‹ Lettres de Sainte Catherine de SienneChapitre 56 sur 78 · Mon Fils, le temps nous presse; il ne faut pas · texte numérisé non relu

Mon Fils, le temps nous presse; il ne faut pas

attendre pour nous perdre nous-mèmos. Je vous prie de ne jamais laisser affaiblir dans votre âme le désir que Dieu vous adonné de prendre part à la croisade, et de donner votre vie pour lui. Que ce désir s'au<^-mente. et commencez dès maintenant, au milieu des chrétiens, à combattre pour la sainte Église et pour le Pape Urbain VI, le vrai Souverain Pontife. C'est pour cette vérité qu'il faut nous disposer ii souffrir, et dans nos souffrances nous bénirons Dieu dans la sainte Église: et Dieu, par sa miséricorde, après ces ténèbres, nous donnera la lumière, et avec la lumière s'accompli l'Ont les desseins de Dieu et nos désirs. Courage donc, et soyez un généreux chevalier. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilcction de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CIV (58). — A DOM PIERRE DE MILAN, de l'Ordre

des Chartreux. — Du sang de Jésus -Christ et de ses elfets. — Il éteint le vice dans l'ùme et donne la vraie charité, la patience et la gloire du paradis.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

l. Mon très cher Fils dans le Christ, le doux Jésus. moi, Catherine, la sei'vante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir avide et altéré du sang de Jésus crucifié, dans lequel, en le voyant répandu avec un si ardent amour, vous recevrez la vie de la grâje, et vous laverez la face de votre âme;

car il nous est donné pour laver les taches de nos défauts. Mais ce sang ne nous donnerait pas la vie. et ne laverait pas la face de l'âme, si l'âme, avec le souvenir de ce sang et la pensée du feu de la divine charité, ne s'exerçait pas àja vertu. Ce n'est pas la faute du sang, mais la nôtre, si nous ne recevons pas le fruit du sang ; c'est que nous n'excitons pas en nous les mouvements de la charité , qui se trouve dans ce sang, et qui nous donne, quand nous le recevons , le fruit de la grâce.

2. Il ne faut donc pas dormir, quand il est temps encore, dans le lit de la négligence; mais il faut remplir avec zèle le vase de la mémoire, du souvenir de ce sang, et ouvrir l'œil de l'intelligence sur la sagesse et la doctrine du Verbe et sur le feu d amour avec lequel ce sang nous est donné. Dans ce feu, notre volonté s'empressera d'aimer ce que rintelligence voit et connaît. Nous nous enivrerons de ce précieux sang, et nous désirerons donner, en nous attachant à la vertu, notre sang et notre vie par amour pour ce sang et cette vie. Nous penserons que nous sommes indignes de parvenir à un si grand honneur, que celui de recevoir la rose vermeille du martyre. Ce désir effacera et détruira en nous toutes nos iniquités par la vertu du sang ; nous serons inscrits dans lo livre de vie. et pour toujours séparés de la compagnie des démons. Aucune angoisse, aucune attaque du démon ou des hommes ne pourront nous nuire et nous ravir notre joie. Ce sang nous fera porter toutes les peines et les fatigues avec une vraie et sainte patience, et nous nous glorifierons, comme le doux saint Paul, dans la

tribulation.Nous voudrons nous unir aux souffrances et aux opprobres de Jésus crucifié, et nous prendrons sur nous les mépris, lesoutrai^es et les afTronts pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes.

