‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 4)Chapitre 91 sur 115 · DES EKMITES DE SAINT-AUGUSTIN · texte numérisé non relu

DES EKMITES DE SAINT-AUGUSTIN

De la lumière parfaite et de la lumière imparfaite. — La mortiflcation du corps doit être seulement le moyen d'arriver k la mortification de la volonté.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon très-cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir éclairé de la vraie lumière. Car sans la lumière nous ne pourrons marcher dans la voie de la vérité, mais nous marcherons dans les ténèbres. Deux lumières sont nécessaires à avoir. La première est celle qui nous fait connaître les choses fugitives du monde, qui passent toutes comme le vent ; mais on ne les connaît bien qu'en connaissant notre propre fragilité qui nous incline , par la loi mauvaise attachée à nos membres, à nous révolter contre le Créateur. Cette

(1) Frère Guillaume d'Augleterre fut un des plus illustres disciples de sainte Catherine. Ses luniières égalaient sa sainteté , et il avait reçu le don de prophétie. Le Pape Urbain VI l'appela auprès de lui, au milieu des difficultés du schisme naissant. Il mourut la même année que sainte Catherine, en 1380.

lumière est nécessaire à toute créature raisonnable, dans quelque état que ce soit, si elle veut avoir la grâce divine, et participer au fruit du sang de l'Agneau sans tache. C'est la lumière commune que toute personne doit avoir , car celui qui ne l'a pas est en état de damnation. 11 n'est pas en état de grâce, parce qu'il n*a pas la lumière; car celui qui ne connaît pas le mal du péché, et ce qui en est la cause, ne peut l'éviter et en détester la cause. De même celui qui ne connaît pas le bien et la cause du bien, c'est- à dire la vertu, ne peut aimer et désirer le bien. Et lorsque l'àme est parvenue à acquérir la lumière générale, elle ne doit pas s'en contenter, mais elle doit aller avec zèle à la hmiière parfaite ; car la première est celle des imparfaits, l'autre, celle des parfaits, qui veulent avec la lumière arriver à la perfection.

2. Deux sortes de parfaits marchent à cette lumière parfaite. Ce sont d'abord ceux qui s'appliquent entièrement à châtier leurs corps, en faisant d'âpres et rudes pénitences pour que la sensualité ne se révolte plus contre la raison; ils désirent plus mortifier leur corps que tuer leur propre volonté. Ceux-là se nourrissent à la table de la pénitence; ils sont bons et parfaits. Mais s'ils n'ont pas une grande humilité , s'ils ne s'appliquent pas à voir en tout la volonté de Dieu et non celle des hommes, ils nuisent souvent à leur perfection en blâmant ceux qui ne suivent pas la même voie qu'eux; et cela arrive, parce qu'ils ont mis plus de zèle et d'application à mortifier le corps qu'à tuer la volonté propre. Ceux-là veulent choisir toujours le temps, le lieu et les consolations spirituelles à leur gré, et aussi les tribulations du monde, les attaques du démon.

Ils se laissent tromper par la volonté propre qui s'appelle la volonté spirituelle, et ils disent : Je voudrais cette consolation, et non pas les combats et les tentations du démon ; ce n'est pas pour moi , mais c'est pour plaire davantage à Dieu; il me semble que j'y parviendrai mieux de cette manière que d'une autre.

3. C'est ainsi que souvent l'ame tombe dans la peine et l'ennui , et devient insupportable à elle-même ; elle nuit à sa perfection, et l'infection de l'orgueil la pénètre sans qu'elle s'en aperçoive. Car si elle était véritablement humble et sans présomption , elle verrait bien que la douce Vérité suprême donne la position , le moment, le lieu, la consolation, la tribulation, selon les besoins de notre salut et selon la perfection , à laquelle l'âme est appelée Elle verrait que toute chose est donnée par amour, et qu'elle doit recevoir toute chose avec amour et respect, comme les seconds qui sont dans cette douce et glorieuse lumière. Ils sont parfaits en toutes les positions où ils se trouvent , et dans tous les événements que Dieu permet; ils acceptent tout avec respect , parce qu'ils jugent qu'ils sont dignes des peines et des scandales du monde, et qu'ils méritent d'être privés de consolation. Comme ils se croient dignes des peines, ils se croient indignes de la récompense qui suit la peine. Ils ont dans la lumière connu et goûté l'éternelle volonté de Dieu, qui ne veut autre chose que notre bien et notre sanctification en lui ; et parce que l'àme l'a connue, elle s'en revêt, et elle ne s'appHque qu'à trouver le moyen d'augmenter et de conserver cet état parfait pour l'honneur et la gloire du nom de Dieu. Elle fixe le regard de son intelligence sur Jésus crucifié, qui est la règle , la voie , la doctrine des parfaits et des

imparfaits ; elle voit le tendre Agneau qui lui donna la doctrine de la perfection, et en le voyant, elle s'y attache avec amour.

