‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 4)Chapitre 72 sur 115 · DES FRÈRES PRÊCHEURS, A GÊNES · texte numérisé non relu

DES FRÈRES PRÊCHEURS, A GÊNES

Il faut se consacrer au service de Dieu et de l'Église avec zèle et sans aucune crainte humaine.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon très- cher Père dans le Christ le doux Jésus , moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de voir en vous la lumière de la très-sainte Foi. Cette lumière nous montre la voie de la vérité ; et sans cette lumière, aucun exercice, aucun désir, aucune œuvre, ne porterait du fruit et n'atteindrait le but que nous nous sommes proposé ; tout ce que nous ferions serait imparfait, et nous n'avancerions pas dans la charité de Dieu et du prochain. La raison est, il me semble, que l'amour est la mesure de la foi , et la foi la mesure de l'amour. Celui qui aime est toujours fidèle à celui qu'il aime, et il le sert fidèlement jusqu'à la mort. C'est ce qui me fait voir que je n'aime pas véritablement Dieu et les créatures pour Dieu ; car, si je l'aimais véritablement , je lui serais si fidèle , que je mourrais mille fuis par jour, s'il le fallait et si je le pouvais , pour la

gloire et l'honneur de son nom; je ne manquerais jamais de foi , et je m'appliquerais à souffrir pour l'amour de Dieu , de la vertu et de la sainte Église. Je croirais que Dieu serait mon secours et mon défenseur, comme il l'était des glorieux martyrs qui allaient avec joie au supplice. Si j'étais fidèle, je serais persuadée que Dieu est pour moi ce qu'il a été pour eux, que sa puissance n'est pas affaiblie, et qu'il peut, qu'il sait, qu'il veut pourvoir à toutes mes nécessités. Mais parce que je ne l'aime pas , je ne me confie pas véritablement en lui ; la crainte sensuelle qui est en moi me montre que mon amour est tiède , que la lumière de la foi est obscurcie par les infidélités contre mon Créateur et par ma présomption. Je le confesse et je ne le nie pas, cette racine n'est pas encore arrachée de mon àme, et c'est ce qui arrête les œuvres que Dieu veut me confier, et qui les empêche d'atteindre le but utile et glorieux pour lequel Dieu les avait fait commencer.

2. Hélas î hélas ! Seigneur, malheur à moi, misérable! Serai- je donc ainsi toujours, en tout lieu, en toute occasion? Fermerai -je ainsi toujours , par mon infidélité, le chemin à votre providence? Oui, certainement, si, dans votre miséricorde, vous ne me détruisez et vous ne me refaites de nouveau. Eh bien. Seigneur, détruisez-moi , brisez la dureté de mon cœur, pour que je ne sois plus un obstacle à vos œuvres. Et vous, mon trèscher Père , je vous conjure de prier avec instance , pour que vous et moi, nous nous anéantissions dans le sang de l'humble Agneau, qui nous rendra forts et fidèles ; nous sentirons le feu de la divine charité , nous ferons le bien avec sa grâce, au lieu de tout ruiner et de tout gâter. Nous montrerons ainsi que nous sommes fidèles à Dieu, que

nous nous confions en son secours , et non pas en notre savoir et en celui des hommes.

3. Avec cette même foi nous aimerons la créature , parce que, comme la charité du prochain procède de la charité de Dieu , la foi commune et particulière procède de l'amour que nous devons avoir pour toutes les créatures. Il y a une foi générale et une foi particulière pour ceux qui s'aiment plus intimement , comme il y a, outre l'amour général, un amour particulier entre nous; et cet amour prouve la foi; il la montre tellement, qu'il est impossible à l'un de croire et de comprendre que l'autre ne désire pas uniquement son bien, et ne le cherche avec zèle et persévérance auprès de Dieu et des créatures, voulant toujours en lui la gloire du nom de Dieu et lutilité de son àme , sollicitant toujours le secours divin pour que, si le fardeau augmente, sa force et son courage augmentent aussi. Celui qui aime a cette foi , et rien ne peut jamais la diminuer, ni la parole des créatures , ni les illusions du démon , ni les changements de lieu ; et celui qui agit autrement montre qu'il n'a pour Dieu et pour le prochain qu'un amour imparfait.