3. Oh! combien est heureuse cette âme, qui traverse si doucement la mer orageuse et les angoisses du monde, sans cesse appliquée aux veilles et à une humble prière, tout enflammée de saints désirs, et tout enivrée du précieux sang ! C'est par ce sang qu'à la fin de notre vie, nous recevrons le fruit do toutes nos fatigues. Ce sang ôte la peine, et donne la joie ; il enlève l'homme à lui-même , pour qu'il so retrouve en Dieu. Il lui fait abandonner sa sensualité, parce qu'avec l'amour qu'il trouve dans ce sang, il chasse l'amour-propre; il s'assied sur le tribunal de sa conscience, et yjugeavecjustice.il arrête dans son cœur tous les mouvements d'impatience et les murmures que peuvent faire naître les scandales et les défauts du prochain , et il les supporte avec patience sans mépriser et juger personne. Il voit en toute chose la douce volonté de Dieu, et il s'y soumet toujours avec empressement en obéissant à sa règle et à son supérieur, parce qu'il goûte dans le Sang l'obéissance du Verbe. Il ne souffre pas, parce qu'il a renoncé à sa volonté pour la remettre entre les mains de son supérieur, dans la volonté duquel il voit la volonté do Dieu même. Il ne sent plus la fatigue, parce qu'il a détruit en lui la volonté mauvaise, qui fatigue toujours ; il l'a tuée dans le Sang, et il jouit d'un avant-goùt de la vie éternelle. Toujours la paix, le calme habitent son âme, parce qu'il en a banni tout ce qui pouvait la troubler. Puisqu'il en résulte

tant de biens, il faut sans cesse emplir notre mémoire du pieux souvenir de ce sang répandu avec un si ardent amour. Nous ne devons jamais passer un seul instant sans fixer l'œil de notre intelligence sur le sang de Jésus cruci fié, où se trouve la vérité du Pèie éternel et souverain, qui s'est manifestée à nous par le moyen du Sang.

4. Hàtons-nous donc, et consacrons tous nos jours à faire briller en nous les pierres précieuses de la vertu. Ce sont les trésors pour lesquels les vrais serviteurs de Dieu vendent tout ce qu'ils ont, c'est-à-dire leur volonté qui est libre, afin de les acheter. Je vous invite et je vous conjure de tout mon cœur de le faire. Oh! combien sera heureuse l'âme qui, pendant toute sa vie , ne perdra pas son temps , mais qui achètera ce trésor avec empressement, et cultivera la vigne de son àme en arrachant les épines de l'amour-propre et des autres défauts, et en y plantant les vertus, qui sont des pierres enchâssées dans le sang du Christ. Elle goûtera le bonheur du ciel en voyant que la vie du Sang lui a été donnée par grâce et non par obligation , et en conformant toujours sa volonté à la douce volonté de Dieu. Si notre volonté meurt en nous et vit en lui , nous recevrons à la fin de notre vie l'éternelle vision de Dieu. Par quelle vertu? Ce ne sera pas par la nôtre, mais seulement par la vertu du sang, et non par aucun autre moyen. Aussi, comme je ne vois pas d'autre route, je vous ai dit que je désirais vous voir avide et amoureux de ce sang. Oui, je veux que nous le soyons. Je m'arrête. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu.

5, J'ai reçu votre lettre, et je vois avec joie que la

bonté de Dieu vous fait éprouver le saint désir de donner votre vie pour la gloire et l'honneur de son nom. Je vous répondrai d'abord, au sujet de vos péchés, que je promets volontiers, dans cette douce charité de Dieu, qui nous a donné le sang de son Fils, de les prendre sur moi en priant la divine bonté de punir vos fautes sur mon corps. Mes péchés et les vôtres seront ainsi consumés dans la fournaise de la divine charité. Je prierai aussi que son infinie bonté et sa miséricorde nous fassent la grâce de donner notre vie pour lui. Vous vous nourrirez ainsi du précieux Sang, et la barque de votre âme sera fournie des véritahles vertus. Je vous réponds aussi que je vous promets, si le moment désiré par vous et par tous les serviteurs de Dieu arrive, et s'il m'est possible d'en obtenir la permission du Vicaire de Jésus- Christ, que je ferai tous mes efforts pour réaliser le saint désir qui est en vous. Priez-le donc pour qu'il ne diffère plus. Pour moi, je meurs, et je ne puis mourir en voyant tant offenser notre Créateur dans le corps mystique de la sainte Église, et en voyant profaner notre Poi par ceux*là mêmes qui devraient en être les flambeaux. Ce sont mes fautes qui causent tout ce mal. Cachons-nous dans le côté de Jésus crucifié, et frappons à la porte de sa miséricorde. Doux Jésus, Jésus amour.

