‹ Lettres de Sainte Catherine de SienneChapitre 77 sur 78 · II. — SAINTE CATHERINE · texte numérisé non relu

II. — SAINTE CATHERINE

son âme, qu'il plaça dans l'ouverture de son côté, dans le trésor de sa miséricorde, montrant ainsi cette grande vérité, que c'était par grâce seulement et par miséricorde, qu'il la recevait, et non pour quelque mérite personnel. 0 bonheur ineffable, de voir avec quelle douceur et quel amour la bonté de Dieu attendait cette âme séparée de son corps 1 Comme il la regardait miséricordieusement, lorsqu'elle entrait dans son côté, toute baignée de ce sang, que rendait précieux le sang du Fils de Dieu ! Le Père tout-puissant la recevait et lui traosmettait sa puissance; le Fils, la Sagesse, le Yerbe incarné, lui donnait, lui communiquait cet ardent amour qui lui fit recevoir une mort ignominieuse par obéissance à son Père, pour l'utilité du genre humain ; et l'onction du Saint- Esprit, qui s'emparait de lui, l'inondait d'une joie capable de ravir mille cœurs ; et je ne m'en étonne pas, car il goûtait déjà la douceur divine. Il se retourna, comme fait l'épouse quand elle est arrivée à la porte de l'époux ; elle regarde en arrière, et incline la tête pour saluer ceux qui l'ont accompagnée, et leur fait un dernier signe de remerciment.

7. Lorsqu'il eut disparu, mon âme se reposa dans une paix délicieuse ; et je jouissais tant du parfum de ce sang, que je ne voulais pas soufirir qu'on lavât celui qui avait jailU sur moi. Hélas! pauvre misérable, je ne veux rien ajouter ; je reste sur terre avec un grand regret, et il me semble que la première pierre de ma demeure est déjà posée. Ne vous étonnez donc pas si je ne demande autre chose que devons voir anéanti dans le sang et dans le feu qui sechappent du côté du Fils de Dieu. Oui, plus de

nciïligcncv', iiiLV- Fils bion-aiinôs. cai' c'est le Sang qui donne et contient la vie. Doux Jésus, Jésus amour.

CXLIV (98). - A FRÈRE RAYMOND DE CAPO UE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. — Du zèle pour l.i l)arole de Dieu.

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIE l-T DE LA DOUCE MARIE

Très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un vase de dilection, portant avec feu et répandant avec ardeur la vérité, semant la semence de la parole divine dans toute créature, et surtout maintenant, auprès de notre doux Christ de la terre. Courage donc, mon Père et mes Fils bien-aimés ; allez, comme les pauvres Apôtres, portant avec vous la richesse de la foi et de l'espérance, la force et les liens de la charité. Rappelez-vous cette parole de la douce Vérité suprême : Tu enverras tes fils comme- des agneaux au milieu des loups. Qu'ils aillent en assurance, parce que je serai avec eux; et si le secours des hommes leur manque, le secours de Dieu ne leur manquera jamais. 0 mon Père et mes enfants! qui voudrait un autre secours et une autre consolation ? Qui tombera dans la crainte ? Celui qui n'a pas contiance, mais non celui qui meurt de la faim de l'honneur de Dieu

et du salut des âmes. Celui-là sera consumé dans le feu de la divine charité, baigné, anéanti, consumé dans le sang de l'Agneau immolé. Hélas ! hélas ! que mon cime est malheureuse ; je meurs, et je ne puis mourir. Mon cœur se brise, mes os se disjoignent, parce que le moment désiré n'arrive pas. La Vérité première peut bien commencer à produire des fleurs, mais cela ne me suffit pas ; car on ne vit pas avec des fleurs, mais avec des fruits. Oui, mon Père et mes enfants, venez à mon secours dans ma misère, car je meurs de faim. Priez la douce Vérité, pour qu'elle ne tarde plus à me donner des fruits. Je ne vous en dis pas autre chose. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CXLV (99). - A FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre de Saint-Dominique, à Pise (1.) — De la lumière de la vérilé. — Combien elle est nécessaire.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang,

