‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 4)Chapitre 71 sur 115 · CXLVI (100). — AU FRERE RAYMOND DE CAPOUE · texte numérisé non relu

CXLVI (100). — AU FRERE RAYMOND DE CAPOUE

DE l'ordre de saint -DOMINIQUE, A PISE.

Elle l'encourage dans les difficultés qu'il rencontre pour accomplir sa mission.

AU WOM DE JESLS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

^ 1. Mon très-cher Père daus le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ , je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir désormais sortir de l'enfance et devenir homme parfait, renonçant à la douceur du lait pour vous nourrir du pain des forts. Car l'enfant qui se nourrit de lait est incapable de combattre sur le champ de bataille ; il n'aime qu'à jouer avec ses semblables. De même l'homme qui reste dans l'amour de lui-même ne se plaît qu'à goûter le lait des consolations spirituelles et temporelles; il se réjouit comme un enfant avec ceux qui lui ressemblent ; mais quand il devient homme en quittant la tendresse et l'amour de lui-même, il se nourrit de pain avec la bouche du saint désir, et il le broyé avec les dents de la haine et de l'amour; et plus il est dur et épais, plus il l'aime. Oh ! combien s'estime heureuse son àme, lorsqu'il voit ses gencives saigner! il est devenu fort, et comme fort,

il converse avec les forts; il est ferme, grave, réfléchi. 11 court avec eux sur le champ de bataille, et son unique plaisir est de combattre pour la vérité, son bonheur est de souffrir, et de se glorifier avec l'ardent saint Paul au milieu des tribulations nombreuses qu'il supporte pour la Vérité.

2. Ceux qui refusent ainsi le lait font briller en eux les stigmates du Christ , dont ils suivent la douce doctrine. Ceux-là trouvent toujours le calme au milieu de la tempête ; ils goûtent une grande douceur dans l'amertume; avec une marchandise vile et petite, ils acquièrent des richesses infinies. Plus ils sont frappés et déchires par le monde , plus ils sont parfaitement unis à Dieu ; plus ils sont poursuivis par le mensonge, plus ils se réjouissent dans la vérité. En souffrant la faim, la nudité, les coups, les injures et les outrages, ils s'engraissent davantage de la nourriture immortelle. Ils sont revêtus du feu de la divine charité, et perdent la nudité de l'amour- propre, qui dépouille l'àme de toute vertu, et ils trouvent leur gloire dans la honte et les affronts. Le pain qu'ils mangent est grossier, mais non pas sec; car s'il était sec, les dents ne le broieraient qu'avec beaucoup de peine et avec peu de profit; cest pour cela qu'ils le trempent dans le sang de Jésus crucifié, dans la fontaine de son côté sacré. Tout enivrés d'amour, ils courent mettre le pain aigri des tribulations dans ce précieux sang. Ils ne cherchent autre chose que les moyens de rendre gloire et honneur au nom de Dieu , et parce qu'ils voient que c'est au milieu des épreuves que se montre mieux la vertu et que 1 àme glorifie Dieu davantage, ils les embrassent avec ardeur, et ils aiment mieux s'unir à Jésus crucifié par la peine que par la jouissance, u. ^ U

3. Ainsi doue, mon doux et bien-aimé Père, quittons, en nous repentant , le sommeil de la négligence, et soyez reconnaissant des grâces et des bienfaits anciens et nouveaux que vous avez reçus de Dieu et de la douce Vierge Marie (1); car c'est par son moyen, j'en suis persuadée , que vous avez reçu cette gràre nouvelle. Dieu a voulu par ce bienfait vous faire connaître l'ardeur de sa charité , à laquelle vous devez, à la lumière de la trèssainte Foi, vous abandonner plus largement, plus généreusement pour son honneur et pour l'exaltation de la sainte Église et du vrai Vicaire de Jésus-Christ, le Pape Urbain VI. Dilatez-vous dans l'espérauce, vous confiant dans la Providence et dans le secours de Dieu , sans aucune crainte servile , et non pas dans l'homme ou

W dans vos moyens. 11 a voulu aussi que vous connaissiez voire imperfection, vous montrant que vous êtes encore un enfant à la mamelle, et non pas un homme qui se nourrit de pain ; s'il avait vu que vous aviez des dents pour en manger, il vous en aurait donné comme à vos autres compagnons (2). Vous n'étiez pas encore digne de combattre sur le champ de bataille; vous avez été mis par derrière comme un enfant; vous avez fui volontiers, et vous vous êtes réjoui de la grâce que Dieu accordait à votre faiblesse.

4. 0 mon pauvre Père! quel bonheur pour YOtre âme et pour la mienne, si avec votre sang vous aviez consolidé une pierre de la sainte Église par amour du Sang ! Nous avons vraiment bien sujet de gémir en

(1) Le B. Raymond avait une grande dévotion à la sainte Vierge. Il composa en son honneur un traité sur le Magnificat.

(î) Le compagnon du B. Raymond avait été fait prisonnier; lui seul jivait pu échapper aux embûches des partisans de l'antipape Clément VU.

voyant que notre peu de vertu nous a prive's d'un si grand bien. Ah! perdons nos dents de lait, et tâchons d'avoir les bonnes dents de la haine et de l'amour. Prenons la cuirasse de la charité et le bouclier de la trèssainte Foi , et courons comme des hommes faits sur le champ de bataille; soyons fermes avec une croix devant et une croix derrière, afin que nous ne puissions pas fuir. En allant ainsi forts et armés , nous ne serons plus éloignés du combat. A6n que Dieu nous fasse celte grâce, à vous, à moi et aux autres, commençons aujourd'hui à lui offrir nos larmes avec un ardent désir, pour le remercier des bienfaits qu'il vient de nous accorder, et pour pleurer notre imperfection qui nous a privés d'un si grand bonheur. Plongez-vous dans le sang de Jésus crucifié, baignez-vous dans ce sang, rassasiez-vous de ce sang, enivrez- vous de ce sang, revêtez-vous de ce sang, gémissez sur vous dans ce sang , réjouissez vous dans ce sang, croissez et fortifiez- vous dans ce sang, perdez votre faiblesse et votre aveuglement dans le sang de l'Agneau sans tache, et courez au grand jour comme un vaillant chevalier pour chercher l'honneur de Dieu, le bien de la sainte Église et le salut des âmes dans le Sang. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CXLVll (101). — A FRÈRE KAYMOND DE GAPOUE,

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