4. Il me semble, d'après ce que j'ai appris par votre lettre, que vous avez souffert bien des combats intérieurs par l'artifice du démon et par votre passion seusitive; il vous a semblé que le fardeau était au-dessus de vos forces, et que je vous avais trop jugé à ma mesure. Vous avez pensé aussi que mon affection pour vous était diminuée ; mais vous vous trompiez , et vous avez montré que la charité avait augmenté en moi, tandis qu'elle était diminuée en vous; car j'ai pour vous le même amour que j'ai pour moi-même, et j'espérais d'une foi vive que la bonté de Dieu suppléerait à ce qui

manquait de votre part. Mais il n'en a pas été ainsi , car vous avez su trouver le moyen de jeter par terre le fardeau qui vous gênait , pour retomber dans la faiblesse et l'infidélité. Je m'en suis très -bien aperçue, et il serait à désirer que j'aie été seule à le remarquer. Ainsi , je vous ai montré que mon amour pour vous augmente , au lieu de diminuer. Mais comment expliquer que votre ignorance ait pu donner lieu à la moindre de ces peines? Comment avez -vous jamais pu croire que je voulais autre chose que la vie de votre àme? Où est la foi que vous aviez toujours, et que vous devez avoir? Qu'est devenue cette assurance où vous étiez que tout ce qui arrive a été vu et décidé en la présence de Dieu , nonseulement dans les grands événements, mais dans les plus petites circonstances?

5. Si vous aviez été fidèle, vous n'auriez pas été vacillant et craintif avec Dieu et avec moi ; mais , comme un fils obéissant et plein de zèle, vous auriez avancé, et vous auriez fait ce que vous pouviez faire; et, si vous n'aviez pas pu marcher droit, vous auriez marché avec les pieds et les mains ; si vous n'aviez pas pu voyager comme un religieux, vous auriez voyagé comme un pèlerin ; si vous n'aviez pas eu d'argent , vous auriez demandé l'aumône Cette obéissance fidèle aurait plus avancé les choses en la présence de Dieu et dans le cœur des hommes que toute la prudence et toutes les précautions humaines. Ce sont mes péchés qui m'ont empêché de la voir en vous. Je sais bien cependant que s'il y a eu de la faiblesse, vous avez toujours eu un saint et bon désir de mieux accomplir la volonté de Dieu et celle du Pape Urbain VI, le Christ de la terre. Je n'aurais pas voulu que vous vous fussiez arrêté , mais

que vous eussiez poursuivi votre ennemi de la manière et par la voie qui vous étaient indiquées. Moi, j'étais jour et nuit occupée de Dieu et de beaucoup d'autres affaires qui n'ont pas réussi par le peu de zèle de ceux qui devaient les faire , mais surtout par mes iniquités , qui empêchent tout bien. Hélas ! aussi nous voyons avec angoisse croître et nous inonder les offenses contre Dieu , et je vis dans la douleur, demandant à la Miséricorde divine de me retirer au plus tôt de cette vie ténébreuse.

6. Nous voyons que dans le royaume de Naples (1) cette dernière ruine est pire que la première , et tant de maux se préparent, que Dieu y portera remède ; car sa bonté, à côté du mal, nous montre le remède que nous devons prendre; mais, comme je l'ai dit, l'abondance de mes fautes est un obstacle au bien. J'aurai à ce sujet beaucoup de choses à vous dire, si, avant de vous revoir, je ne recevais pas la grâce précieuse de quitter la terre. Oui, je vous dis que j'aurais voulu pour tout au monde que vous eussiez continué votre route. Je ne m'en trouble pas cependant, parce que je suis persuadée que rien n'arrive sans un dessein secret de Dieu. Ma conscience est en paix , car j'ai fait tout ce que je pouvais faire pour qu'on envoyât au roi de France. Que la clémence du Saint-Esprit fasse ce que nous n'avons pas fait, nous ses mauvais ouvriers. Quant à l'ambassade au roi de Hongrie (2) , elle était trèsgo ûtée par le Saint-Père, et il avait décidé que vous et vos autres compagnons en seriez chargés. Je ne sais

(1) La reine Jeanne de Naples avait fait à Urbain VI des promesses qu'elle ne tint pas, et le schisme désola son royaume. Voir la lettre xxxviii .