(1) Celte lettre est écrite de Rome au B. Raymond, qui se rendait en France, comme ambassade'ur, pour la cause d'Urbain VI auprès de Charles V. Il était parti dans les premiers jours de décembre 1378.

avec le désir de vous voir éclairé d'une vraie et parfaite lumière, pour que dans la lumière de Dieu vous voyiez la lumière ; car en la voyant, vous connaîtrez la Vérité; en la connaissant, vous l'aimerez, et vous serez ainsi l'époux fidèle de la Vérité. Sans cette lumière, vous marcherez dans les ténèbres, et vous ne serez pas le fidèle, mais l'infidèle époux de la Vérité, parce que ccLle lumière est le moyen qui rend lame fidèle; elle l'éloi-ne des erreurs de la sensualité, elle la fait mourir à elle-même, et suivre avec ardeur la doctrine de Jésus crucifié, qui est la Vérité. Eilorend le cœur ferme, stable, invariable, ne se laissant point aller ù l'impatience dans les épreuves, ni à une joie déréglée dans la prospérité ou la consolation. Celui qu'elle éclaire est réglé en toute cliO;^e. et grave dans toute sa conduite. Tout ce qu'il entreprend est fait avec prudence et avec la lumière d'une grande discrétion; et s'il agit avec prudence, il parle, et il se tait aussi avec prudence, aimant mieux entendre des choses utiles que de parler sans besoin, parce qu'avec la lumière il a vu dans la lumière que notre Dieu aime peu do paroles et beaucoup d'actions. Sans la lumière, il ne l'aurait pas vu, et il aurait fait le contraire, parlant beaucoup et faisant peu. Son cœur s'en irait comme le vent, s'abandonnant légèrement à la joie avec un amour déréglé, et se laissant aiterà une tristesse coupable dans l'affliction.

2. Celui qui en privé de la lumière peut tomber dans toute sorte de fautes, tandis que celui qui a vu la lumière dans la lumière de Dieu, est capable d'arriver à une grande perfection. Il avance avec zèle, et

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améliore sa vie par la sainte haine de lui-même et par l'amour de la vertu ; sans cela, sa vie serait imparfaite et corrompue. C'est en considérant, mon cher Père, combien cette lumière est nécessaire, que je vous disais combien je désire vous voir éclairé d'une vraie et parfaite lumière. Oui. mon âme le désire avec la même ardeur qu'elle désire sortir elle-même des ténèbres pour s'unir et se conformer à la lumière. Je vous demande pour l'amour de Jésus crucifié et de Marie, sa douce Mère, de vous appliquer autant que vous le pourrez, à accomplir en vous la volonté de Dieu et le désir de mon âme, qui alors sera bien heureuse.

3. 11 n'est plus temps de dorniir ; il faut secouer le sommeil de la négligence, et dissiper l'aveuglement de l'ignorance pour épouser réellement la Vérité avec l'anneau de la très sainte Foi. Il faut annoncer la vérité, et ne jamais la taire par crainte ; il faut au contraire être prêt à donner généreusement sa vie, s'il en est besoin, et s'enivrer du sang de l'humble Agneau sans tache, qu'on puise sur le sein de sa douce Épouse, la sainte Eglise. Nous la voj^ons maintenant toute démembrée, mais j'espère que l'éternelle et souveraine bonté de Dieu guérira ses membres de leur infirmité ; ils répandront la bonne odeur, et ne seront plus corrompus. Ils seront renouvelés sur les épaules des vrais serviteurs de Dieu, qui aiment la vérité au milieu des fatigues, des sueurs, des larmes; oui, nous recevrons le soulagement de nos peines par la joie que nous causera le renouvellement de cette douce E| ouse. iSIais silence, mon âme, ne parle j)lu?. Je ne veux pas, mon très cher

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Père, me mettre h vous dire ce qu'il serait bien diffifilc d'écrire on de raconter; mon silence doit vous montrer ce que je veux dire. Je termine. J'ai un grand désir de vous voir revenir dans ce jardin, afin que vous aidiez à en arracher les épines. Demeurez dans la sainte et douce dilectionde Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CXLVI (100). — AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre de Saint-Dominique, à Pise. — Elle l'encourage dans les difficultés qu'il rencontre pour accomplir sa mission.

