O mon Fils, vous que m'a donné la douce Vierge
Marie (1), je neveux pas que vous vous laissiez abattre ou troubler par les orages qu'éprouve votre esprit ; mais je veux, toujours sainte et fidèle, cette bonne volonté que Dieu, je le sais, vous a donnée dans sa miséricorde. Oui, vous aimerez mieux mourir que de roffenser mortellement; je veux que dans les ténèbres vous trouviez la connaissance de l'infinie bonté et de l'ineffable charité de Dieu. Cette connaissance affermira et engraissera votre âme. Pensez que c'est son amour qui vous conserve votre bonne volonté , et ne la laissez pas s'abandonner aux pensées du démon en y donnant son consentement. Oui, c'est son amour qui permet que vous, moi et d'autres serviteurs de Dieu, nous soyons éprouvés par les tentations du démon, des créatures et de la chair ; c'est pour que nous sortions de la négligence, et que nous acquerrions un zèle parfait, une humilité véritable et une ardente charité. L'humilité vient de la connaissance de nous-mêmes, et la charité de la connaissance delà Bonté divine; c'est là que l'âme s'enivre et se consume d'amour.
4. Rejouissez-vous , mon Père , rejouissez-vous , et bannissez toute crainte servile ; ne vous effrayez pas de ce que vous voyez venir ou de ce qui est arrivé, mais prenez courage en pensant que la perfection est près de vous. Répondez au démon que la vertu n'est pas venue en vous par moi, puisqu'elle n'était pas en moi, mais qu'elle est un don de la bonté infinie et de la miséricorde divine. Vous pourrez tout en
(I) Ce fut la sainte Yiergo elle-même qui donna le B. Raymond de Capoue pour confesseur à sainte Gatheriae de Sienne. (Voir la lettre d'Etienne Maconi.)
Jésus crucifié; faites toutes vos actions avec une foi vive, et ne vous étonnez pas si vous rencontrez des obstacles à ce que vous voulez faire. Courage , courage, car la Vérité suprême a bien voulu accomplir en vous votre désir et le mien. Immolez-vous par l'ardeur de votre désir avec l'Agneau qui s'est immolé et consumé pour nous. Reposez-vous sur la Croix avec Jésus crucifié. Réjouissez-vous en Jésus crucifié; réjouissez-vous dans les peines , et rassasiez-vous d'opprobres avec Jésus crucifié. Fixez votre cœur et votre affection sur l'arbre de la très sainte Croix avec Jésus crucifié. Que ses plaies deviennent votre demeure, et pardonnez-moi d'être l'instrument de vos peines et la cause de votre imperfection ; si j'étais pour vous un moyen de vertu, vous et les autres vous sentiriez la bonne odeur des vertus. Je ne vous dis pas cela pour vous faire de la peine, car votre peine serait la mienne, mais pour que, vous et mes autres enfants, vous ayez compassion de mes misères. J'espère, et je suis persuadée que la grâce de l'Esprit-Saint mettra fin à toutes ces choses qui sont en dehors de la volonté de Dieu. Pensez que moi, pauvre misérable, je suis dans mon corps, et que je m'en sépare toujours par un continuel désir.