GV (59). — A DOM JEAN DE SABBATINI, de Bologne , religieux de l'Ordre des Chartreux , au couvent de Beauregard, près de Sienne, lorsqu'elle était à Pise (1). — Notre vie et notre sang appartiennent à Jésus-Christ, qui est mort pour nous.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

Mon très cher et bien-aimé Père, par respect pour le sacrement du corps adorable du Fils de Dieu ; je vous dirai et je vous appellerai aussi mon Fils, puisque je vous enfante par de continuelles prières et par mes désirs en la présence de Dieu, comme une mère enfante un fils. Oui, c'est à ce titre de mère que je vous encourage dans le précieux sang du Fils de Dieu, et que je désire vous voir anéanti et consumé dans la fournaise de son ardente charité. C'est à cause de cet amour, que l'Agneau sans tache s'est immolé et a fait un bain de son sang pour le genre humain. Il faut donc exciter dans notre âme le brûlant désir de donner sang pour sang; car voici le temps où se reconnaîtront les généreux chevaliers. Oh! combien sera heureuse -mon âme, quand je vous verrai, vous et les autres, tout transportés d'amour,

(1) Les Sabbatini étaient une des plus anciennes familles de Bologne. La chartreuse de Beauregard, à trois milles de Sienne, fut fondée en 1345, et supprimée en 1635 par Urbain VIII comme insahibre. Ses biens furent donnés à la chartreuse de Pontignano. Sainte Catherine passa une partie de l'année de 1375 à Pise.

courir pour donner votre vie, sans tourner la tète en arrière ! Je vous prie donc par Tarnour de Jésus crucifié d'être forts dans l'occasion, et d'ouvrir alors l'œil de votre entendement ; car je ne croîs pas que lïime puisse avoir cette force, qui vient de sa douce mère, la charité, si elle ne tient pas continuellement ses regards sur la connaissance d'elle-même, qui la rendra humble, et lui donnera la connaissance de la Bonté divine. De cette lumière et de cette connaissance naît un amour si ardent et si plein de douceur, que tout ce qui est amer devient doux, que tout ce qui est faible se fortifie, et que toute la glact) de l'aniour se fond et disparaît. Alors l'amene s'aime plus pour elle, mais pour Dieu. Elle verse des larmes abondantes, et répand ses tendres désirs sur ses frères; elle les aime d'un amour pur, et non pas mercenaire; elle aime Dieu pour Dieu, parce qu'il est la souveraine, réternelle bonté, et qu'il est digne d'être aimé. Oui, ne tardons plus, mon Fils et montrés cher Père dans le Christ Jésus ; hâtons-nous de nous réfugier saintement dans la connaissance de nous-mêmes, qui est si nécessaire et si douce; car, comme je l'ai dit, nous y trouverons l'infinie bonté de Dieu. Ce sont les armes que je veux que nous prenions, afin de n'être pas trouvés désarmés quand viendra le moment du combat, le moment de donner vie pour vie, sang pour sang. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour. Le pauvre Gérard (l) et frère Raymond, son père, se recommandent à vous.

(1) Gérard Buoncoiili était disciple de sainte Catherine, qui logeait chez lui, sur la rive droite de l'Arno, près de la

GVI (60). — A DOM JEAN SABBATINI, DE BO- LOGNE, ET A DOM THADÉE DE MALAVOLTI, DE SIENNE, religieux de la chartreuse de Beauregard.— Il faut craindre Dieu seul ; la crainte servile des hommes se perd dans le sang de Jésus-Christ et dans la charité.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

l. Mes très chers Fils dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir de vaillants chevaliers, libres de toute crainte servile. Ainsi le veut notre doux Sauveur, qui nous recommande de le craindre, et de ne pas craindre les hommes du monde, lorsqu'il dit : « Ne craignez pas ceux qui peuvent tuer le corps, mais Celui qui peut précipiter l'âme et le corps dans l'enfer (1). » Je veux donc que vous soyez anéantis dans le sang du Fils de Dieu, et consumés dans le feu de la divine charité; car c'est là que se perd toute crainte servile, et que reste seulement la crainte du respect. Que peuvent faire le monde, le démon et ses serviteurs contre celui qui ressent cet amour sans borne, et qui s'attache au précieux Sang? Ils ne peuvent rien; il sont au contraire des instruments qui nous donnent et fortifient en nous la

petite église de Sainte-Christine, où elle reçut les stigaiates. Jj'épithète de misero indique que (lérard servit de secrétaire pour cette lettre.

