CXXXVIII (92). - AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE
DE l'ordre des frères PRÊCHEURS.
Du zèle à acquérir les vertus, el du trésor de la patience.
AU WOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon très-cher et très-doux Père, et aussi mon Fils négligent et ingrat dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un zèle véritable et parfait pour acquérir et conserver les vertus, parce que sans zèle, l'àme ne trouve pas la vertu , et ne conserve pas celle qu'elle a. L'amour est ce qui remplit le cœur de zèle, et" fait aller l'affection où se trouve la vertu; si l'àme n'a pas de zèle, c'est signe qu'elle n'aime pas. 11 faut donc aimer généreusement , sans intérêt , sans recherche de soi-même ou de quelque créature raisonnable ; et , pour arriver à ce doux amour, il nous faut ouvrir l'œil de l'intelligence pour connaître et voir combien Dieu nous aime; et pour avoir cette connaissance, il faut que les pieds de l'affection nous conduisent à la cellule de la vraie connaissance de nous-mêmes, parce que dans cette connaissance nous concevons la haine de la sensualité et
l'amour de Dieu, à cause de son ineffable charité, que nous trouvons en nous. Et alors le cœur se lève plein d'ardeur et de désir, et cherche le moyen le plus parfait d'employer son temps; le temps paraît toujours précieux, parce que c'est avec le temps que sa volonté peut acquérir ou perdre son trésor. Il voit que le seul moyen d'arriver à la vertu véritable est la charité envers le prochain. Cette charité vient de la connaissance de Dieu , parce que dans la bonté de Dieu l'âme voit et connaît son amour infini, qui ne s'étend pas seulement à elle, mais à toute créature raisonnable, à ses amis et à ses ennemis.
2. L'âme peut aimer l'un plus que l'autre, selon qu'elle y trouve l'attrait de la vertu. Celui qui est vertueux, elle l'aime par amour de la vertu, et comme créature. L'injuste et coupable pécheur, elle l'aime, parce que Dieu l'a créé et pour qu'il quitte le vice et pratique la vertu; elle a ainsi pour l'honneur de Dieu faim et soif des âmes, et pour les arracher des mains du démon, elle sacrifierait sa vie. Son zèle lui fait sacrifier son temps et ses consolations ; qu'elles soient nouvelles ou anciennes, elle y renonce pour son prociiain. Une servante de Dieu disait : « 0 mon Seigneur, que voulezvous que je fasse ! » Et il lui fut répondu : « Honore-moi, et sers le prochain; offre moi des honneurs pour moi, et des peines pour le prochain.
3. Et quel service lui rendre? Des services spirituels et corporels. Il faut le servir spirituellement en offrant de saints désirs, d'humbles et continuelles prières, avec joie pour ceux qui sont vertueux, avec douleur pour ceux qui sont ensevelis dans la mort du péché mortel. Il faut supporter avec une patience véritable les scandales,
les infamies et les murmures des méchants contre nous, sans jamais pour aucune cause ralentir l'ardeur de nos prières, de nos désirs et de notre zèle pour leur salut. C'est ainsi que l'âme se conforme à Jésus crucifié en se nourrissant avec lui sur la croix douloureuse du désir, et cette croix fut plus cruelle pour le Christ que celle où était attaché son corps. Je dis aussi que Dieu demande pour le prochain des services corporels. Il faut que nous nous fatiguions pour lui , et que nous lui rendions tous les services possibles en souffrant toutes sortes de désagréments et de peines corporelles. Quelquefois Dieu permet que nous ayons à supporter des autres la faim, la soif, la violence, les persécutions, comme les saints martyrs qui enduraient tant de peines et de tourments; mais notre imperfection est si grande, que nous ne sommes pas encore dignes du bonheur d'être persécutés pour Jésus-Christ. C'est ainsi que nous devons servir le prochain, honorer Dieu, et tout utiliser pour la gloire et r honneur de son nom : autrement nos peines ne porteraient pas des fruits de vie, et nous aurions en ce monde un avant- goût de la mort éternelle. Que l'amour de Dieu nous fasse chercher son honneur et le salut des âmes, et que cet amour se prouve dans nos rapports avec le prochain parla vertu de la patience.
