LXXXVI (40).— A NICOLAS D'OSIMO
Comment il faut bâtir l'édiGce de notre âme par le moyen du sang de Jésus-Christ, et par l'emploi de nos trois puissances.
1, Mon très -cher et bien -aimé Père dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ , je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir une pierre ferme, fondée sur le doux Jésus , la pierre inébranlable. Vous savez que la pierre et l'édifice qu'on pose et qu'on élève sur le sable et la terre, le moindre vent, ou la pluie qui vient, les jette par terre. Il en est de même de l'àme qui s'appuie sur les choses transitoires de cette vie misérable et ténébreuse, qui passent comme le vent et comme la poussière qu'il emporte ; la moindre contrariété la renverse. C'est ce qui arrive aussi quand nous prenons pour fondement l'amour -propre, qui est la lèpre et la plaie la plus dangereuse que nous puissions avoir. Cette lèpre corrompt toutes les vertus, qui ne peuvent avoir la vie, car elles sont privées de leur mère, la charité ; elles ne vivent pas parce qu'elles sont séparées de la vie. C'est pourquoi mon âme désire vous voir établi sur la Pierre vive.
2. 0 très-cher Père, y a-t-il une chose meilleure et plus douce que de bâtir l'édifice de notre âme? Oui , c'est une chose bien douce, d'avoir trouvé la pierre, l'architecte et l'ouvrier qu'il faut pour cet édifice. Oh ! le bon architecte , que le Père éternel , en qui reposent la sagesse, la science, la bonté infinies! Notre Dieu est Celui qui est ; toutes les choses qui ont l'être le tiennent de lui; c'est un maître qui fait tout ce qui est utile, et qui ne veut que notre sanctification. Tout ce qu'il donne ou permet est pour notre bien , pour nous purifier de nos péchés, ou pour augmenter en nous la grâce et la perfection. C'est donc un doux maître , puisqu'il sait bien édifier, et qu'il nous donne ce dont nous avons besoin. Il a fait plus : lorsqu'il a vu que l'eau n'était pas bonne pour éteindre la chaux qui devait affermir la pierre, c'est à-dire les vraies et solides vertus, il nous a donné le sang de son Fils unique. Vous savez qu'avant la promesse de la venue du Fils de Dieu aucune vertu n'était capable de donner à l'homme la vie qu'il avait perdue par le péché.
3 . 0 mon Père , considérons l'ineffable charité de ce Maître, qui, en voyant que l'eau des saints prophètes n'était pas vive et ne pouvait donner la vie , a tiré de lui-même et nous a offert le Verbe incarné, son Fils unique ; il lui a donné sa puissance et sa vertu , et l'a placé comme pierre fondamentale de notre édifice. Sans cette pierre, nous ne pouvons vivre; et c'est en cela qu'il est bon : car le Fils est uni et n'est qu'une seule chose avec le Père , et tout ce qui est amer devient doux par sa douceur. C'est lui qui est la chaux vive, et non la terre et le sable. 0 doux foyer d'amour, vous nous avez donné pour serviteur et pour ouvrier l'Esprit-
Saint , si riche et si clément , lui dont l'amour et la main puissante attacha et cloua le Verbe sur la Croix, Il a pressuré son divin corps , et en a fait couler le sang capable de nous donner la vie et de bâtir l'édifice. Toute vertu est bonne et donne la vie, quand elle est basée sur le Christ et cimentée de son sang. Que nos cœurs se brisent donc d'amour, en voyant que le sang a fait ce que l'eau ne pouvait faire. Que désirer de meilleur? Qui peut maintenant aller puiser l'eau des bourbiers , en recherchant les tristes et coupables plaisirs du monde? Que le feu dissolve les pierres de nos cœurs endurcis.
