II. — SAINTE CATHERINE U
soit; mais soyez prêts à résister aux coups comme un vaillant clievalier, sans aucune crainte servile. Si vous êtes armé, les coups ne pourront vous nuire. Il faut vous armer avec les armes de la force unie à une ardente charité, car l'amour du souverain Bien nous fera supporter volontairement toute peine et toute fatigue. Cette arme est si bonne et si puissante, que ni les démons avec leurs tentations, ni les hommes avec leur mépris et leurs injures ne peuvent détruire la force et la joie que l'âme reçoit de la douceur de la charité. L'âme si bien armée frappe ses ennemis; car le démon trouvant l'âme pleine de force au milieu des combats quMl lui livre, voit qu'elle les soutient avec joie par la sainte haine qu'elle a d'elle-même, et par le désir qu'elle éprouve de ressembler à Jésus crucifié et de souffrir les peines et les fatigues pour son amour. Il voit qu'elle méprise ses attaques par amour pour son Créateur, et que sa volonté triomphe de toutes ses illusions. Cette force que le démon trouve dans l'âme le couvre de confusion; il reste vaincu, tandis que l'âme remplie de la grâce divine est tout embrasée d'amour et tout ardente à combattre pour Jésus crucifié.
2. Vous voyez, mon cher Fils, qu'avec la force vous •frapperez le démon; je dis aussi que vous frapperez le monde avec toutes ses délices et toutes les créatures qui voudront vous poursuivre, de quelque manière que ce soit, en les supportant avec une tendre charité, avec une vraie et sainte patience. Par la patience et la charité, vous jetterez des charbons embrasés d'amour sur leur tète, et la force de l'amour apaisera leur colère et leurs persécutions. Ces armes
CXXM. — AUX RELIGIEUX 363
sont donc bien nécessaires, et sans elles nous ne pouvons résister. Nous ne pouvons éviter ces combats tant (lue nous sommes dans un corps mortel, et quelle que soit notre position. Chacun les supporte de différentes manières, selon qu'il plaît à la Bonté divine de les lui envoyer. Celui qui n'est pas armé reçoit la blessure de l'impatience, et aussi la blessure de la délectation et du consentement volontaire. Il ne pare pas les coups nombreux que le démon lui porte, et il meurt en tombant dans le péché mortel, tandis que s'il était armé, aucun coup ne pourrait lui nuire, comme nous l'avons dit.
3. Si vous me dites : Je ne puis avoir ces armes; quel moyen puis-je prendre pour mêles procurer? Je vous répondrai que toute créature raisonnable peut les avoir, si elle le veut, avec la grâce divine. Le bien et le mal s'accomplissent par la volonté; c'est le seul consentement de l'homme qui fait le péché ou la vertu; car. sans la volonté, le péché ne serait pas péché, et la vertu ne serait pas vertu ; l'âme ne serait pas souillée par l'acte du péché, ni par aucune pensée mauvaise, si la volonté n'y consentait pas, comme les bonnes pensées et les actes de vertu ne donneraient pas la vie de la grâce à l'âme, si la volonté ne consentait pas à les recevoir avec amour. Cette volonté de l'homme est si forte, que ni le démon, ni les créatures, ni rien au monde ne peuvent l'ébranler, la faire consentir au péché ou à la vertu plus qu'elle ne veut. C'est ce que nous apprend saint Paul, lorsqu'il nous dit : « Ni la faim, ni la soit", ni les persécutions, ni le feu, ni le glaive, ni les choses présentes ou futures, ni les anges, ni les démons, ne
pourront me séparer de la charité de Dieu, si je ne le veux pas (1). » Par ces paroles, le glorieux Apôtre nous montre quelle est la force de la volonté que Dieu nous a donnée dans sa miséricorde. Personne ne peut dire : Je ne puis pas ; personne ne peut s'excuser du péché. Les plus mauvaises pensées peuvent se présenter à notre cœur, et personne ne peut les en empêcher : leur présence n'est pas un péché; c'est le consentement que la volonté leur donne qui est un péché, et on peut toujours refuser ce consentement.
