VXXIII. — AUX SEIGNEURS ET DIGNITAIRES
LXXIII (206). - AUX ANCIENS de la cité de Lucques (1). — Jésus-Christ est notre lumière et noire guide. — De la force de la sainte Église, et de la faiblesse de ceux qui se séparent d'elle.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très chers et bien aimés Frères dans le Ciirist, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir remplis de la grâce divine et de la lumière de l'Esprit-Saint, parce que je vois que sans cette lumière nous ne pouvons avancer. Vous savez, mes très chers Frères, que nous sommes des pèlerins et des voyageurs dans cette vie ténébreuse; nous nous sommes aveuglés nous-mêmes. Comment un aveugle peut-il suivre le chemin qu'il ignore, sans un guide et sans tomber? Il nous faut donc la lumière et un guide pour nous enseigner. Mais ayez courage, mes très chers Frères; vous ne pouvez en douter, Dieu, dans son infinie bonté, nous a donné la lumière de l'intelligence pour que l'homme connaisse que c'est par la vertu et la fidélité à son Créateur qu'il obtient la vie, tandis que le vice, le péché, l'amour de soi-même, l'orgueil qui cherche et veut posséder injustement les choses du monde et ses honneurs, sans craindre Dieu et l'adorer, causent sa mort et le
^1) La république de Lucques était gouvernée par un gonfalonier et par neuf anciens, tous choisis dans la noblesse.
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t)2 LETTKES DE SAINTE CATHERINE
rendent digne de la damnation éternelle. Je dis aussi qu'elle nous a donné un guide, c'est le Verbe incarné, le Fils unique de Dieu, qui nous enseigne comment nous devons marcher dans cette voie lumineuse.
2. Vous savez qu'il a dit : « Je suis la voie, la vérité, la vie; » et ; « Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais dans la lumière. » Quelle voie nous a tracée ce doux Maitre? Une voie de haine et d'amour; il a eu la haine et l'horreur du péché, au point qu'il a voulu s'en venger sur son corps par les peines, les outrages, les injures et les tourments de sa Passion, non pour lui-môme, car il n'avait pas le poison du péché, mais pour la créature, afin de lui rendre la lumière de la grâce et de dissiper les ténèbres que le péché avait fait entrer dans son âme. 11 nous a donc enseigné la voie de la haine du vice et du péché, de l'amour-propre, qui est ténèbres et d'où viennent toutes les ténèbres spirituelles et temporelles. Celui qui s'aime pour lui-même ne s'in» quiète pas du tort qu'il fait à son frère et de l'outrage qu'il fait à Dieu ; il ne pense qu'à lui et n'écoute que l'amour sensitif et déréglé. C'est pourquoi toutes les grandeurs du monde ne pourraient lui suffire; il ne s'occupe pas de l'honneur de Dieu et de la sainte justice, il ne s'occupe que de lui-même.
3. Le doux Jésus est venu, et il nous a enseigné à haïr et à mépriser cet amour-propre si dangereux; il nous a donné la lumière de l'amour de sa vérité ; car l'amour de Dieu et de la sainte vertu est une lumière qui ôte les ténèbres de l'ignorance , nous donne
la vie et nous délivre do la mori; elle nous donne une
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force assurée, une force contre nos adversaires et nos ennemis; car, comme dit saint Paul : « Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous (1)? » Le démon et les créatures ne pourront nous ravir ce bien, cette vraie lumière qui nous conserve la grâce de l'âme, et en même temps sa fortune et sa puissance, car notre Dieu est tout-puissant; il peut et il veut nous conserver et nous tirer des mains de nos ennemis, pourvu que nous travaillions pour sa gloire et pour l'exaltation de la sainte Eglise; cette exaltation sera aussi la nôtre, car lame ne reçoit la vie que dans l'Église.
• 4. Ce doux Jésus, qui s'est fait notre voie, notre maître, notre guide, ne cherche jamais que l'honneur de son Père et notre salut. Il a pris pour épouse notre sainte Mère l'Église, et lui a confié le fruit et la chaleur de son sang pour nous guérir de nos iniquités. Ce sont les sacrements de l'Église qui ont reçu la vie dans le sang du Fils de Dieu, qui fut répandu avec tant d'amour. Pensez (lu'il a si bien affermi dans le feu de sa charité cette Épouse et tous ceux qui s'appuient sur elle, qui sont ses fils légitimes, et qui mourraient mille fois pour ne l'abandonner jamais, que ni le démon ni les créatures ne pourront les faire changer, et empêcher la douce et sainte Epouse de vivre éternellement. Si vous me dites : Elle semble succomber, et il ne paraît pas possible qu'elle puisse se secourir elle-même et secourir ses enfants, je vous répondrai : il n'en est point ainsi ; l'extérieur trompe : regardez au dedans,
(1) Ép. aux Rom., viii, 31.
et VOUS y retrouverez cette force que n'a pas son ennemi.
5. Vous savez bien que Dieu est Celui qui est fort , car toute force et toute vertu procèdent de lui. Cette force n'est pas enlevée à l'Épouse, et personne n'a comme elle ce secours puissant. Ses ennemis qui la combattent ont perdu cette force et ce secours ; ils sont comme des membres corrompus retranchés du corps, et dès qu'un membre est retranché, il est sans vigueur. Combien est donc insensé celui qui n'est qu'un petit membre, et qui veut agir contre son chef, surtout lorsqu'il voit que le ciel et la terre passeraient plutôt que la vertu et la puissance de ce, chef. Si vous me dites : Je n'en sais rien, je vois les membres qui prospèrent et agissent toujours; attendez un peu : il ne doit pas, il ne peut en être ainsi, car l'Esprit-Saint a dit dans la sainte Écriture: « C'est en vain que travaille celui qui garde la cité ; elle tombera si Dieu ne la garde. » Cela ne peut durer, ils périront corps et âme, car ils sont privés de Dieu par la grâce. Dieu ne les garde pas, puisqu'ils ont agi contre l'Épouse où se repose Dieu, la force su preme. Ne nous laissons pas tromper par la crainte servile ; ce fut elle que ressentit Filate lorsque, par crainte de perdre sa puissance, il fit mourir le Christ, et dans son aveuglement il perdit son ùrae et son corps. S'il avait eu au contraire la crainte de Dieu, il ne serait pas tombé dans ce malheur.
6. Je vous prie donc, pour l'amour de Jésus crucifié, mes très chers Frères, vous les enfants de la sainte Eglise, d'être fermes et persévérants dans ce que vous avez commencé, et de ne vous laisser