(1)S. Matth., X, 28.

verLu, car la vertu s'éprouve par son contraire. L'àtne doit donc se réjouir, etcliercher toujours dans la peine Jésus crucifié ; elle doit s'anéantir pour lui, se mépriser et n'aimer que la douleur et la Croix. En voulant la peine, vous aurez la douceur; et voulant la douceur, vous aurez la peine.

2. Il vaut donc mieux nous noyer dans le Sang, et tuer notre volonté mauvaise en la sacrifiant librement au Créateur, sans aucune faiblesse pour nousmêmes. Alors la joie sera parfaite en vous, et vous attendrez sans vous affliger de vos peines. Nous ne devonà souffrir d'aucun ordre que nous recevons, mais plutôt nous en réjouir; car aucun commandement venu des hommes ne peut nous séparer de Dieu. Ils sont au contraire des moyens d'acquérir la patience, et de nous faire réfugier avec plus de zèle dans notre cellule pour nous attacher à l'arbre de la Croix, pour chercher la vue de l'Invisible, qui ne peut nous être enlevée; car les désirs de la charité, si nous n'y consentons pas, ne se perdent jamais. Ne serait-ce pas un grand bonheur d'être persécuté pour Jésus crucifié? Oui, je veux que vous vous en réjouissiez de toute manière. Si Dieu vous envoie une croix, ne la choisissez pas selon votre volonté, mais selon la volonté de Celui qui vous la donne, et regardez-vous indignes de la grâce si grande d'être persécutés pour Jésus crucifié. Sachez, mes doux Fils en Jésus, que c'est la voie des saints qui ont suivi les traces du Christ. Il n'y a pas d'autre voie pour conduire à la vie.

3. Je veux qu'avec tout le zèle possible, et avec une sainte haine de vous-mêmes, vous vous appliquiez à

suivre cette voie douce et droite, dans ce saint lieu de la prière; suivez-la avec ardeur et persévérance, l'Esprit-Saint vous la montrera. Ne la méprisez, ne la fuyez pas, quand même vous devriez perdre la vie. Ne l'abandonnez jamais par faiblesse et par compassion pour votre corps, car le démon ne veut que nous priver de la prière, ou par compassion de notre corps, ou par lassitude de notre esprit : et nous ne devons pour aucune de ces causes laisser l'exercice de l'oraison ; nous devons, par la pensée de la bonté de Dieu et par la connaissance de nous-mêmes, chasser les tentations du démon et les faiblesses que nous avons pour nous-mêmes. Cachez-vous dans les plaies de Jésus crucifié. Aimez-vous les uns les autres pour Jésus crucifié; ne craignez rien de ce qui vous arrive. Vous pourrez tout par Jésus crucifié, qui sera en vous et vous fortifiera. Soyez obéissants jusqu'à la mort, dans les choses mêmes qui vous seront les plus pénibles. Ne méprisez pas la récompense pour éviter la fatigue. Si dans quelque circonstance le démon vous y porte sous des apparences de vertu, en vous disant : Cela était la consolation de mon âme, un moyen de perfection pour moi; ne le croyez pas, mais soyez certains que ce que Dieu vous donnait par le moyen de cette consolation, il vous le donnera directement par un effet de sa bonté. Vous savez bien qu'une feuille d'arbre ne tombe pas sans un ordre de sa Providence. Ainsi tout ce qu'il permet au démon et aux créatures de nous faire, nous arrive par sa Providence, pour le besoin de notre salut et pour le progrès de notre perfection. Recevez-le donc avec respect; dépouillez votre cœur et votre affection

même des choses temporelles, lorsqu'elles ne vous sont pas nécessaires. Revêtez-vous de Jésus crucifié, enivrez- vous de son sang; vous trouverez là la joie et la paix parfaite. Je ne vous eu dis pas davantage. Demeurez dans la sainte dilection de Dieu. Aimezvous, aimez-vous mutuellement. Doux Jésus, Jésus amour.