5. 0 doux et bon Jésus! je meurs, et je ne puis mourir; mon ca;ur se brise, et je ne puis le briser entièrement par le désir que j'ai du renouvellement de la sainte Église, pour l'honneur de Dieu et le salut de toutes les créatures, par le désir que j'ai de vous voir, vous et les autres, revêtus de pureté, brûlés et consumés dans les flammes de la charité. Dites au Christ de la terre de ne plus me faire attendre, et
quand je le verrai, je chanterai avec le doux vieillard Siraéon : Nunc dimittis servimi tuum^ Domine, secundiim verbum tuum in pace. Je m'arrête; car si je suivais ma volonté, je recommencerais. Faites que je vous voie, et que je vous sente liés et attachés au Christ, au doux Jésus, et si intimement, que ni les démons ni les créatures ne puissent jamais vous séparer de ces liens doux et délicieux. Aimez- vous, aimez-vous, aimez-vous les uns les autres. Demeurez dans la sainte et douce dilection do Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
CXXXV (89). - AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. —
Du zèle pour le salut des âmes, et do l'amour des soullrances. — Vision de sainte Catherine.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
l. Mon très cher et bicn-aimé Père et Fils en Jésus- Christ, que m'a donné la douce Vierge Marie, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de ^■ous voir les enfants véritables et les hérauts du Verbe incarné, le Fils de Dieu, non seulement par la parole, mais par les œuvres, à l'exemple du Maître de la vérité, qui a fait le bien avant de l'annoncer. C'est ainsi que vous porterez du fruit, et que vous deviendrez le canal par lequel Dieu répandra sa grâce dans le cœur des auditeurs. Apprenez, mes
enfants, que nous ne pourrons jamais acquérir la sainteté et la faim de l'honneur de Dieu et du salut des âmes, si nous n'allons pas à l'école du Yerbe, l'Agneau immolé et abandonné sur la Croix. C'est là seulement que nous apprendrons la vraie doctrine. Il l'a dit lui-môme : « Je suis la voie, la vérité, la vie, et personne ne peut aller au Père» si ce n'est par moi (1). » Que l'œil de votre intelligence s'ouvre donc pour voir ; prêtez l'oreille, et entendez la doctrine qu'il vous donne. Voyez-vous vous-mêmes ; car vous vous trouverez en lui, et vous le trouverez en vous. Vous trouverez en lui qu'il vous a créés, par grâce et non par obligation, à son image et ressemblance ; et vous trouverez en vous l'infinie bonté de Dieu, qui a pris notre ressemblance par l'union qu'il a faite de la nature divine avec la nature humaine.
2. Que nos cœurs se brisent et se fendent en voyant ce feu, ces flammes d'amour. Dieu est uni à l'homme, l'homme à Dieu! Cet amour ineffable, comment l'homme pourra-t-il le comprendre? c'est à cette douce école, mes enfants, parce que l'amour vous conduira et vous servira de guide. Ouvrez donc l'oreille pour entendre sa doctrine, qui est la pauvreté volontaire, la patience contre les injures. Elle enseigne à rendre le bien pour le mal, à être petit, humble, foulé aux pieds, abandonné du monde, à supporter le mépris, les outrages, les injures, les affronts, les calomnies, les murmures, les tribulations, les persécutions des hommes, des démons visibles et invisibles, et de la chair corrompue, qui veut tou-
(1) S. Jean, xiv, G.
jours se révolter contre son Créateur et combattre l'esprit. Oui, sa doctrine est de souffrir tout avec patience, et de résister avec les armes de la haine et de l'amour. O douce et précieuse doctrine ! trésor qu'il a choisi pour lui-même, et qu'il a laissé à ses disciples! Il ne pouvait leur laisser de plus grandes richesses. Si la divine Bonté avait pensé que les piai» sirs, les jouissances de l'amour-propre, les vanités et les frivolités du cœur, fussent des biens, elle les aurait pris pour elle-même. Mais, parce que la sagesse du Verbe incarné a vu et connu que c'était la meilleure part, il l'a prise, et il s'en est revêtu par amour. Ainsi font ses serviteurs et ses enfants qui suivent les traces de leur Père. Je ne veux pas que vous ignoriez ces choses, et que vous quittiez cette douce voie et cette délicieuse école. Il faut, comme des enfants fidèles, vous revêtir de ce vêtement, et y être attachés ; qu'il ne vous quitte qu'en quittant la vie. Alors, nous abandonnerons le vêtement de la peine, et nous resterons revêtus du vêtement du bonheur, et nous mangerons à la table de l'Agneau le fruit qui récompensera nos travaux.