4. La perfection est celle du Verbe, le Fils de Dieu, qui s'est nourri à la table du saint désir, de l'honneur de son Père et de notre salut; et avec ce désir il a couru à la mort honteuse de la Croix. Il n'a reculé devant aucune fatigue, aucune peine; il n'a été arrêté ni par notre ingratitude, ni par notre ignorance qui méconnaissait ses bienfaits, ni par les persécutions des Juifs, ni par les cris, les injures, les outrages du peuple; mais il a tout surmonté, comme notre chef, comme un vrai chevalier , qui est venu nous enseigner la voie, la doctrine et la règle ; et il est arrivé à la porte avec la clef de son précieux sang répandu avec l'ardeur de l'amour et avec la haine et l'horreur du péché , comme si ce doux et tendre Verbe nous disait : « Voici que je me suis fait la voie et la porte ouverte avec mon sang. Ne soyez donc pas négligents à me suivre, vous arrêtant dans l'amour de vous-mêmes et dans l'ignorance qui ne connaît pas la voie, et qui veut présomptueusement la choisir selon votre goût, et non selon ma volonté, qui l'a faite. Levez-vous donc , et suivez-moi ; car personne ne peut aller au Père, si ce n'est par moi qui suis la voie et la porte (l). »

5. Alors l'àme embrasée d'amour court à la table du saint désir, et ne s'arrête plus à elle-même; elle ne cherche pas sa propre consolation spirituelle ou temporelle, mais comme une personne qui a entièrement détruit sa propre volonté, dans cette lumière et

(1) S. Jean, XIV, 6.

cette connaissance, elle ne refuse aucune fatigue, de quelque côté qu'elle vienne, au milieu des peines, des opprobres, des attaques du démon et des murmures des hommes; elle prend sur la table de la Croix la nourriture de l'honneur de Dieu et du salut des âmes , et ne cherche aucune récompense ni de Dieu ni des créatures. Ceux qui agissent ainsi ne servent pas Dieu pour leur plaisir, ni le prochain selon leur goût et par intérêt, mais ils se renoncent eux-mêmes par pur amour, se dépouillant du vieil homme, c'est-à-dire de la sensualité, pour se revêtir de l'homme nouveau , du Christ le doux Jésus, qu'ils suivent avec courage. Ceux-là se nourrissent à la table du saint désir , et ils ont mis plus de zèle à tuer leur volonté propre qu'à tuer ou à mortifier le corps; ils ont bien mortifié leur corps non comme but principal, mais comme moyen, comme secours pour tuer leur volonté. Car la chose importante est et doit être de tuer la volonté, pour qu'elle ne cherche et ne veuille que suivre Jésus crucifié, désirant l'honneur, la gloire de son nom et le salut des âmes.

6. Ceux-là sont toujours dans le calme et la paix, et rien ne les scandalise, parce qu'ils ont éloigné ce qui leur causerait du trouble, c'est-à-dire la volonté propre. Toutes ces persécutions que le monde et le démon peuvent soulever , ils les foulent aux pieds au milieu du torrent ; ils s'attachent aux branches de l'ardent désir, et ils ne se noient pas. Ils se réjouissent de tout, et ne se font pas les juges des serviteurs de Dieu ni d'aucune créature raisonnable; mais ils sont contents de toutes les positions, de tous les moyens qu'ils voient prendre, car ils disent : « Grâces vous soient rendues, ô Père éternel ! parce que dans votre maison