4. Ainsi donc, puisque nous avons un si grand trésor que personne ne peut perdre s'il ne le veut pas, il ne faut pas craindre les coups, mais il faut nous plaire toujours au milieu des combats, tant que nous vivrons. Celui qui voit la récompense du combat, le désire avec ardeur; sans combat, point de victoire; et celui qui ne remporte pas de victoire est couvert de confusion. Savez-vous le bien que nous acquérons par le combat? L'homme, au moment des grands combats, a besoin de secouer sa négligence, d'être plus zélé à employer son temps, et à ne pas rester oisif; il s'applique plus au saint exercice de la prière; il recourt humblement à Dieu, qu'il voit être sa force, et il lui demande son secours. Le combat lui fait connaître aussi sa faiblesse et la fragilité de sa passion sensitive. Il conçoit alors la haine de l'amour-propre, et il se méprise lui-même avec une humilité sincère ; il se trouve digne des peines et indigne des récompenses qui suivent les peines; il connaît aussi la
(1) Ép. aux Rom., vni, 35.
bonté de Dieu en voyant que la bonne volonté qu'il a et qui résiste, lui vient de Dieu. Cette bonté lui inspire l'amour et la reconnaissance, parce qu'il voit et comprend que c'est Dieu qui le conserve dans sa bonne volonté. C'est dans les combats que s'acquièrent véritablement les grandes vertus, parce que toute vertu reçoit la vie de la charité, et la charité est nourrie par l'humilité ; et, comme nous l'avons dit, au moment du combat l'âme se connaît mieux elle-même, et connaît mieux la bonté de Dieu en elle. Elle connaît sa fragilité,, et elle s'humilie, et dans sa bonne volonté qui résiste, elle connaît la bonté de Dieu : de là lui viennent l'amour et la charité.
5. Il est donc bon de se réjouir au temps du combat, et de ne jamais tomber dans le trouble ; car souvent le démon, qui n'a pu nous tromper avec l'amorce du plaisir, cherche à nous perdre au moyen du trouble ; il veut nous faire croire que pendant le combat nous sommes privés de Dieu, et qu'alors la prière et les autres saints exercices ne nous servent de rien. Il nous dit intérieurement : Ce que tu fais est inutile ; tu dois prier avec un cœur libre et un esprit tranquille, et non pas avec tant de pensées frivoles et mauvaises ; il vaudrait mieux te taire. Le démon agit ainsi pour que nous abandonnions nos saints exercices et l'humble prière, qui est l'arme avec laquelle nous nous défendons, ou, pour, mieux dire, un lien qui lie et fortifie notre volonté en Dieu; c'est par elle que croît l'ardente et puissante charité, avec laquelle rame résiste aux coups, comme nous l'avons dit. Aussi le démon s'applique , par cet artifice, à nous faire quitter cette défense; car, quand nous ne
l'aurons plus, il obtiendra peu à peu de nous ce qu'il voudra.
6. Ne nous laissons donc troubler par aucune attaque, et n'abandonnons aucun de nos exercices. Lors même que nous serions tombés dans le péché, il ne faut pas nous laisser décourager, parce que nous devons croire qu'aussitôt que l'homme reconnaît et regrette sincèrement la faute qu'il a commise, Dieu le reçoit avec miséricorde. Il faut croire, avec une foi vive et une ferme espérance, que Dieu ne nous imposera pas un fardeau au-dessus de nos forces. Les démons ne nous tourmentent qu'autant que Dieu le permet, et jamais davantage; et nous devons être persuadés que Dieu sait, peut et veut nous délivrer quand il voit qu'il est temps, pour notre salut, d'éloigner de nous les tentations et les épreuves. Tout ce qu'il nous donne, tout ce qu'il permet, est toujours pour notre bien et notre progrès dans la perfection. Avec cette lumière de la foi et avec l'espérance, vous triompherez de cette ruse du démon et des autres. En baissant la tête avec une humilité profonde, vous passerez par la porte étroite ; en suivant la doctrine de Jésus crucifié, vous acquerrez les dons de force et de charité, qui sont, nous l'avons dit, nos armes défensives. Comment acquiert-on ces armes ? Avec la lumière de la très sainte Foi. La Foi avec la ferme espérance, et avec la charité, qui 'seule lui donne la vie, nous fait connaître la faiblesse de nos ennemis et notre force, qui est le Christ, le doux Jésus. L'espérance nous rend certains que toute faute sera punie et toute peine récompensée, et la charité nous fortifie contre tous nos adversaires.