CVII (61). — A DOM JEAN , religieux de la chartreuse de Rome, qui était tenté, et voulait aller visiter le purgatoire de saint Patrice , s'affligeant beaucoup de ne pas en obtenir la permission (I).— De la lumière naturelle et de la lumière surnalurelle. — De l'obéissance et de la patience qu'elles produisent.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE xMARlE

1. Mon très cher Frère et Fils de la douce Marie dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la scr-

(l) La singulière illusion de ce religieux se rattache à une croyance très répandue au moyen ùge. L'apôtre de l'Irlande, saint Patrice, ne pouvant convaincre des peines de l'enfer les peuples qu'il évangélisait, obtint de Dieu un miracle. Dans un cercle tracé avec son bâton s'ouvrit un abîme oi!i s'entendaient des cris affreux et s'agitaient d'horribles fantômes. La légende ajoute que Dieu promit au Saint ([ue les jilus grands pécheurs qui se repentiraient et passeraient un jour entier dans cet endroit, en sortiraient puriliés de toutes souillures, sans avoir besoin d'aucune pénitence. Beaucoup de personnes, au moyen âge, tentaient cette purification, et visitaient l'île du lac de Dungal, où se trouvait le puits de

vanle et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir établi dans la vraie et parfaite lumière, parce que sans la lumière nous ne pourrons discerner la vérité. Mais faites attention qu'il y a deux luoiières; l'une n'empêche pas l'autre, mais elles s'unissent ensemble, comme la loi nouvelle ne détruit pas l'ancienne ; elle en ôte seulement l'imperfection. La loi ancienne était fondée seulement sur la crainte, elle était donc imparfaite ; la loi nouvelle vient ensuite, et elle s'unit à l'autre ; c'était la loi d'amour : il y a de même une lumière imparfaite et une lumière parfaite.

2. La lumière imparfaite est la lumière que Dieu nous donne naturellement pour connaître le bien ; il est vrai que l'homme, aveuglé par sa propre faiblesse, ne le cherche pas où il devrait le chercher ; il le cherche dans les choses transitoires, où ne peut être la perfection du bien, au lieu de le chercher en Dieu, qui est le bien éternel et suprême. Mais s'il profitait comme il faut de cotte lumière naturelle en cherchant le bien où il est, l'âme connaîtrait la bonté de son Créateur et l'amour ineliablc avec lequel il nous a créés. Elle trouverait cet amour et cette bonté dans la connaissance d'elle-même, et de cette manière, en

saint Patrice. En 1494 le Pape Alexandre YI le lit fermer, après s'être fait rendre compte de tout ce qui se passait dans ce pèlerinage, qui rassurait beaucoup trop la conscience des grands coupables. On peut consulter sur le purgatoire de saint Patrice l'ouvrage des BoUandistes, au 17 mars, et le beau livre de Fr. Ozanam, de si douce mémoire : Le Dante et la PliUosophic cal/iolique au xin« siècle,

Chap. JV : DES SOURCES POÉTIQUES DE LA DIVINE COMÉDIE.

