CLXXVIII (132). — A FRÈRE JÉRÔME
DE SIENNE, DBS FRËBES EBHITES DE SAINT-AVGUSTIM.
Comment il faut célébrer la dernière pàque avec Jésus-Christ. De l'amour des créatures.
AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ÇT DE LA DOUCE MARIE
1. Mon très- cher Père etbien-aimé Fils dans le Christ Jésus , moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Dieu , je vous écris dans son précieux sang , nie souvenant de la parole de notre Sauveur, qui disait à ses disciples : « J'ai désiré avec désir faire la pàque avec vous avant de mourir (1). » Je vous dis de même, Frère Jérôme, mon Père et mon Fils bien -aimé; et si vous me demandez quelle pàque je désire faire avec vous , je vous répondrai : Pas d'autre pàque que celle de l'Agneau sans tache , lorsqu'il se donna lui-même à ses disciples. 0 doux Agneau consumé au feu de la charité divine sur le bois de la très -sainte Croix! ô nourriture très -suave, pleine de joie, d'allégresse et de consolation ! rien ne manque en vous ; car, pour l'àme
(1) s. Luc, XXII, 15.
qui vous sert en \érité, vous êtes la table, la nourriture et le serviteur. Nous voyons bien que le Père est une table et un lit où l'àme peut se reposer; nous voyons le Verbe , son Fils unique , qui se donne à nous en nourriture avec un si ardent amour. Et qui porte cette nourriture? l'Esprit -Saint qui devient serviteur; dans son amour iuGni, il n'est pas content que nous soyons servis par les autres ; il veut nous servir lui-même. C'est à cette table que mon àme désire faire la pàque avec vous avant de mourir; car une fois la vie passée , nous ne pourrons la faire.
2 Sachez, mon Fils, qu'à cette table il faut se présenter dépouillés et vêtus : dépouillés de tout amourpropre , de tout amour du monde, de toute négligence, de toute tristesse et de toute confusion d'esprit , car la tristesse déréglée dessèche l'àme. Nous devons nous revêtir de son ardente charité , mais nous ne pouvons l'avoir si l'àme n'ouvre pas l'oeil de la connaissance d'elle-même, si elle ne voit pas qu'elle n'est rien, et comment nous faisons ce qui n'est pas. C'est ce qui empêche de connaître en nous l'infinie bonté de Dieu ; car, lorsque l'àme contemple son Créateur et son infinie bonté , elle ne peut s'empêcher de l'aimer, et l'amour la revêt des vraies et solides vertus, et elle préférerait mourir plutôt que de faire une chose contraire à Celui qu'elle aime ; mais elle cherche toujours avec zèle à faire ce qui lui est agréable ; elle aime aussitôt ce qu'il aime , elle déteste ce qu'il déteste, parce que l'amour l'a rendue un autre lui-même. C'est cet amour qui détruit en nous la négligence , l'ignorance et la tristesse , parce que la mémoire se réjouit avec le Père en retenant les bienfaits de Dieu ; Tintelligence se réjouit avec le Fils,
dont la sagesse et la lumière lui fout connaître et aimer la volonté de Dieu ; et aussitôt naît cet amour et ce désir qui la passionnent pour rétérnelle et su|iréme Vérité, tellement qu'elle ne peut et rie veut aimer et désirer que Jésus crucifié , et elle ne se plaît qu'à supporter les opprobres et les peines; c'est là sa joie, son bonheur; elle se défie de tout le reste , et elle met toute sa gloire à souffrir pour Jésus-Christ les peines, les affronts, les persécutions du monde et du démon.
3. Allumez donc, allumez en vous le feu du saint désir, et regardez l'Agneau immolé sur le bois de la très-sainte Croix ; car nous ne pouvons d'une autre manière manger à cette table douce et sacrée. Faites que dans la cellule de votre àme l'arbre de la très-sainte Croix soit toujours planté et dressé ; car sur cet arbre vous cueillerez le fruit de la véritable obéissance , àe la patience , de la profonde humilité ; vous verrez nïourir en vous toute complaisance, tout amour -propre, et vous acquerrez la faim des âmes, en voyant que par faim pour notre salut et l'honneur de son Père , Notre- Seigneur s'est humilié et s'est livré lui-même à la mort ignominieuse de la Croix, comme' si son amour pour nous allait jusqu'à l'ivresse, à la folie (1) : c'est cette pàque que je désire faire avec vous.
