‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 4)Chapitre 90 sur 115 · LE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LE TROISIÈME

DE l'ordre des ERUITEà DE S A INT- AC G DSTIN (1).

Dieu est le souverain bien, et le péché le souverain mal. Rien en dehors du péché ne peut être appelé un mal.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très-cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir baigné et anéanti dans le sang de l'Agneau immolé. Ce sang lave et anéantit, c'est-àdire qu'il tue la volonté perverse. Je dis qu'il lave la face de la conscience, et qu'il tue le ver qui la ronge, parce que ce sang devient un bain, et parce que ce sang n'est jamais sans le feu, et qu'il est mêlé au feu de

(1) Frère Jean Tantucci, de Sienne, est appelé le troisième parce qu'il succéda comme prieur des Ermites de Saint- Augustin de Lecceto , à deux autres religieux qui se nommaient aussi Jeam. Après avoir été hostile à sainte Catherine, il devint son disciple le plus fidèle. Il était un des trois confesseurs qui accompagnaient notre sainte avec des pouvoirs extraordinaires. Il était maître en théologie, et docteur de l'université de Cambridge. Il mourut le ^ octobre 1391 , et fut honoré du titre de bienheureux.

la divine charité, car il a été répandu par amour. Ainsi le feu avec le sang lave et consume la rouille de la faute qui est dans la conscience, et cette faute est un ver qui ronge la conscience. Lorsque le ver est mort et la face de l'àme lavée, l'amour-propre déréglé disparaît ; mais tant que l'amour-propre est dans l'àme, ce ver ne meurt pas, et la lèpre souille toujours la face de l'àme.

2. Nous devons reconnaître que le sang et le feu de l'amour divin nous ont été donnés; nous avons reçu ce sang et ce feu pour notre rédemption, mais nous n'y participons pas tous. Ce n'est pas la faute du sang, du feu et de la douce Vérité première qui nous les a donnés, mais c'est la faute de celui qui ne vide pas son vase pour pouvoir le remplir avec le sang. Tant que le vase du cœur est plein de l'amour-propre spirituel ou temporel, il ne peut se remplir de l'amour divin, et participer à la vertu du Sang; il ne lave pas sa face, et ne tue pas le ver qui le ronge. Il faut donc trouver le mojen de se vider et de se remplir, pour arriver à cette perfection qui tue la volonté propre ; car si la volonté est tuée, le ver le sera aussi.

3. Quel sera ce moyen, très- cher Fils? Je vous le dirai. Ce sera d'ouvrir l'oeil de notre intelligence pour connaître le souverain bien et le souverain mal. Le souverain bien est Dieu, qui nous aime d'un amour ineffable; cet amour s'est manifesté par le moyen du Verbe, son Fils unique , et le Fils l'a manifesté par son sang. Dans ce sang, l'homme connaît l'amour que Dieu lui porte; et il connaît son propre mal, car la faute est ce qui conduit aux peines éternelles. C'est le péché qui est le mal véritable ; il procède de l'amour-

propre, et c'est la seule chose qui soit un mal, c'est ce qui a été cause de la mort du Christ. Aussi je vous dis que dans le Sang nous connaissons le souverain bien de l'amour que Dieu a , et notre véritable mal , car rien n'est mal que la faute, comme je l'ai dit. Aussi les tribulations et les persécutions du monde ne sont pas des maux, pas plus que les injures, les coups, les affronts, les tentations du démon et celles des hommes, les difficultés et les épreuves que les serviteurs de Dieu se causent entre eux. Dieu les permet pour voir si en nous se trouvent la force, la patience et la persévérance finale; et même elles conduisent l'âme à goûter l'éternel et souverain Bien. Nous le voyons clairement dans le Fils de Dieu, qui, étant Dieu et homme, et ne pouvant vouloir aucun mal, n'a choisi pour toute sa vie que les peines, les injures, les tourments, et enfin la mort honteuse de la Croix; et il l'a voulu souffrir, parce qu'elle était un bien, et qu'elle punissait nos fautes, qui sont le véritable mal.

4. Quand l'œil de l'intelligence a ainsi vu et discerné ce qui est la cause du bien, et ce qui est la cause du mal, ce qui est le bien, ce qui est le mal, l'amour suit l'intelligence, et s'empresse d'aimer son Créateur, parce que l'âme connaît dans le Sang son amour ineffable; et elle aime tout ce qu'elle voit lui plaire et l'unir à lui davantage. Alors elle se réjouit des tribulations nombreuses qui l'éprouvent, et elle se prive elle-même de la consolation par amour de la vertu Elle ne choisit pas elle-même l'instrument de la tribulation qui éprouve sa vertu, mais elle le reçoit de Celui qui l'envoie, c'està-dire de Dieu, qui veut uniquement que nous soyons sanctifiés en lui. L'amour vient ainsi de lamour.

et parce que dans cet amour l'œil de l'intelligence a vu son mal, c'est-à-dire son péché, elle le déteste, et elle désire se venger de ce qui en a été la cause. La cause du péché est l'amour-propre, qui nourrit la volonté déréglée et révoltée contre la raison , et l'âme ne cesse jamais d'exciter et d'augmenter la haine de l'amour sensuel jusqu'à ce qu'il soit mort. Elle devient tout-àcoup patiente , et ne se scandalise ni de Dieu ni d'ellemême, ni du prochain ; elle a pris les armes pour tuer ce sentiment mauvais qui conduit l'àme à un si grand mal , qui lui ôte la vie de la grâce, lui donne la mort et la réduit au néant, puisqu'elle est privée de Celui qui est. Il faut donc qu'elle s'arme du glaive qui la défend contre ses ennemis, et qui tue sa sensualité. Ce glaive a deux tranchants, la haine et l'amour; la main du libre arbitre, qui sait que Dieu donne par grâce et non par obligation, s'en sert pour couper et pour tuer.

5. C'est ainsi, mon Fils, que nous participons à la vertu du sang et à la chaleur du feu. Le sang lave, et le feu consume la rouille du péché; il tue le ver de la conscience. Il ne tue pas réellement la conscience, qui est la garde de l'àme, mais le ver du péché, qui la ronge intérieurement. Nous ne pourrons par un autre moyen et une autre voie arriver à la paix et au repos, ni goûter le sang de l'Agneau sans tache. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir baigné et noyé dans le sang de Jésus crucifié. Levez-vous donc, sortez du sommeil de la négligence, et détruisez la volonté propre dans ce sang précieux. N'écoutez pas la crainte servile, l'amour-propre, le langage des créatures, les murmures et les scandales du monde; mais persévérez avec un cœur généreux, et prenez garde d'agir comme les iu-

sensés. Prenez garde aussi de vous scandaliser à l'avenir des serviteurs de Dieu, et de murmurer de leurs œuvres, parce que c'est un signe que la volonté n'est pas morte ; si elle est morte dans les choses temporelles, elle n'est pas encore morte dans les clioses spirituelles. Tâchez donc de la faire mourir à tous ses caprices , et que l'éternelle et douce volonté de Dieu vive en vous; c'est à vous d'en juger comme il est dit dans notre leçon. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu.

6. Vous m'écrivez qu'un fils ne peut se passer du lait et du sein de sa mère; si vous le voulez, ne tardez donc pas à venir. Vous dites que vous ne voudriez pas manquera l'obéissance; venez avec la permission, et vous n')' manquerez pas. Vous voilà nécessaire parce que Nanni a dû partir; si vous pouvez venir, j'en serai très-heureuse. Doux Jésus, Jésus amour. Recommandeznous au Bachelier, à frère Antoine, à messire Matthieu et à tous les autres.

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