CXXXr. -— AUX RELirxIEUX
7. Courage donc, très chers Fils ; combattons en contemplant le sang de l'humble Agneau sans tache, qui nous rendra forts ot courageux sur le champ de bataille. Sans cela nous n'entrerions pas victorieux dans notre cité de Jérusalem, c'est-à-dire dans la vie éternelle. Aussi je vous ai dit que je désirais vous voir combattre généreusement, comme un vaillant chevalier, sur le champ de bataille, et je vous conjure de le faire, en restant toujours soumis à la verge de l'obéissance (1). 0 mon bien cher Fils ! il me semble que l'éternel Époux de votre âme veut que vous vous glorifiiez avec le glorieux saint Paul, qui se glorifiait au milieu des nombreuses tribulations et des outrages qu'il souffrit, lui qui fut pris et battu tant de fois par les Juifs. Et vous aussi, mon Fils bien-aimé, glorifiezvous au milieu des souffrances ; recevez-les avec respect, et croyez que vous êtes digne de la peine et indigne de la récompense. Voici le moment où nous devons souffrir pour la gloire et l'honneur du nom de Dieu. Ne craignez rien et soyez persuadé que vous ne pouvez vous perdre sous la conduite de votre boa Maître. Courage ; bientôt paraîtra l'aurore ; vous appellerez, et la vérité vous répondra. Noyez-vous, noyez-vous dans le doux sang de Jésus crucifié, qui rend douces les choses amères, et légers les plus grands fardeaux. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection. Doux Jésus, Jésus amour. Criez dans votre cellule, et la Vérité suprême entendra vos cris, et moi, ignorante et pauvre mère, je le ferai
(1) Ce qui suit était adressé seulement à frère Matthieu Tholomei.
aussi, et vous serez secouru dans vos besoins. Ne manquez pas à l'espérance, et la Providence ne vous manquera pas.
GXXXII (86). — A FRERE SIMON DE GORTONE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs (1). — De l'amourpropre, qui nous prive des lumières temporelles et spirituelles.
AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon très cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris avec le désir de vous voir baigné et noyé dans le sang de l'Agneau, afin que, tout enivré, vous courriez au champ de bataille pour combattre, comme un vaillant chevalier, contre les démons, contre le monde et votre propre fragilité, à la lumière de la très sainte Foi et avec un amour ineffable, vous réjouissant toujours au milieu des combats. Mais sachez que nous ne pouvons combattre et remporter la victoire, si nous n'avons pas la lumière de la Foi ; et nous ne pouvons avoir cette lumière, si nous n'écartons pas de l'œil de notre intelligence la poussière des affections terrestres, si nous ne dissipons pas le nuage de l'amour de nous-mêmes.
(1) Frère Simon de Gortone était un des plus chers disciples de sainte Catherine. Elle en parle dans plusieurs de ses lettres.
Ce nuage nous prive de toute lumière spirituelle et temporelle ; temporelle, car il ne nous laisse pas connaître notre faiblesse, le peu de durée et do stabilité du monde, combien cette vie est vaine et caduque, et les artifices du démon, qui cherche à nous tromper au moyen des choses passagères, et souvent sous des apparences de vertu. Spirituellement, cet aveuglement nous empêche de voir et de comprendre la bonté de Dieu. Souvent nous prenons en mal ce que Dieu nous donne pour notre bien, et cela nous arrive parce que nous ne considérons pas les secrets de son amour, et avec quelle tendresse il agit; nous ne nous arrêtons qu'au fait, et nous ne voyons pas l'intention.