4. Nous avons dit que nous devions nous nourrir des âmes , et mon àme le désire pour vous , parce que vous êtes le héraut de la parole de Dieu. Je veux donc que
(1) Ce mot de folie a été appliqué à l'amour de Notre-Seigneur par plusieurs gi-ands saints. Le bienheureux Jacopone de Todi répondait à son divin Maître qui lui demandait pourquoi il s'était rendu fou aux yeux du monde : Parce que vous avez été plus fou que moi : Quia stultior me fuisti.
vous soyez un vase d'élection plein du feu d'une ardente charité, pour porter le doux nom de Jésus et semer cette parole incarnée du Christ dans le champ de l'àme. Je vous y invite, et je veux qu'en recueillant la semence, c'est-à-dire en la faisant fructifier dans les créatures, vous en donniez toute la gloire au Père éternel, rapportant tout à lui et ne vous attribuant rien à vous-même 5 car autrement nous serions des voleurs, nous déroberions ce qui vient de Dieu et nous le garderions pour nous ; mais je crois que , grâce à Dieu , cela ne nous arrivera pas ; il me semble que toujours le premier mouvement, le principe de nos actions, est pour l'honneur de Dieu et le salut des créatures ; mais bien souvent cependant nous pouvons nous complaire dans la créature. Mais, comme je veux que vous soyez parfait et que vous portiez des fruits de perfection, je veux que vous n'aimiez aucune créature en général ou en particulier, si ce n'est en Dieu.
5. Comprenez bien ce que je vous dis ; je sais que vous aimez la créature spirituellement en Dieu, mais quelquefois, ou par défaut d'intention, ou parce que l'homme a une nature qui l'y porte, comme vous l'avez éprouvé vous-même, on aime spirituellement, et dans cet amour on trouve un plaisir, une jouissance qui fait que souvent la sensualité y a sa part, sous l'apparence de la spiritualité. Si vous me dites : Comment puis- je m'apercevoir de celte imperfection? Je vous répondrai : Quand vous voyez que la personne qui est aimée vous manque en quelque chose, qu'elle n'est plus dans les mêmes rapports avec vous , et qu'elle semble en aimer mieux une autre ; si alors vous en avez du chagrin, si ce chagrin affaiblit l'affection que vous aviez , soyez bien
persuadé que cette affection était imparfaite. Quel est donc le niojen de la rendre parfaite? Je ne vous indiquerai pas d'autre moyen , mon très-cher Fils, que celui enseigné par la Vérité même à une de ses servantes : Ma fille bien-aimée , lui disait-elle une fois, je ne veux pas que tu fasses comme celui qui tire un vase plein d'eau d'une fontaine et qui boit lorsqu'il est dehors; le vase se vide, et il ne s'en aperçoit pas ; mais je veux que, lorsque tu emplis le vase de ton àme, en ne faisant par l'affection qu'une même chose avec celui que tu aimes pour moi , tu ne retires pas ce vase loin de moi , qui suis la fontaine d'eau vive, mais que tu y conserves cette créature que tu aimes pour l'amour de moi, comme le vase dans l'eau. De cette manière, vous ne serez jamais vide , ni toi ni celui que tu aimes , mais vous serez toujours remplis de la grâce divine et du feu très-ardent de la charité , et alors vous ne tomberez pas dans le trouble et le dépit. Celui qui aime ainsi , lorsqu'il voit que celui qu'il aime change et s'éloigne de sa société, ne s'en afflige pas, pourvu qu'il le voie persévérer dans les douces et solides vertus , car il l'aimait pour Dieu , et non pour lui ; il éprouve cependant une sainte émotion quand il se voit séparé de ce qu'il aime. Telle est la règle et le moyen que je veux vous voir prendre pour que vous soyez parfait. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dileclion de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.