il y a plusieurs demeures (1). » Ils aiment mieux cette diversité de moyens que de voir tout le monde suivre la même voie, parce que cette diversité manifeste davantage la grandeur de la bonté de Dieu ; ils se réjouissent de tout, et en tirent le parfum de la rose. Quand ils voient faire ce qui est évidemment un péché, ils ne jugent pas, mais ils en ressentent seulement une sainte et vraie compassion, en disant : Aujourd'hui, c'est toi; demain, ce sera moi, si la grâce de Dieu ne me conserve. 0 saintes âmes qui vous nourrissez à la table du saint désir! c'est la lumière qui vous a conduites à vous nourrir de cet aliment divin, à vous revêtir du vêtement de l'Agneau, c'est-à-dire de son amour, de sa charité. Vous ne perdez pas le temps à écouter les faux jugements sur les serviteurs de Dieu ou du monde , et vous ne vous troublez d'aucun murmure contre vous ou contre le prochain. Votre amour est réglé en Dieu , et il ne s'égare pas dans le prochahi. C'est parce qu'il est réglé, mon très- cher Fils, qu'ils ne se scandalisent jamais de ceux qu'ils aiment. Leur propre sentiment est mort, et ils ne voient en rien la volonté des hommes, mafc uniquement celle du Saint-Esprit. Vous voyez bien qu'ils goûtent dès ici-bas les arrhes de la vie éternelle.

7. C'est à cette lumière que je voudrais vous voir parvenir, vous et mes autres fils ignorants, car je vois que cette perfection vous manque ; si elle ne vous manquait pas, vous ne vous seriez pas laissé aller au scandale, aux murmures et aux faux jugements; vous n'auriez pas cru et dit que les autres obéissaient à la volonté des créatures, et non pas à celle du Créateur. Mon cœur

(1) s. Jean, xiv, 2.

et mon àme gémissent de vous voir blesser la perfection , à laquelle Dieu vous appelle , avec l'apparence de l'amour et de la vertu. C'est là cette zizanie que le démon sème dans le champ du Seigneur ; il le fait pour étouffer le bon grain des saints désirs et de la doctrine qui a été semée dans votre champ. Appliquez-vous donc à ne plus faire ainsi, car la grâce de Dieu vous a accordé plus de lumière ; il vous a appelé premièrement à mépriser le monde, secondement à mortifier votre corps, troisièmement à chercher son honneur. Ne nuisez donc pas à cette perfection par la volonté spirituelle; mais passez de la table de la pénitence à la table du désir de Dieu, où l'àme est morte à toute volonté, se nourrissant en paix de l'honneur de Dieu et du salut des âmes, cherchant toujours la perfection, et ne la blessant jamais. C'est parce que je crois que sans la lumière on ne peut y parvenir , et que je vais que vous ne l'avez pas, que je vous ai dit mon désir de vous voir avec la vraie et parfaite lumière. Je vous conjure par l'amour de Jésus crucifié, le frère Antoine , les autres religieux , et vous surtout, devons aj>pliquer à l'acquérir, afin que vous soyez du nombre des parfaits et non des imparfaits. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Je me recommande à tous. Baignezvous dans le sang de Jésus crucifié. Doux Jésus, Jésus amour.

CLXXI (12i5). — A FRÈRE GUILLAUME D'ANGLETERRE,

BACHELIER DE l'oRPRE DE SAINT-AUGUSTIN, DEMEURANT A LECCETO(I).

Des appels que Dieu fait à l'àme.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARTE

1. Mon très -cher et très- aimé Père et Fils dans le Christ Jésus, votre indigne et misérable fille Catherine se recommande à vous dans le précieux sang du Fils de Dieu , avec le désir d'entendre cette parole que Dieu dit à Abraham : « Sors de ta maison et de ta terre (2). » Abraham, obéissant, ne fit pas de résistance au commandement de Dieu , qui lui disait de le suivre, et il le suivit. Oh ! que notre âme sera heureuse quand nous entendrons cette douce parole , et que nous quitterons la terre de notre misérable corps' Il y a deux manières pour l'homme de se lever et de suivre la Vérité suprême,

(1) Le couvent de Lecceto, à trois mille de Sienne, remonte à la plus haute antiquité. Saint Augustin y aurait trouvé des ermites en 391, et leur aurait donné sa règle. Ce couvent, qui était le chef-lieu de l'Ordre, a souvent été visité par sainte Catherine, et il en conserve le souvenir. Une petite chambre voisine de l'église a été changée en chapelle, et porte cette inscription : Siste hic, viator, et has œdes erectas a B. Joanne Incontrio, anno 1330, ubi serapMcu Catharina Senensis sponsum receptavit Christum . venerare mémento. (Gigli, 1. 1, p. 730.)