2. Quelquefois Dieu permet que nous soyons persécutés par le monde, injuriés par les hommes, ou soumis à quelque ordre de notre supérieur. Nous ne considérons pas la volonté de Dieu , qui agit pour notre sanctification, et nous ne jugeons pas que c'est elle qui permet ces choses, mais nous jugeons la volonté des hommes; et il nous arrive ainsi souvent de nous plaindre de notre prochain, et de commettre des fautes et des erreurs contre Dieu et contre lui. Quelle en est la cause ? Notre peu de lumière, parce que l'amour-propre a recouvert la pupille de l'œil de la très sainte Foi ; et si le démon nous attaque, notre œil aveuglé se trouble au milieu des pensées que l'ennemi lui suggère, et nous croyons que nous sommes rejetés de Dieu. Alors notre esprit sera tout bouleversé, et nous abandonnerons Texercice de la prière, parce que nous croirons que nous ne pouvons plus être écoutés ; nous tomberons dans l'ennui, et nous deviendrons insupportables à nous-mêmes; l'obéisn. U:
sance nous sera pesante, nous négligerons notre cellule, et nous nous plairons aux conversations.
3. Ces malheurs et bien d'autres nous arrivent parce que nous n'avons pas écarté le nuage de l'amourpropre, ni spirituellement, ni temporellement : aussi nous ne connaissons pas la vérité, et nous n'aimons pas encore à être sur la Croix avec Jésus crucifié. De cette manière, nous ne serons jamais des chevaliers généreux, combattant nos ennemis pour l'amour de Jésus crucifié; nous serons timides, et notre ombre nous fera peur. De quoi avons-nous besoin ? Nous avons besoin du sang de Jésus-Christ, où nous trouvons une ferme espérance qui détruit en nous toute crainte servile. Nous y trouvons une foi vive, qui persuade que Dieu ne veut autre chose que notre bien, car il nous a donné le Verbe son Fils unique, et ce Fils nous a donné sa vie pour nous rendre la vie, et de son sang il nous a fait un bain pour laver la lèpre de nos iniquités. C'est ainsi que l'âme sait d'une foi vive que Dieu ne permettra pas aux démons de nous tourmenter au delà de nos forces, au monde de nous persécuter plus que nous ne pouvons le souffrir, et à notre supérieur de nous donner des ordres auxquels nous ne pouvons pas obéir. Avec cette douce et glorieuse lumière, vous ne tomberez pas dans le trouble et le découragement, pour n'importe quel combat; vous ne fuirez pas la solitude, et vous ne rechercherez pas la conversation des hommes; mais vous vous attacherez à la Croix. Vous ne jetterez pas à terre les armes de la prière et des saints exercices spirituels ; vous vous humilierez devant votre Créateur, et vous lui offrirez d'humbles et con-
tinuelles prières, et en tout temps, pendant le combat et pendant le repos, vous ne vous ralentirez pas, mais vous servirez toujours Dieu avec zèle, sans négligence et sans trouble; vous observerez votre règle en vérité.
4. Quel sera votre moyen? La lumière de la très sainte Foi, que vous trouverez dans le précieux Sang. Et quel est la cause de cette lumière? L'ardeur de l'ineffable charité, que vous trouverez dans le Sang. Car c'est par amour que le doux et tendre Verbe a couru à la mort honteuse de la Croix. Ce feu du divin amour, que vous trouvez dans le Sang, détruit et dissipe les ténèbres de l'amour-propre qui empêchent l'œil de voir; et alors celui qui voit aime, celui qui aime craint Dieu et sert le prochain ; il devient un chevalier généreux qui combat avec le bouclier de la Foi, avec l'arme de la charité, qui est un glaive à deux tranchants, la haine et l'amour, l'amour de la vertu, et la haine du vice et de la sensualité. Tout transporté d'amour, il se plaît sur la Croix ; il veut acquérir la vertu par la souffrance, et il cherche avec un ardent amour l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Où a-t-il trouvé ce saint désir? Dans le Sang. Vous ne pouvez le trouver ailleurs. Aussi, je vous ai dit que je désirais vous voir baigné, plongé dans le sang de Jésus crucifié; et je vous dis qu'alors je vous appellerai et que vous serez mon fils. Baignezvous donc, plongez- vous dans ce sang, sans trouble et sans abattement. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