travaillant avec zèle et sans négligence, elle acquerrait la seconde lumière, qui est surnaturelle, tout en conservant la première , mais elle se corrigerait de son imperfection, et deviendrait parfaite avec la lumière parfaite et surnaturelle. Que fait cette lumière dans l'âme ? Comment connaître qu'elle s'y trouve? je vais vous le dire. La première lumière regarde les vertus ; elle montre combien elles sont agréables à Dieu et utiles à rame qui les possède, et combien est affreux et nuisible le vice qui prive l'âme de la grâce. La seconde lumière embrasse les vertus, et les fait naître vivantes dans la charité du prochain. Quand on arrive à la seconde lumière, c'est une preuve que la lumière naturelle n'a pas été étouffée par l'amour-propre, et qu'on a reçu la lumière surnaturelle. 3. Qu'est-ce qui prouve que cette lumière a été répandue dans l'âme par la grâce? les vertus solides, parmi lesquelles deux principes montrent surtout qu'elles sont inspirées parla lumière de la très sainte Foi, car elles sont acquises dans cette lumière; ces deux vertus sont sœurs et revêtues de force et de persévérance. La principale de ces deux vertus, qu'enfante d'abord la charité avec la lumière de la Foi, est la vraie et parfaite obéissance. L'obéissance détruit la faute et l'imperfection, parce qu'elle tue la volonté propre , d'où naît la faute ; car tout ce qui est faute ou vertu procède de la volonté. Aussi, quand même l'âme serait tourmentée de toutes sortes de pensées et de tentations qui viendraient du démon ou des créatures ; quand même la fragilité de la chair ferait naître en elle des mouvements déréglés, pourvu que la volonté reste ferme et fidèle, et que, loin

de consentir, elle résiste jusqu'à la mort, non seulement elle ne commet pas de faute, mais elle mérite et parvient à une plus grande perfection qui lui fait connaître la vérité; car elle voit que Dieu permet ces choses pour la faire arriver à une plus parfaite connaissance d'elle-même et de la bonté divine à son égard; et cette connaissance augmente son amour et son humilité. Aussi ai-je dit qu'elle grandissait en perfection.

4. La vertu n'est pas vertu par l'acte seulement, mais parce qu'elle procède de la volonté et d'une droite et sainte intention. C'est donc la volonté qui commet l'offense, et c'est l'obéissauce qui tue la volonté propre et empêche la faute, en détruisant son principe. L'obéissant ne compte jamais sur luimême, parce qu'il connaît sa faiblesse et son peu d'entendement ; mais il se jette comme mort entre les bras de son Ordre et de son supérieur, bien persuadé, par la foi et la lumière surnaturelle, que Dieu fera discerner à son supérieur ce qui sera nécessaire à son salut ; et quand miême son supérieur serait inii^arfait et peu éclairé, il sera convaincu que Dieu l'écloire selon ses besoins. Il a embrassé l'obéissance parce qu'il a vu la lumière dans la lumière. Comment se manifeste cette lumière ? par la véritable obéissance. Cette obéissance est fidèle et persévérante, et non point passagère. Le véritable obéissant n'obéit pas seulement d'une certaine manière, dans un lieu, dans un moment donné, mais en toute manière, en tout lieu, en tout temps, selon le bon plaisir de son supérieur. Il ne cherche pas les consolations spirituelles, mais il cherche à tuer sa volonté propre ;

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il la tue avec l'arme qu'il a mise dans les mains de lobéissance, parce qu'il a vu dans la lumière que, s'il ne la tuait pas, il serait toujours dans la peine, et qu'il n'atteindrait jamais la perfection à laquelle Dieu a bien voulu l'appeler ; il se verrait privé de la lumière surnaturelle, cette lumière dont la présence dans l'ûme est prouvée par la vertu de l'obéissance. 5. Quelle autre vertu manifeste encore cette lumière? C'est la patience, qui est la preuve certaine que nous aimons véritablement, parce qu'elle est la moelle de la charité ; elle est sœur de l'obéissance, et môme, c'est l'obéissance qui rend l'âme patiente, parce qu'elle ne se scandalise d'aucun ordre qui lui est donné par son supérieur. Elle est revêtue de force, et elle supporte avec résignation les corrections et les observances de rOidre. Quand la volonté est droite, elle ne se relâche jamais, mais elle est toujours joyeuse et empressée. Elle ne fait pas comme le désobéissant, qui fait tout avec peine et à contre-cœur : il demandera quelquefois à son supérieur la permission de faire une chose qu'il a décidée dans sa volonté , et s'il, ne l'obtient pas, il en est si contrarié, qu'il en tombe malade. Il vaudrait bien mieux tuer, par une haine sainte, la volonté propre, qui lui cause tant de tourments. La patience reste sur le champ de bataille avec les armes de la force et avec le bouclier de la sainte Foi; elle repousse les coups et triomphe par son courage. Elle frappe ses ennemis avec le glaive de la haine et de l'amour ; elle tue d'abord son principal ennemi, cette loi perverse qui combat toujours contre l'esprit, et avec elle elle tue les plaisirs et les délices du monde, qu'elle hait par amour pour son Créateur, ainsi que