(2) Gen., xu, 1.

qui nous appelle. La première est de retirer notre affection de la demeure de notre passion sensiti\e, de l'amour de nous-mêmes et de notre terre , c'est-à-dire que l'affection doit se séparer de tout amour terrestre, pour suivre l'Agneau immolé sur le bois de la sainte Croix. Cet Agneau nous invite et nous appelle à le suivre dans la voie des opprobres , des peines et des outrages, qui sont d'une douceur extrême pour l'àme qui les goûte. Dieu nous y attire par son infinie bonté et miséricorde. 2. Mais quelle parole Tâme peut-elle attendre lorsqu'elle a entendu la première , et qu'elle y a répondu en abandonnant le vice et en suivant les vertus, qui font goûter Dieu par la grâce en cette vie? Savez-vous, mon Père, la parole qu'elle attend? cette douce parole du Cantique: «Viens, mon Épouse bien-aimée (1) ! » Et alors s'accomplit véritablement , entre l'àme et le corps , la parole que le Christ disait à ses disciples : « I.aissez les petits venir à moi , car c'est à eux qu'appartient le royaume du ciel (2). » C'est ce que fait Dieu avec ses serviteurs quand il les tire de cette vie misérable et qu'il les mène au lieu de repos , en commandant et en disant à notre chair, qui était servante et disciple de l'âme : Laisse cette àme venir à moi , car le royaume de la vie éternelle lui appartient. 0 ineffable, très-douce et très-ardente charité! vous parlez comme si l'àme vous avait servie par elle-même, tandis qu'elle a tout fait par vous. Vous êtes l'ouvrier et le bienfaiteur, vous êtes Celui qui êtes , et sans vous nous ne sommes pas. L'Apôtre le disait : « Nous ne pouvons avoir une bonne pensée si elle ne nous vient d'en

(1) Gant., II, iO.

(2) S. Marc, x, 14.

haut (1) « Oui, vous nous donnez tout par grâce, et non par obligation ; c'est votre amour sans borne qui fait tout et qui veut nous en récompenser. Aussi, quand l'âme contemple tant d'amour, elle en est enivrée au point qu'elle se perd elle-même , et qu'elle ne sent et ne voit rien qu'en son Créateur.

3. Oui , c'est cette parole par laquelle mon âme désire nous entendre appeler. Mais il me semble que je ne pourrais être bienheureuse, si avant je n'entendais cette autre parole, que tous les serviteurs de Dieu désirent entendre : Sortez, mes enfants, de votre terre et de votre demeure ; suivez-moi, et venez faire le sacrifice de votre corps. Aussi quand je considère, mon Père, que Dieu nous fait la grâce de l'entendre et de pouvoir donner notre vie pour le nom infini de l'Agneau, il semble qu'à cette pensée mon âme veut quitter mon corps. Courons donc, mes Fils et mes Frères dans le Christ Jésus, excitons nos doux et tendres désirs, priant et suppliant la Bonté divine de nous en rendre bientôt dignes ; il ne faut plus commettre de négligence , mais avoir toujours un grand zèle pour nous et pour les autres.

4. Il semble que le temps s'approche, car nous trouvons d'excellentes dispositions dans les créatures. Vous savez que nous avions envové le frère Jacomo au Juge d'Arboré avec une lettre où il était question de la croisade (2) ; il m'a répondu gracieusement qu'il voulait

(1) II* Ép. aux Cor., m, 5.

(2) Cette lettre de sainte Catherine a été perdue comme tant d'autres. Arboré, dont le nom est maintenant Oristagni, est une ville de Sardaigne. Les gouverneurs de cette île, donnée à Jacques II d'Aragon par Boniface VIII, en li97, étaient appelés des juges. Mariano, juge d'Ar-

venir en personne, et fournir pendant dix années deux galères , mille cavaliers , trois mille piétons et six cents arbalétriers. Je vous annonce aussi que Gênes est dans l'enthousiasme , et que tous offrent leur fortune et leur personne. So^ez donc persuadé que Dieu tirera sa gloire de ceci et d'autre chose.

5. Je termine en vous recommandant avec instance un jeune homme qui a nom Matthieu Forestani; agissez le plus promptement possible pour qu'il soit reçu en religion ; appliquez- vous tant que vous le pourrez à lui faire acquérir de vraies et solides vertus , surtout en mortifiant en lui le goût du monde et la volonté propre. Il m'a semblé qu'il était mieux pour lui de ne pas faire un nouveau voyage , parce que son esprit peut plus facilement se dissiper qu'un autre. Frère Onufre me dit que frère Etienne était malade , que vous l'aviez appris , et que vous craigniez de n'avoir personne pour vous écrire. Ne craignez pas, mais soyez persuadé que quand Dieu ôte d'un côté il donne d'un autre. Encouragez et bénissez mille fois frère Antoine dans le Christ Jésus. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

horé, se rendit indépendant vers 1364, et ses successeurs prirent le titre de marquis d'Oristagni.

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