AU NOxM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir do vous voir désormais sortir de l'enfance et devenir homme parfait, renonçant à la douceur du lait pour vous nourrir du pain des forts. Car l'enfant qui se nourrit de lait est incapable de combattre sur le champ de bataille ; il n'aime qu'à jouer avec ses semblables. De môme l'homme qui reste dans l'amour de lui-même ne se plaît qu'à goûter le lait des consolations spirituelles et temporelles ; il se réjouit comme un enfant avec ceux qui lui ressemblent ; mais quand il devient homme en quittant la tendresse et l'amour de lui-même, il se

nourrit de pain avec la bouche du saint désir, et il le broyé avec les dents de la haine et de l'amour ; et plus il est dur et épais, plus il l'aime. Oh! combien s'estime heureuse son âme, lorsqu'il voit ses gencives saigner ! Il est devenu fort, et comme fort, il converse avec les forts ; il est ferme, grave, réfléchi. Il court avec eux sur le champ de bataille, et son unique plaisir est de combattre pour la vérité; son bonheur est de souffrir, et de se glorifier avec l'ardent saint Paul, au milieu des tribulations nombreuses qu'il supporte pour la Vérité.

2. Ceux qui refusent ainsi le lait font briller en eux les stigmates du Christ, dont ils suivent la douce doctrine. Ceux-là trouvent toujours le calme au milieu de la tempête; ils goûtent une grande douceur dans l'amertume ; avec une marchandise vile et petite, ils acquièrent des richesses infinies. Plus ils sont frappés et déchirés par le monde, plus ils sont parfaitement unis à Dieu; plus ils sont poursuivis par le mensonge, plus ils se réjouissent dans la vérité. En souffrant la faim, la nudité, les coups, les injures et les outrages, ils s'engraissent davantage de la nourriture immortelle. Ils sont revêtus du feu de la divine charité, et perdent la nudité de Tamour-propre, qui dépouille l'âme de toute vertu, et ils trouvent leur gloire dans la honte et les affronts. Le pain qu'ils mangent est grossier, mais non pas sec ; car s'il était sec, les dents ne le broieraient qu'avec beaucoup de peine et avec peu de profit ; c'est pour cela qu'ils le trempent dans le sang de Jésus crucifié, dans la fontaine de son côté sacré. Tout enivrés d'amour, ils courent mettre le pain aigri des tribulations dans ce

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précieux sang. Ils ne cherchent autre chose que les moyens de rendre gloire et honneur au nom de Dieu, et parce qu'ils voient que c'est au milieu des épreuves que se montre mieux la vertu et que l'âme glorifie Dieu davantage, ils les embrassent avec ardeur, et ils aiment mieux s'unir à Jésus crucifié par la peine que par la jouissance.

3. Ainsi donc, mon doux et bien-aimé Père, quittons, en nous repentant, le sommeil de la négligence, et so3'ez reconnaissant des grâces et des bienfaits anciens et nouveaux que vous avez reçus de Dieu et de la douce Vierge Marie (l); carc'estpar son moyen, j'en suis persuadée, que vous avez reçu cette grâce nouvelle. Dieu a voulu par ce bienfait vous faire connaître l'ardeur de sa charité, à laquelle vous devez, à la lumière de la très sainte Foi , vous abandonner plus largement, plus généreusement pour son honneur et pour l'exaltation de la sainte Église et du vrai Vicaire de Jésus-Christ, le Pape Urbain VI. Dilatez-vous dans l'espérance, vous confiant dans la Providence et dans le secours de Dieu, sans aucune crainte servile, et non pas dans l'homme ou dans vos moyens. Il a voulu aussi que vous connaissiez votre imperfection, vous montrant que vous êtes encore un enfant à la mamelle, et non pas un homme qui se nourrit de pain; s'il avait vu que vous aviez des dents pour en manger, il vous en aurait donné comme à vos autres compagnons (2). Vous n'étiez pas