3. C'est ce que fit l'apôtre saint Paul, qui se revêtit de Jésus crucifié, et fut privé des douceurs de la divine Essence. Il se revêtit de l'humanité du Sauveur, c'est-à-dire des peines et des opprobres de Jésus crucifié ; c'était la seule chose qu'il désirait. Il disait : « Je ne veux me glorifier qu'en la Croix de Jésus crucifié (l). » Et il l'aimait tant, qu'il disait une fois à une de ses servantes : « Ma douce fille, j'y étais atta-
(1) Ép. aux Gai., vi, 14.
38 i LETTRES DE SAINTE CATHERINE
ché si étroitement par les liens de l'amour, que je n'ai pu m'en séparer qu'en perdant la vie. » Le doux saint Paul montra bien qu'il avait étudié cette doctrine et qu'il la possédait parfaitement; car il devint avide et passionné pour les âmes ; il les attirait comme l'éponge attire l'eau. En passant par la voie des opprobres, on trouve l'ineffable charité, la bonté infinie avec laquelle Dieu aime souverainement sa créature. On voit qu'il ne veut autre chose que notre sanctification, l'honneur de son Père, notre salut, et que c'est pour l'accomplir qu'il s'est livré à la mort. Paul reçoit et comprend cette doctrine, et parce qu'il Ta comprise, il se consacre à l'honneur de Dieu et au service du prochain. H annonce courageusement la vérité ; il ne s'endort pas dans la négligence; mais, plein de zèle, il devient un vase d'élection toujours ardent h porter età répandre la parole de Dieu. 4. C'est aussi le désir de mon âme, et j'ai désiré avec un grand désir faire cette pâque avec vous, c'est-àdire voir mondésir accompli et consommé. Oh ! combien sera heureuse mon âme, quand je vous verrai plus que tous les autres fixés et affermis en votre objet, en Jésus crucifié, pour vous nourrir et vous rassasier de la nourriture de l'âme. Car l'âme ne se voit pas par elle-même, mais elle se voit en Dieu, en tant qu'il est la souveraine, l'éternelle Bonté, si digne d'être aimée. Elle contemple en elle l'effet de son ardent amour ; elle y trouve l'image de la créature, et elle trouve Dieu dans son image. Cet amour, que Dieu lui porte, elle voit qu'il l'étend à toute créature, et aussitôt elle se sent forcée d'aimer le prochain comme elle-même, parce qu'elle voit que Dieu l'aime souve-
rainement, en se regardant dans la source de l'océan de la divine Essence. Alors son désir la porte à s'aimer en DioLi, et à aimer Dieu en elle, comme celui qui regarde dans une fontaine où il voit son image; il aime à la voir, et il se réjouit ; et, s'il est sage, il sera porté à. aimer plus la fontaine que son image; car, s'il ne l'avait pas vue, il ne l'aurait pas aimée, et il n'aurait pas corrigé les défauts de son visage, qu'il a vu dans la fontaine.
5. Oui, mes enfants bien-aimés, soyez-en bien persuadés, nous ne pourrons jamais voir notre dignité et les défauts qui détruisent la beauté de nos âmes, si nous ne regardons dans cet océan pacifique de la divine Essence, où nous sommes représentés; car c'est d'elle que nous sommes sortis, lorsque la sagesse de Dieu nous a créés à son image et ressemblance. Nous y trouvons l'union du Verbe avec notre humanité; nous trouvons, nous voyons et nous goûtons la fournaise de sa charité, qui nous a donné notre vie, qui a uni le Verbe à nous, et qui nous a unis au Verbe revêtu de notre nature. C'est le lien puissant qu'il a attaché et cloué sur la Croix. Nous verrons tout cela en nous voyant dans la Bonté divine. Nous ne pourrons posséder Dieu dans la vie éternelle et le voir face à face, si nous ne le possédons par le désir et l'amour en cette vie. Nous ne pouvons lui montrer cet amour en lui étant utiles en quelque chose, car il n'a pas besoin de nous; mais nous pouvons et nous devons le montrer dans nos frères, en cherchant en eux la gloire et l'honneur de Dieu. Ainsi donc, plus de négligence; ne nous endormons pas dans l'ignorance, mais que notre cœur ardent et embrasé monn. 11*!
