorde sur lÉpouse du Christ et de son
(1) Le B. Raymond jouissait de toute la confiance de Grégoire XI.
Vicaire , et aussi sur moi ; il m'ôtera mes défauts et mon ignorance, il donnera à son Épouse la consolation de la paix ; il la renouvellera au milieu des souffrances, car il est impossible d'arracher sans peine les épines et les abus qui étouffent tout dans le jardin de la sainte É»lise.
4. Pour le Saint-Père, Dieu lui fera la grâce d'être courageux , et de ne tourner la tête en arrière pour aucune difficulté, aucune persécution que lui feront ses enfants coupables ; il sera constant et persévérant , il ne fuira pas le travail , mais il se jettera comme un agneau au milieu des loups avec la faim et le désir de l'honneur de Dieu et du salut des âmes, ne sinquiétant pas des choses temporelles pour s'appliquer aux spirituelles. S'il fait ainsi ce que demande la Bonté divine, Tagneau deviendra le maître des loups, et les loups deviendront des agneaux ; et nous verrons la gloire et l'honneur de Dieu, le bien et la paix de la sainte Eglise. Il est impossible de réussir d'une autre manière. Ce n'est pas par la guerre, mais par la paix , la douceur et par des peines spirituelles que le père doit punir son fils qui a commis des fautes. Hélas ! hélas ! hélas ! très-saint Père , le premier jour que vous êtes venu à votre poste, vous l'avez fait. J'espère, en la bonté de Dieu et en votre sainteté; ce qui n'est pas fait, vous le ferez : c'est le moyeu de sauver les intérêts temporels et spirituels.
5. Vous savez ce qui vous a été dit : Dieu vous demande de travailler à la réforme de la sainte Église en punissant les abus, et en choisissant de bons pasteurs. Faites la paix avec vos enfants coupables en prenant le moyen le meilleur et le plus agréable à Dieu , et vous
pourrez ensuite soutenir avec ces armes l'étendard de la très-sainte Croix contre les infidèles. Je crois que nous négligeons de faire ce qu'on peut faire non par la force et par la guerre, mais par la paix, la douceur, en punissant les fautes de chacun, non pas autant qu'il le mérite, parce qu'il ne pourrait le souffrir, mais autant que le malade est capable de le supporter ; et nous sommes sans doute ainsi cause de tous ces malheurs, ces ruines et ces révoltes qui affligent l'Église et ses ministres. Je crains que si on n'y remédie en faisant ce qu'on n'a pas fait, nos péchés ne nous attirent de plus grands désastres que ceux que peut causer la perte des choses temporelles.
6. Tous ces malheurs et toutes vos peines viennent de moi, misérable, de mon peu de vertu et de mes nombreuses désobéissances. Très-Saint Père , voyez à la lumière de la raison et de la vérité ce que vous avez à me reprocher, non pour me punir, mais pour me plaindre. A qui m'adresser, si vous m'abandonnez ? Qui me secourra, qui sera mon refuge, si vous me chassez? Mes persécuteurs me poursuivent, et je me réfugie vers vous et vers les autres serviteurs et enfants de Dieu ; et si vous m'abandonnez en vous irritant et vous indignant contre moi, je me cacherai dans les plaies de Jésus crucifié, dont vous êtes le Vicaire, et je sais qu'il me recevra, parce qu'il ne veut pas la mort du pécheur; et lorsqu'il m'aura reçu, vous ne me chasserez pas, et nous resterons à notre poste pour combattre généreusement avec les armes de la vertu pour la douce Épouse du Christ. C'est là que je veux terminer ma vie dans les larmes, les sueurs, les soupirs, et donner mon sang et la moelle de mes os. Et si tout le monde me chasse, je ne m'en tourmenterai pas, mais je me reposerai en pieu-
rant et en souffrant sur le sein de la douce Épouse. Pardonnez-moi, très saint Père, toute mon ignorance, et les offenses que j'ai commises contre Dieu et Votre Sainteté. C'est la Vérité éternelle qui m'excuse , et me rassure. Je vous demande humblement votre bénédiction.
7. Pour vous, mon très-cher Père, je vous recommande d'être auprès de Sa Sainteté plein de courage, sans inquiétude et sans crainte servile. Mais avant tout, soyez fidèle à votre cellule en présence de Marie et de la très-sainte Croix, fidèle à l'humble et sainte prière, à la véritable connaissance de vous-même. Ayez une foi vive et une ferme volonté de souffrir; puis marchez en assurance , et faites tout ce que vous pourrez faire pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes jusqu'à la mort. Communiquez-lui ce que je vous écris dans cette lettre, selon que l'Esprit-Saint vous l'inspirera. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.