(1) Le B. Raymond avait une grande dévotion à la sainl.^ Vierge. Il composa en son honneur un traile sur le Magneficat.

(2) Le compagnon du B. Raymond avait été fait prisou-

ir. 13*

4fZ LLTTr:î-:S DE SAiN'IE CATHERINE

encore digne de combattre sur le champ de bataille; vous avez été mis par derrière comme un enfant ; vous avez fui volontiers, et vous vous êtes réjoui de la grâce que Dieu accordait à votre faiblesse.

4. 0 mon pauvre Père ! quel bonheur pour votre âme et pour la mienne, si avec votre sang vous aviez consolidé une pierre de la sainte Église par amour du Sang! Nous avons vraiment bien sujet de gémir en voyant que notre peu de vertu nous a privés d'un si grand bien. Ah! perdons nos dents de lait, et tâchons d'avoir les bonnes dents de la haine et de l'amour. Prenons la cuirasse de la charité et le boucher de la très sainte Foi, et courons comme des hommes faits sur le champ de bataiUe ; soyons fermes avec une croix devant et une croix derrière, afin que nous ne puissions pas fuir. En allant ainsi forts et armés, nous ne serons plus éloignes du combat. Afin que Dieu nous fasse cette grâce, à vous, à moi et aux autres, commençons aujourd'hui à lui offrir nos larmes avec un ardent désir, pour le remercier des bienfaits qu'il vient de nous accorder, et pour pleurer notre imperfection qui nous a privés d'un si grand bonheur. Plongez-vous dansle sang de Jésus crucifié; baignez- vous dans ce sang, rassasiez- vous de ce sang, enivrez- vous de ce sang, revétez-vous de ce sang, gémissez sur vous dans ce sang, réjouissez-vous dans ce sang, croissez et fortifiez-vous dans ce sang. Perdez votre faiblesse et votre aveuglement dans le sang de l'x^gneau sans tache, et courez au grand jour

nier; lui seul avait pu échapper aux embûches des partisans de l'antipape Clément YII.

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comme un vaillant chev^alier pour chercher l'honneur de Dieu, lo bien de la sainte Église et le salut des amos dans le Sang. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CXLVII(lOl),— A FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, des Frères Prêcheurs, à Gênes. — Il faut se consacrer au service de Dieu et de l'Église avec zèle et sans aucune crainte humaine.

AV NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon très cher Père dans le Christ le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de voir en vous la lumière do la très sainte Foi. Cette lumière nous montre la voie de la vérité; et sans cette lumière, aucun exercice, aucun désir, aucune œuvre ne porterait du fruit et n'atteindrait le but que nous nous sommes proposé ; tout ce que nous ferions serait- imparfait, et nous n'avancerions pas dans la charité de Dieu et du prochain. La raison est, il me semble, que l'amour est la mesure de la foi, et la foi la mesure de l'amour. Celui qui aime est toujours fidèle à celui qu'il aime, et il le sert fidèlement jusqu'à la mort. C'est ce qui me fait voir que je n'aime pas véritablement Dieu et les créatures pour Dieu; car, si je l'aimais véritablement.