tre ses doux et tendres désirs, en honorant et en servant Dieu dans le prochain, et en ne se séparant jamais de notre objet, de Jésus crucifié. Vous savez que c'est là le mur sur lequel nous devons nous appuyer pour nous regarder dans la fontaine. Courez donc, courez vous réfugier et vous cacher dans les plaies de Jésus crucifié. Réjouissez-vous, réjouissez- vous ; soyez dans l'allégresse : le moment s'approche où le printemps donnera ses fleurs parfumées. Ne vous étonnez pas si vous voyez encore arriver le contraire, mais soyez- en persuadés plus que jamais.
6- Hélas! hélas ! que mon âme est malheureuse ! Je ne voudrais vivre que pour me voir égorgée pour l'iionneur de Dieu, et pour que mon sang fût répandu dans le corps mystique de la sainte Église. Hélas! hélas! je meurs, et je ne puis mourir. Je n'en dis pas davantage. Pardonnez, mon Père, à mon ignorance, et que votre cœur se brise et se consume à un si ardent amour. Je ne vous écris pas les œuvres que Dieu a faites et qu'il fait; la langue et la plume sont insuffisantes. Vous m'écriviez de me réjouir et d'être dans fallégresse, et vous m'avez donné des nouvelles qui m'ont causé une grande joie. Le lendemain du jour où je vous ai quitté, la douce Vérité suprême a voulu faire pour moi ce que le père fait pour la fille, et fépoux pour son épouse; il ne peut soullVir qu'elle ait le moindre chagrin, mais il trouve toujours des moyens nouveaux pour lui donner la joie. Pensez, mon Père, que la Vérité éternelle a fait de même. La Majesté divine m'a inondée d'une telle joie, que les membres de mon corps sembUiioal se dissoudre et se fondre comme la
cire dans le feu. Mon âme faisait alors trois stations. Elle était avec les démons par la connaissance de moimême, et par les attaques, les tentations et les menaces de l'ennemi, qui ne cessait un instant de frapper à la porte de ma conscience; et alors je me levais avec une haine qui me faisait descendre en enfer, en désirant vous faire une sainte confession; mais la Bonté divine me donnait plus que je ne demandais. Je vous demandais, et Dieu se donnait lui-môme; il m'accordait l'absolution et la rémission de mes péchés et des vôtres; il me rappelait les leçons qui m'avaient été dites en d'autres temps, et il me couvrait tellement des flammes de son amour, et m'inondait d'une telle paix, d'une telle clarté, que la parole ne pourrait jamais l'exprimer; et, pour mettre le comble à ces douceurs, il me fit habiter avec le Christ de la terre.
7. J'allais comme on va par un chemin, et il semblait que c'était le chemin de la Majesté suprême, de l'éternelle Trinité, où on reçoit une lumière et une connaissance ineffables de la bonté de Dieu. Je voyais les choses futures, je marchais et je conversais avec les bienheureux, avec la famille choisie du Christ sur la terre, et je voyais arriver la paix et des sujets de grandes joies. J'entendais la douce voix de la Vérité suprême, qui me disait : Ma fille, je ne méprise pas les vraies et saints désirs; je les satisfais, au contraire. Courage donc, et deviens un bon instrument pour annoncer généreusement la Vérité; je serai toujours avec vous. Il me semblait voir le triomphe de notre archevêque; et quand j'en eus l'assurance par la lettre que vous m'avez écrite, ce
fut une joie ajoutée à ma joie. 0 mon doux fils, il faut que je vous dise l'obstination et la dureté de mon cœur, pour que vous en demandiez vengeance et justice, car il ne s'est pas brisé, consumé d'amour. Hélas! ce qui était étonnant, c'est que ces trois rapports existaient sans se nuire; l'un aidait l'autre, comme le sel aide l'huile à bien préparer les aliments. Mes rapports avec les démons, par l'humilité, la haine et la faim qu'ils me donnaient; mes rapports avec la sainte Église, par l'amour et le désir qu'ils m'inspiraient, me faisaient goûter la vie éternelle avec les bienheureux. Je ne veux plus rien dire. Pensez que mon cœur se fend, et ne peut se fendre davantage.