CXXXIII (74). — A FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. A MAITRE JEAN, tertiaire de l'Ordre des Ermites de Saint- Augustin, et à tous leurs compagnons, pendant qu'ils étaient à Avignon (1). ~ De lafoi au milieu des persécutions de l'Église. — Comment Dieu tire le bien du mal.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mes très chers Fils dans le Christ Jésus, votre misérable mère a un ardent désir de voir vos cœurs et vos affections cloués sur la Croix, unis et liés avec ce lien qui a uni et lié Dieu à l'homme et l'homme à Dieu. Oui, mon âme désire voir vos cœurs et vos affections unis au Verbe incarné, au doux Jésus, et de telle manière que ni les démons ni les créatures ne puissent vous en séparer. Je n'en doute pas, si vous êtes liés et embrasés par le doux Jésus, tous les démons de l'enfer avec toutes leurs malices ne pourront vous priver de ce doux amour et de cette union. Je veux qu'il en soit ainsi , et il faut absolument que vous ne cessiez d'alimenter le feu des saints désirs avec le bois de la connaissance de vous-mêmes. C'est ce bois qui nourrit le feu de la divine charité. La
(1) Nous ne dirons rien ici du bienheureux Raymond de Capoue, confesseur de sainte Catherine de Sienne; nous en avons parlé dans l'avant-propos de l'admirable Vie de celle qu'il appelait sa mère. Ou peut lire aussi le témoignage qu'en a rendu le bienheureux Etienne Maconi dans sa lettre écrite à l'occasion du procès de Venise.
charité s'acquiert par la connaissance et par l'ineffable charité de Dieu. Et alors l'ame s'attache à son prochain, et plus elle donne d'aliment au feu, c'est-àdire plus elle se connaît elle-même, plus s'augmente l'ardeur de son amour pour Jésus-Christ et son prochain. Cachez-vous donc dans la connaissance de vous-mêmes, et n'en sortez jamais, pour que la mauvaise bête (I) ne vous trompe pas par ses illusions, et ne vous divise pas les uns les autres, ce qui vous ferait perdre l'union de la charité divine. Je veux et j'exige que vous vous soumettiez les uns aux autres, et que vous supportiez mutuellement vos défauts (2), à l'exemple de Jésus, la Vérité suprême, qui a voulu être le plus petit, et qui a humblement porté nos iniquités et nos défauts. Je veux que vous fassiez de même, mes Fils bien-aimés; aimez-vous, aimez -vous, aimez-vous les uns les autres, réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, car le temps de l'été approche. 2. Le premier jour d'avril (3), pendant la nuit. Dieu m'a révélé plus particulièrement ses secrets, et m'a fait connaître des choses si admirables, que mon âme . ne croyait plus être dans son corps. Ses jouissances étaient si grandes, si abondantes, que la langue ne pourrait jamais les dire. Dieu m'expliqua surtout le mystère de la persécution que souffre maintenant
(1) Malatasca, expression dont sainte Catherine de Sienne se servait pour désigner le démon, et qui signifie un mauvais sac. Non seulement le démon est rempli de méchanceté, mais il recueille toutes nos fautes pour nous faire condamner au dernier jugement.
(2) Ces expressions montrent quelle autorité sainte Catherine avait sur ses disciples et sur son confesseur môme.
(3) Le 1" avril 1476.