4. Ainsi le Père, considérant ces choses avec sa sagesse, sa puissance, sa bonté, s'est fait l'artiste, en créant et en édifiant notre âme à son image et ressemblance. L'artiste est celui qui travaille par la vertu qui est en lui-même ; avec la mémoire , où est ce qu'il faut faire , avec l'intelligence, qui comprend, et avec la main de la volonté, qui exécute. Nous avions perdu la grâce par le péché commis, et il est venu s'unir et se greffer sur notre nature ; il s'est donné tout à nous , car sa vertu est dans son Fils ; il l'a fait artiste aussi , en lui donnant sa puissance ; il l'a fait pierre , comme le dit saint Paul : « Notre pierre est le Christ (1) ; » il l'a fait le serviteur et l'ouvrier de l'édifice : car la charité , l'amour ineffable avec lequel il a donné sa vie et son sang , a préparé la chaux , et rien maintenant ne nous manquera. Réjouissons-nous donc et tressaillons d'allégresse, parce que nous avons un bon architecte, une pierre excellente et un ouvrier qui nous a cimentés avec
(1) ICor., X, 4.
son sang ; et son ouvrage est si fort , que ni le démon , ni les créatures, ni la grêle, ni la tempête, ni le vent ne pourront jamais renverser cet édifice, si nous n'y consentons.
5. Que notre mémoire se lève donc , qu'elle retienne un si grand bienfait ; que notre intelligence se lève , et qu'elle comprenne cet amour, cette bonté qui ne cherche et ne veut autre chose que notre sanctification, et qu'elle ne se considère pas pour elle-même, mais pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Alors, quand la mémoire possédera ces choses, et que l'intelligence les aura comprises , je ne sais pas comment il sera possible à la volonté de résister et de ne pas courir avec une ardeur embrasée par le feu de la charité , pour aimer ce que Dieu aime, et pour détester ce qu'il déteste. Rien ne pourra la troubler et l'arrêter dans ses saintes résolutions ; mais elle sera dans la vraie patience , parce qu'elle sera appuyée sur la pierre vive, qui est le Christ.
6. Aussi je vous ai dit que je désirais que vous fussiez une pierre fondée sur cette pierre, et je vous prie , pour l'amour de Jésus crucifié , d'avancer et de persévérer toujours dans vos saintes résolutions. Ne vous laissez jamais ébranler ou ralentir par les vents contraires qui pourraient souffler. Soyez-moi une pierre ferme et solide pour le corps de la sainte Église, cherchant toujours l'honneur de Dieu, l'exaltation et la réforme de la sainte Eglise. Je vous prie de ne pas faiblir dans votre désir et dans votre zèle à presser le Saint-Père de venir bien vite , et de ne plus tarder à mettre les armes des fidèles chrétiens au service de la très -sainte Croix. Ne vous arrêtez pas au scandale qui arrive. Qu'il ne craigne pas.
mais qu'il persévère avec courage, et qu'il réalise bientôt ses saintes et bonnes résolutions , malgré les attaques qu'il a éprouvées de la part du démon et des créatures. Soyez une pierre vive appuyée sur l'Épouse du Christ, annonçant toujours la vérité, fallût-il même perdre la vie. Dans ce qui vous regarde ne faites pas attention à nous, mais ne cherchez toujours que l'honneur de Dieu. Nous avons vu si longtemps outrager son nom , que nous devons maintenant être prêts à sacrifier notre vie pour sa louange et sa gloire. Du zèle donc, mon Père ; pas de négligence. Puisque nous avons le temps , profitons -en. Travaillons pour le prochain et pour la gloire de Dieu. J'espère de sa bonté que vous le ferez. Pardonnez à ma présomption ; c'est mon amour qui en est la cause. J'ai ressenti une grande joie du bon désir et de la résolution du Saint-Père au sujet de son retour, et de la sainte et glorieuse croisade qu'attendent avec ardeur tous les serviteurs de Dieu. Je n'en dis pas davantage.
7. J'ai appris que le Saint- Père voulait élever le Maître de notre Ordre à une autre charge. Je vous prie, si la chose est vraie , de demander au Christ de la terre de donner à l'Ordre un bon vicaire; nous en avons grand besoin (l). Je vous prie de parler, si vous le trouvez bon, de maître Etienne, qui était procureur de l'Ordre quand Frère Raymond était à la cour romaine. Vous devez savoir que c'est un homme excellent et courageux. J'espère que, si nous l'avions, tout l'Ordre s'en ressentirait par la grâce de Dieu. J'ai écrit au Saint- Père , mais sans désigner personne ; je lui ai demandé
(1) Voir Les lettres i et lxxii.
seulement de nous en donner un bon, et d'en causer avec vous et avec l'évêque d'Otrante. Si , pour cela ou pour quelque autre chose utile à la sainte Église , vous avez besoin que Frère Raymond aille vous rejoindre, écrivez-le, mon Père; iPsera toujours à vos ordres. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.