8. Je vous donnerai des nouvelles de mon Père, frère Thomas, dont la vertu, par la grâce de Dieu, a triomphé du démon (1). Il est devenu un tout autre homme qu'il était, son cœur se repose maintenant dans l'amour. Je vous prie de lui écrire quelquefois en vous faisant connaître à lui. Kéjouissez-vous, car mes enfans qui étaient perdus sont retrouvés et rentrés au bercail; ils ont quitté les ténèbres, et aucun maintenant ne s'oppose à ce que je veux faire. Votre indigne petite Catherine vous demande votre bénédiction, et je vous recommande tous mes fils et mes filles. Prenez bien garde que le loup infernal ne me ravisse quelque brebis. Je pense que Néri viendra ici, parce qu'il me semble qu'il serait bien de l'envoyer
(1) Le Père Thomas della Fonte était confesseur de sainte Catherine avant le P. Raymond, et le remplaçait en sou absence.
à la cour (1). Dites-lui ce qu'il faudrait faire pour rendre la paix à ces membres corrompus qui se sont révoltés contre l'Église; je ne vois pas de plus doux moyen pour pacifier Tàme et le corps. Occupez-vous avec zèle de cela, et de tout ce qui sera nécessaire, recherchant toujours l'honneur de Dieu, rien autre chose; et, quoique je vous parle ainsi, faites ce que Dieu vous fera faire et ce qui vous semblera le meilleur, de l'envoyer, ou de ne pas l'envoyer. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
CXXXVI (90). - AU FRERE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs (2). — Vision de sainte Catherine. — Ses entretiens avec Dieu. Elle apprend miraculeusement à écrire.
AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Mon très doux et très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir suivre et aimer la vérité, afin que vous soyez le vrai fils de
(1) Néri (le Landoccio, disciple bien-aimé de sainte Catherine. (Vie (le sainte Catherine, III« p., ch. 1.)
(2) Cette longue lettre est comme l'ébauche du dialogue que sainte Catherine a dicté à ses disciples vers le milieu de l'année 1378. Elle est écrite de sa main, et probablement eu élat d'extase.
Jésus crucifié, la Vérité même, et une fleur de bonne odeur dans votre saint Ordre et dans le corps mystique de la sainte Église, comme vous devez l'être. Il ne faut pas se lasser et tourner la tête en arrière, à cause des épines de la persécution; car celui-là serait bien insensé, qui laisserait la rose par crainte des épines. Mon désir est de vous voir courageux et sans crainte d'aucune créature.
2. Je suis certaine que l'infinie bonté de Dieu accomplira mon désir. Fortifiez-vous , mon très cher Père, dans la douce Epouse du Christ ; car, plus abondent les tribulations et l'amertume, plus la Vérité divine promet de faire abonder la douceur et la consolation; et cette douceur sera le renouvellement des saints et bons pasteurs, qui sont des fleurs de gloire, en offrant à Dieu le parfum et l'éclat des vertus. La réforme se fera dans les ministres et les pasteurs seulement; l'Épouse n'a pas besoin d'être réformée, car le fruit qu'elle donne ne peut jamais être diminué ou gâté par les défauts des ministres. Réjouissez-vous donc dans votre amertume, puisque la Vérité a promis de nous donner l'adoucissement après l'amertume. C'est la consolation que j'ai eue en recevant la lettre du doux Père et la vôtre, parce que j'avais eu l'amertume du malheur de rÉghse et de votre propre ameitume, dont j'ai beaucoup souffert intérieurement, le jour de Saint-François. J'ai eu aussi la joie, parce que vous m'avez tirée des pensées qui m'affligeaient quand j'ai eu lu la lettre et tout appris. J'ai prié une servante de Dieu d'offrir ses larmes et ses sueurs en la présence de Dieu pour l'Épouse et pour l'infirmité du Père.