(2) Louis, roi de Hongrie , auquel est adressée la lettre xlii.

ce qui Ta fait changer, et il veut que vous restiez où vous êtes, et que vous fassiez tout le bien possible. Je vous prie d'être sans inquiétude.

7. Abandonnez-vous vous-même, et renoncez à votre propre sens et à la consolation ; poussons des gémissements sur ces morts , et que les liens du saint désir et de l'humble prière enchaînent les mains de la Justice divine, le démon et la concupiscence. Nous nous sommes offerts comme des morts dans le jardin de la sainte Église et au Christ de la terre , qui est le patron de ce jardin : agissons donc comme des morts. Un mort ne voit pas, n'entend pas, ne sent pas. Efforcez- vous de vous tuer avec le glaive de la haine et de l'amour, et alors vous n'entendrez pas les injures, les outrages, les reproches du monde, que les persécuteurs de la sainte Église veulent vous adresser. Vos jeux ne verront pas les choses qui semblent impossibles , ni les peines qui pourraient en résulter ; mais ils verront à la lumière de la Foi , que, par Jésus crucifié , toute chose est possible, et que Dieu ne nous impose jamais un fardeau au-dessus de nos forces. INous devons nous réjouir quand nous recevons de grands fardeaux , parce qu'alors Dieu nous donnera le don de force. C'est avec l'amour de la souffrance que se perd le sentiment de la douleur. Ainsi , nous serons morts, et nous vivrons comme des morts dans ce jardin. Oh ! si je voyais cela, que mon àme serait heureuse !

8. Je vous le dis, mou doux Père, que nous le voulions ou non , le temps actuel nous invite à mourir ; ne soyez donc plus vivant , détruisez la peine par la peine , et augmentez en vous le saint désir de souffrir, car notre vie se passe dans les angoisses du désir. Donnons volon-

tairement notre corps en pâture aux bêtes , c'est-à-dire livrons- nous volontairement, par amour de la vertu, aux langues et aux mains des méchants, comme l'ont fait ceux qui, morts à eux-mêmes, ont travaillé dans ce doux jardin, et l'ont engraissé de leur sang, après l'avoir arrosé d'abord de leurs sueurs et de leurs larmes. Et nous, que notre vie est douloureuse ! car nous ne l'avons pas arrosé de nos pleurs, et nous n'avons pas été jugés dignes d'y verser notre sang. Je ne veux plus qu'il en soit ainsi ; il faut renouveler notre vie et augmenter l'ardeur de nos désirs.

9. Vous me demandez de prier la Bonté divine qu'elle vous donne l'ardeur de saint Vincent , de saint Laurent, du doux saint Paul et du Disciple bien-aimé, et vous me dites qu'alors vous ferez de grandes choses, et que je m'en réjouirai; j'en bénis la Vérité, car, sans cette ardeur, vous ne ferez rien , ni petite ni grande chose, et vous ne serez pas ma joie. C'est parce que je le pense et que j'en ai eu la preuve , que j'ai senti croître mon désir et ma sollicitude en la douce présence de Dieu , et si vous aviez été près de moi, je vous aurais montré qu'il en est ainsi , et je vous aurais donné autre chose que des paroles. Je me réjouis, et je veux que vous vous réjouissiez, parce que ce désir s'est augmenté. Dieu voudra l'accomplir en vous et en moi, parce qu'il exauce les vrais et saints désirs, pourvu que vous ouvriez l'œil de l'intelligence à la lumière de la sainte Foi , afin de connaître véritablement la volonté de Dieu ; en la connaissant vous l'aimerez, en l'aimant vous serez fidèle, et votre cœur ne sera obscurci par aucun artifice du démon.

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