les tentations et les fantômes dont le démon Tobsède; elle les chasse et s'en délivre par de bonnes et saintes pensées, en empêchant toujours sa volonté de consentir et de succomber.

6. Cette patience, éclairée par la lumière, ne veut pas combattre dans des positions douteuses, avec l'espérance de n'avoir plus à combattre. Elle ne le veut pas parce qu'elle se réjouit de rester à combattre : c'est par le combat que s'éprouve la vertu et que s'obtient la gloire : il n'y a pas d'autre moyen. Celui qui agit ainsi ne fait pas comme l'ignorant qui n'a encore qu'imparfaitement la lumière surnaturelle. A cause de son peu de lumière , il veut à toute force se délivrer de sa peine, et, par crainte de pécher, il pense se soumettre à une épreuve si périlleuse, que l'àme et le corps ne pourraient la supporter un instant. Son imagination est tyrannisée parles illusions du démon et par la volonté qu'il a de vivre sans souffrir ; il en sera tellement tourmenté, que celui qui le gouverne ne pourra pas le guérir ; et s'il n'obtient pas la permission qu'il demande, il en concevra un tel ennui, un tel trouble, une telle impatience, qu'il tombera souvent dans le désespoir. C'est le, signe que ce qu'il veut faire n'est pas conforme à la volonté de Dieu ; autrement, il dirait : Seigneur, si cela est conforme à votre volonté, éclairez celui qui doit me le permettre ; sinon, faites-lui voir le contraire. Il calmerait ainsi son esprit par sa foi vive, en voyant que le refus ou la permission viennent de la volonté de Dieu.

7. Je ne veux pas, mon très doux et très cher Fils, que vous soyez du nombre de ces ignorants; mais je

veux quà la lumière d'en hailt vous combattiez par la paticmce sur le champ de bataille où combattent les autres serviteurs de Dieu. Ne pensez pas à choisir pour vous un nouveau poste bien obscur et bien dangereux, mais conservez celui où vous voyez clair et où vous combattez avec les autres. Renoncez entièrement à votre volonté en toutes choses, mais surtout pour colle dont m'a parlé le Père visiteur. Laissez-vous conduire par sa volonté, car ce n'est pas la sienne, mais celle do Dieu. Votre désir est une illusion du démon, qui veut vous séduire par l'apparence du bien. Je suis persuadée qu'avec cette lumière vous connaîtrez la vérité, et en la connaissant, vous remercierez le Père éternel et souverain , qui vous sauvera du péril par la sainte obéissance ; autrement, non. C'est parce que je sens combien vous avez besoin de cette lumière que je vous ai dit que je désirais vous en voir éclairé. L'obéissance et la patience montreront qu'elle est en vous, si vous ne résistez pas à la volonté de votre supérieur, et si vous l'accomplissez avec patience, comme doit le faire celui qui est obéissant, en vous réjouissant de rompre ainsi votre volonté.

8. Si vous ne trouvez pas en vous cette lumière comme vous voudriez et vous devriez l'avoir, entrez avec une sainte haine dans la cellule de la connaissance de vous-même et de Dieu en vous ? que votre âme s'enivre dans le sang du doux et tendre Verbe. Cette connaissance vous fera acquérir la véritable perfection, parce que vous espérerez sans peine et sans trouble d'esprit, dans le sang répandu avec tant d'amour. Mon doux Fils, baissez la tète sous le

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