3. Aussitôt, par un effet de la grâce divine, elle ressentit un désir plus grand et une joie surnaturelle; elle attendait le matin pour avoir la messe ; c'était le jour de Marie, et quand fut venue Theure de la messe, elle se mit à sa place avec une vraie connaissance d'elle-même, rougissant devant Dieu de son imperfection ; elle s'élevait au-dessus d'elle-même par l'ardeur de son désir, et elle fixait l'œil de l'intelligence sur la Vérité éternelle, et lui adressait quatre demandes en s'ofîrant, elle et son Père, à l'Épouse de la Vérité ; et elle demandait d'abord la réforme de la sainte Église. Alors Dieu se laissant vaincre par ses désirs, lui disait : Ma très douce fille, vois combien sa face est souillée par le vice et l'amour-propre ; combien elle est enflée par l'orgueil et l'avarice de ceux qui se nourrissent sur son sein; mais prends tes larmes et tes sueurs, puise-les dans la fontaine de ma divine charité, et lave son visage, car je te promets que sa beauté ne lui sera pas rendue avec le g'aive, la violence et la guerre, mais avec la paix, avec les humbles et continuelles prières, les sueurs, les larmes que répandent dans leur ardent désir mes serviteurs ; et ainsi j'accomplirai ton désir au milieu des souffrances, et en aucune occasion ma providence ne te fera défaut.
4. Et encore que le salut du monde entier fût compris dans cette demande, cette personne le demandait plus particulièrement dans sa prière. Alors Dieu lui montrait avec quel amour il avait créé l'homme ; il disait : Vois combien chacun me persécute ; vois, ma fille, combien tous m'outragent par toutes sortes de péchés, et surtout par ce misérable
et abominable amour d'eux-mêmes, qui est la cause de tout mal, et qui empoisonne le monde entier. Vous donc, mes serviteurs, offrez-moi de continuelles prières, afin d'apaiser la colère de mon jugement. Apprends que personne ne peut m'échapper ; ouvre les yeux de l'intelligence et regarde ma main. Elle regardait, et elle voyait l'univers tout entier renfermé dans sa main, et Dieu disait : Je veux que tu saches que personne ne peut m'échapper ; tous m'appartiennent par la justice ou par la miséricorde : et parce qu'ils sont sortis de moi, je les aime d'une manière ineffable, et je leur ferai miséricorde par le moyen de mes serviteurs.
5. Alors le feu du désir augmentait dans cette âme, qui était à la fois heureuse et affligée ; elle rendait grâce à la Bonté divine, et elle comprenait que Dieu lui avait manifesté les défauts des créatures pour la forcer à s'élever vers lui avec plus de zèle et de désir ; et son ardeur devenait si grande, qu'elle méprisait la sueur qui inondait son corps, parce qu'elle aurait voulu que ce fût une sueur de sang. Elle se disait à elle-même : Mon âme, tu as perdu tout le temps de ta vie, et tu es cause de tant de malheurs généraux et particuliers qui sont arrivés dans le monde et dans la sainte Église. Aussi, je veux que tu les répares avec une sueur de sang. Alors cette âme, excitée par ses saints désirs, s'élevait plus haut, et contemplait la Charité divine avec les yeux de l'intelligence ; elle voyait et elle goûtait combien nous sommes obligés de chercher la gloire et l'honneur de Dieu dans le salut des âmes.