la sainte Église, et son renouvellement, son exaltation dans les temps à venir. Pour me faire comprendre que les circonstances où se trouve maintenant TÉglise sont permises pour lui rendre sa splendeur , la Vérité suprême me citait deux paroles qui sont dans le saint Évangile : « Il est nécessaire que le scandale arrive dans le monde.» Puis Notre-Seigneur ajoutait : « Mais malheur à celui par qui vient le scandale. » Comme s'il disait: Je permets ce temps de persécution pour arracher les épines dont mon Épouse est tout entourée, mais je ne permets pas les pensées coupables des hommes. Sais-tu ce que je fais ? Je fais comme j'ai fait quand j'étais dans le monde ; j'ai fait un fouet de corde, et j'ai chassé ceux qui vendaient et qui achetaient dans le Temple , ne voulant pas que la demeure de mon Père devienne une caverne de voleurs. Je te dis que je fais maintenant de même. Je fais un fouet des créatures, et avec ce fouet je chasse les marchands impurs, cupides, avares et enflés d'orgueil, qui vendent et achètent les dons du Saint- Esprit. »
3. Et en effet, avec le fouet de la persécution des créatures, Notre-Seigneur les chassait, et les arrachait par la force de la tribulation à leur vie honteuse et déréglée. Le feu augmentait en moi, et je voyais avec admiration les chrétiens et les infidèles entrer dans le côté de Jésus crucifié, et je passais par le désir et l'amour, et par leur moyen j'entrais avec eux dansle Christ, le doux Jésus. J'étais accompagnée de mon père saint Dominique, de saint Jean et de tous mes enfants ; et alors il me mettait la Croix sur les épaules et l'olivier à la a.ain, comme s'il m'ordonnait
de les porter aux uns et aux autres. Il me disait ; « Va leur dire : Je vous annonce une grande joie. » Et alors mon ûme s'enivrait davantage, et se perdait avec les bienheureux par l'union de Tamour dans la divine Essence ; et ces douceurs étaient si grandes, qu'elle oubliait la peine qu'elle avait ressentie en voyant offenser Dieu. Je disais : O heureuse et bienheureuse faute ! Le doux Jésus souriait , et disait : « Le péché, qui n'est que néant, peut-il être heureux? Sais-tu ce que saint Grégoire exprimait en disant : Heureuse et bienheureuse faute! En quoi celle-ci est-elle heureuse, et que voulait dire saint Grégoire ? »
4. Je répondais ce qu'il me faisait répondre, et je disais : « Je vois bien, mon doux Seigneur, je sais bien que le péché n'a rien de bon et d'heureux en luimôme, mais c'est le fruit qui sort du péché. Il me semble que saint Grégoire a voulu dire que Dieu, h cause du péché d'Adam, nous adonné le Verbe, son Fils unique, et le Verbe nous a donné son sang ; il nous a rendu la vie en nous donnant la sienne avec un si ardent amour ! » Ainsi le péché est heureux, non par lui-même, mais par le bien, le trésor dont il a été l'occasion. Il en est de même maintenant. Du mal que font les mauvais chrétiens en persécutant l'Épouse du Christ, doit naître l'honneur, la lumière, le parfum des vertus pour cette Épouse. Et cela était si doux, qu'il me semblait qu'il n'y avait aucune comparaison entre l'offense et la bonté infinie que Dieu témoignait à son Épouse. Alors je me réjouissais, je tressaillais d'allégresse, et je voyais si clairement ce temps à venir, qu'il me semblait le posséder, le goûter, et je
disais avec Siméoa ; « Nunc dimittis servum tuum, Domine, secuìiduìnverbuìii tuum in pace. »Ily avait là des mystères si grands, que la langue est incapable de les dire, le cœur de les comprendre, et l'œil de les voir.
5. Oh ! quelle langue pourrait raconter les merveilles de Dieu ? Ce n'est pas la mienne, pauvre misérable que je suis ; je veux garder le silence , et me donner tout entière à chercher l'honneur de Dieu, le salut des âmes, la rénovation et l'exaltation de la sainte Église; et par la grâce et la force de l'Esprit- Saint, je veux persévérer ainsi jusqu'à la mort. Car c'est ce désir qui m'a fait et me fera crier avec amour et compassion vers notre Christ sur terre, vers mon Père, et vers mes enfants bien-aimés. Pour que votre démarche réussisse, réjouissez-vous, soyez dans l'allégresse. 0 Dieu, mon doux Amour, accomplissez bientôt les désirs de vos serviteurs. Je ne veux pas vous en dire davantage, et pourtant je ne vous ai rien dit. Je me meurs de désirs et d'attente ; ayez compassion de moi. Priez la divine Bonté et le Christ de la terre pour qu'il se hâte. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Plongez-vous dans le sang de Jésus crucifié; que rienne vous abatte, mais prenez de plus en plus courage. Réjouissez-vous de ces douces fatigues. Aimez-vous, aimez-vous, aimezvous les uns les autres. Doux Jésus, Jésus amour.