4. 0 patience, que tu es aimable! 0 patience, quelle espérance tu donnes à celui qui te possède î 0 patience, tu es reine et maîtresse, et jamais tu n'es dominée par la colère! 0 patience, tu fais justice de la sensualité, lorsqu'elle veut s'irriter et lever la tête; tu portes avec toi un glaive à deux tranchants, le glaive de la haine et de l'amour pour frapper et abattre sa colère , l'orgueil et la moelle de l'orgueil, l'impatience! Ton vêtement est
le soleil avec la lumière de la vraie connaissance de Dieu et avec la chaleur de la divine charité; ses rayons frappent ceux qui te persécutent, et allument les charbons ardents de la clmrité sur leur tête ; ils brûlent et consument la haine dans leurs cœurs. Oui , douce patience fondée sur la charité , c'est toi qui portes des fruits pour le prochain, et qui rends honneur à Dieu ; ton vêtement est couvert des étoiles de toutes les vertus, car la patience ne peut être dans l'àme sans y faire briller les vertus. Elle ressemble à la lumière de la lune dans la nuit de la connaissance d'elle-même; et après cette connaissance vient le jour avec la grande lumière et la chaleur du soleil, qui est le vêtement de la patience. Comment donc ne pas se passionner pour une aussi douce chose que la patience? comment ne pas aimer souffrir pour Jésus crucifié (1)?
5. Souffrons donc, très-cher et très-doux Père; ne perdez pas le temps, et appliquez -vous à vous connaître vous-même, afin que cette reine habite votre àme; elle vous est bien nécessaire. Vous vous trouverez ainsi sur la Croix avec Jésus crucifié, et vous vous nourrirez de sa nourriture. Dieu vous appelle, et vous choisit. i^
Il vous semblera être éclairé par la lune pendant que vous souffrirez ; mais vous trouverez dans la souffrance la lumière du soleil. Votre àme alors trouvera une vie nouvelle dans la vertu ; vous la conserverez , et vous la rechercherez avec plus de zèle et de perfection jusqu'à ce que vous soyez arrivé à votre fin, et vous deviendrez conforme à Jésus crucifié, qui a souffert tant de peines, de tourments et d'opprobres. Pourquoi a-t-il souffert?
, (1) Dialogue j ch. xcv.
Parce que la sagesse divine a vu que l'offense faite au Père devait être suivie du châtiment. L'homme était sans force, et ne pouvait satisfaire. Alors Celui en qui n'était pas le poison du péché a satisfait avec un ardent amour. Imitez en cela son exemple; si vous êtes vertueux, souffrez les injustices de ceux qui vous injurient sans que vous les ayez offensés. La souffrance est toujours juste de la part de Dieu, car nous l'offensons toujours. Le Christ a souffert jusqu'à la mort, et il est ressuscité glorieux ; nous ferons de même : il faut que tous les serviteurs de Dieu souffrent jusqu'à la mort de la sensualité; car quand la sensualité sera morte, l'àme ressuscitera à la grâce ; le vice sera vaincu ; elle régnera glorieusement avec la patience, elle en sera revêtue, et elle persévérera jusqu'à ce qu'elle monte au ciel.
6. Toutes les vertus qui sont l'ornement de la patience restent sur la terre; la charité seule entre triomphante dans le ciel ; mais elle porte avec elle le fruit de toutes les vertus, et surtout le fruit de la patience. La patience est intimement unie à la charité ; elle en est la moelle (1), car elle se montre toujours revêtue d'amour; elle n'en est jamais dépouillée, puisque la patience sans la charité ne serait pas une vertu. Mais lorsque l'amour véritable et parfait est dans l'àme, elle le montre en souffrant les peines, les opprobres, les mépris, les affronts, les tentations du démon, les combats de la chair, les murmures des méchants et les mensonges de ceux dont le cœur et la langue ne sont jamais d'accord ; elle supporte tout avec une sainte et vraie patience, avec un ardent désir de servir Dieu et le prochain.
(1) Dialogue, ch. x.
Elle se retire dans la cellule de la connaissance d'ellemême , et dans cette connaissance elle trouve la connaissance de la bonté de Dieu à son égard; elle s'y plaît, elle s'y engraisse. Dans sa cellule, elle prend avec peine la nourriture des âmes; sa table est la sainte Croix, et son repos la gloire et l'honneur du nom de Dieu. C'est là qu'elle a choisi sa couche. Elle trouve ainsi la table, la nourriture, le serviteur, c'est-à-dire le Saint-Esprit, et l'honneur du Père, où elle se repose; et parce qu'elle a trouvé cette cellule intérieure si douce, elle la défend à l'extérieur autant qu'il lui est possible.
7. Cher Père et Fils négligent, rappelez- vous la doctrine de Marie et de la douce Vérité suprême; apprenez que vous devez rester dans la connaissance de vous-même, et y offrir d'humbles et continuelles prières. Vous devez étudier votre intérieur, connaître la vérité et fuir toute conversation, excepté celle qui est nécessaire au salut des âmes pour les tirer des mains du démon par la sainte confession. Aimez pour cela être avec les publicains et avec les pécheurs ; pour les autres , aimez-les beaucoup, mais fréquentez les peu. N'oubliez pas alors de réciter à son temps l'olB'ce divin ; ne soyez jamais paresseux et négligent quand vous avez quelque chose à faire pour Dieu et pour le service du prochain ; mais dès que vous aurez fini , réfugiez- vous dans votre cellule, et ne vous dissipez pas dans les conversations sous prétexte de faire le bien. Je suis persuadée que si vous êtes vraiment zélé et affamé de vertus, vous ferez, et vous n'oublierez jamais ce que je vous ai dit. Sans zèle , vous ne le ferez pas , et vous ne conserverez pas même ce que vous avez. Aussi je vous ai dit que je désirais vous voir un zèle véritable et parfait. Oh ! oui,
j'espère de Marie, ma douce Mère, qu'elle accomplira mon désir. Perdez-vous vous-même, et ne cherchez que Jésus crucifié, sans vous arrêter à aucune créature.
8. Priez les glorieux apôtres Pierre et Paul, pour qu'ils nous donnent, à moi et à mes pauvres enfants, la grâce de nous plonger dans le sang de Jésus crucifié, et de nous revêtir de la douce vérité. Et moi, si c'est sa volonté, que Dieu me retire de cette vie ténébreuse ; car la vie est ma peine, et la mort mon pins grand désir. Prenez courage, et réjouissons-nous, car notre joie sera grande dans le ciel. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
CXXXJX (93). — AU FRÈRE RAYMOÎND DE CAPOUE;
DE l'ordre des frères PRÊCHEURS.
Comment il ftmt airaor el suivre la vérité , qui est la voloalé de Dieu à notre égard.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon très-cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir l'époux véritable de la Vérité, son disciple, son ami fidèle; mais je ne vois pas le moyen de goûter et de posséder cette Vérité, si nous ne nous connaissons pas nous-mêmes. C'est par cette connaissance que nous comprenons véritablement notre néant. Nous voyons que nous tenons notre être de Dieu , qu'il nous a créés à son image et ressemblance. Dans la connaissance de nous-mêmes , nous trouvons encore la régénération que nous devons à Dieu, qui nous a fait renaître à la grâce dans le sang de son Fils unique, dans ce sang qui nous a manifesté la vérité du Père.
2. La vérité était qu'il nous avait créés pour la gloire et Ihonneur de son nom , pour nous faire participer à son éternelle beauté, et pour nous sanctifier en lui. Qui prouve que ce soit la vérité? Le sang de l'Agneau sans
tache. Et où trouvons-nous ce sang? Dans la connaissance de nous-mêmes. Nous avons été cette terre où a été fixé l'étendard de la Croix ; nous avons été le vase pour recevoir le sang de l'Agneau, qui coulait de la Croix. Pourquoi avons nous été cette terre? Parce que la terre ne suflisait pas à tenir droite la Croix; elle se serait refusée à cette injustice, les clous eussent été insuffisants pour l'attacher, si l'amour ineffable qu'il avait pour nous ne l'eût retenu. Oui , c'est l'ardente charité qu'il avait pour l'honneur de son Père et pour notre salut qui le fixait à la Croix ; nous sommes la terre où elle a été plantée, le vase qui a reçu le sang. Celui qui le reconnaîtra, et sera l'époux de cette Vérité, trouvera dans le sang la grâce, la richesse et la vie de la grâce ; sa nudité sera couverte et revêtue de la robe nuptiale ; il sera tout imprégné du feu et du sang répandu par amour, et uni à la Divinité. Dans ce sang, il se nourrira de miséricorde ; dans ce sang , il dissipera les ténèbres , et goûtera la lumière, parce que dans ce sang il perd le nuage de l'amour-propre sensitif et la crainte servile qui cause la peine, et il reçoit la sainte crainte et l'assurance de l'amour divin qu'il a trouvé dans le Sang. Tandis que celui qui n'aimera pas la vérité ne la connaîtra pas dans la connaissance de lui-même et du Sang, comme celui qui marche généreusement, sérieusement et sans crainte servile. La foi vive ne consiste pas seulement en paroles, mais elle brille en tout temps, c'est-à-dire dans l'adversité comme dans la prospérité, dans le temps de la persécution comme dans le temps de la consolation ; rien ne peut diminuer la foi et la lumière de celui que la vérité éclaire véritablement non-seulement par goût, mais en réalité,
3. Je dis que si cette lumière et cette vérité ne s'étaient pas trouvées dans l'àine, elle n'en serait pas moins le vase qui recevrait le sang, mais ce serait pour son jugement et sa confusion ; elle serait dépouillée du vêtement de la grâce, et elle ressentirait la justice non par le défaut du Sang, mais pour avoir méprisé le Sang. Celui qui est aveuglé par l'amour-propre ne voit pas , et ne connaît pas la vérité dans le Sang, et il le reçoit pour sa ruine et avec une grande amertume. Il est privé de la joie du Sang, de la douceur et du fruit du Sang, parce qu'il ne se connaît pas lui-même ; il ne connaît pas le Sang en lui, et il n'a pas été l'époux fidèle de la Vérité.
k. 11 faut donc connaître la vérité pour être l'époux de la Vérité ; il faut dans la cellule de la connaissance de vous-même reconnaître que Dieu vous a donné l'être par bonté et non par obligation, qu'il vous a régénéré en vous rendant la vie de la grâce dans le sang de l'Agneau ; c'est là qu'il faut vous baigner, vous anéantir et no^er votre volonté : autrement vous ne serez pas l'époux fidèle, mais infidèle, de la Vérité. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir le véritable époux de la Vérité. Anéantissez -vous donc dans le sang de Jésus crucifié, baignez-vous dans ce sang, enivrez-vous de ce sang, rassasiez-vous de ce sang, revêtez-vous de ce sang. Si vous avez été infidèle, rebaptisez-vous dans ce sang ; si le démon a obscurci l'œil de votre intelligence, lavez-vous avec ce sang ; si vous êtes tombé dans l'ingratitude en méconnaissant les dons que vous avez reçus, soyez reconnaissant par ce sang; si vous êtes un pasteur négligent, si vous n'avez pas la verge de la justice unie à la prudence et à la miséricorde, vous la trouverez dans ce sang, vous la verrez avec l'œil de l'intelligence,
vous la prendrez avec la main de l'amour , vous la tiendrez avec un ardent désir. Oui, détruisez la tiédeur avec la chaleur de ce sang; dissipez les ténèbres avec sa lumière. Vous serez ainsi l'époux de la Vérité, le pasteur véritable, le guide des brebis qui vous sont confiées, l'ami fidèle de la cellule de votre àme et de votre corps, autant que vous le pourrez dans votre position. Vous le ferez, si vous êtes dans ce sang, mais non pas autrement.
5. Oh ! je vous conjure par l'amour de Jésus crucifié de le faire, et de vous détacher de toute créature, de moi la première. Revêtez- vous de l'amour de Dieu et de l'amour de toutes les créatures pour Dieu ; aimez-les beaucoup, mais fréquentez-les peu, à moins que ce ne soit pour travailler au salut des âmes. Pour moi, je le ferai quand Dieu m'en accordera la grâce ; je veux me revêtir de nouveau dans ce sang, et me dépouiller des vêtements que j'ai portés jusqu'ici. Je veux ce sang, ce sang est et sera le bonheur de mon âme; je me trompais quand je le cherchais dans les créatures. Je veux au milieu de mes travaux être accompagné de ce sang, et je trouverai dans ce sang toutes les créatures ; je m'abreuverai de leur amour dans ce sang, et je goûterai la paix dans la guerre , la douceur dans l'amertume ; et lorsque je serai privée des créatures et de la tendresse de mon Père, je trouverai le Créateur, le Père éternel et souverain. Baignez -vous dans le Sang, et réjouissezvous, car je me réjouis dans la sainte haine de moi-même. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.