je lui serais si fidèle, que je mourrais mille fois par jour, s'il le fallait et si je le pouvais, pour la gloire et riionneur de son nom; je ne manquerais jamais de foi, et je m'appliquerais à souffrir pour l'amour de Dieu, de la vertu et de la sainte Église. Je croirais que Dieu serait mon secours et mon défenseur, comme il l'était des glorieux martyrs qui allaient avec joie au supplice. Si j'étais fidèle, je serais persuadée que Dieu est pour moi ce qu'il a été pour eux, que sa puissance n'est pas affaiblie, et qu'il peut, qu'il sait, qu'il veut pourvoir à toutes mes nécessités. Mais, parce que je ne l'aime pas, je ne me confie pas véritablement en lui; la crainte sensuelle qui est en moi me montre que mon amour est tiède, que la lumière de la foi est obscurcie par les infidélités contre mon Créateur et par ma présomption. Je le confesse et je ne le nie pas, cette racine n'est pas encore arrachée de mon âme, et c'est ce qui arrête les œuvres que Dieu veut me confier, et qui les empoche d'atteindre le but utile et glorieux pour lequel Dieu les avait fait commencer.

2. Hélas ! hélas! Seigneur, malheur à moi, misérable ! Serai-je donc ainsi toujours, en tout lieu, en toute occasion? Fermerai-je ainsi toujours, par mon infidélité, le chemin à votre providence? Oui, certainement, si, dans votre miséricorde, vous ne me détruisez et vous ne me refaites de nouveau. Eh bien. Seigneur, détruisez-moi, brisez la dureté de mon cœur, pour que je ne sois plus un obstacle à vos œuvres. Et vous, mon très cher Père, je vous conjure de prier avec instance, pour que vous et moi, nous nous anéantissions dans le sang de l'humble

Agneau, qui nous rendra forts et fidèles ; nous sentirons le feu de la divine charité, nous ferons le bien avec sa grâce, au lieu de tout ruiner et de tout f^âter. Nous montrerons ainsi que nous sommes (idoles à Dieu, que nous nous confions en son secours, et non pas en notre savoir et en celui des hommes.

3. Avec cette même foi nous aimerons hx créature, parce que, comme la charité du prochain procède de la charité de Dieu, la foi commune et particulière procède de l'amour que nous devons avoir pour toutes les créatures. Il y a une foi générale et une foi pour ceux qui s'aiment plus intimement, comme il y a, outre l'amour général, un amour particulier entre nous; et cet amour prouve la foi; il la mjontre tellement, qu'il est impossible à l'un de croire et de comprendre que l'autre ne désire pas uniquement son bien, et ne le cherche avec zèle et persévérance auprès de Dieu et des créatures, voulant toujours en lui la gloire du nom de Dieu et l'utilité de son àme, sollicitant toujours le secours divin pour que, si le fardeau augmente, sa force et son courage augmentent aussi. Celui qui aime a cette foi, et rien ne peut jamais la diminuer, ni la parole des créatures, ni les illusions du démon, ni les changements de lieu; et celui qui agit autrement montre qu'il n'a pour Dieu et pour le prochain qu'un amour imparfait.

4. Il me semble, d'après ce que j'ai appris par votre lettre, que vous avez souffert bien des combats intérieurs par l'artifice du démon et par votre passion sensitive; il vous a semblé que le fardeau était audessus de vos force-, et que je vous avais trop jugé à ma mesure. Vous avez pensé aussi que mon affection

V\'o LETTRES DE SAINTE CATHERINE

pujr VOUS était diminuée; mais vous vous trompiez, et vous avez montré que la charité avait augmenté en moi, tandis qu'elle était diminuée en vous; car j'ai pour vous le même amour que j'ai pour moimême, et j'espérais d'une foi vive que la bonté de Dieu suppléerait à ce qui manquait de votre part. Mais il n'en a pas été ainsi, car vous avez su trouver le moyen de jeter par terre le fardeau qui vous gênait, pour retomber dans la faiblesse et l'infidélité. Je m'en suis très bien aperçue, et il serait à désirer que j'aie été seule à le remarquer. Ainsi, je vous ai montré que mon amour pour vous augmente, au lieu de diminuer. Mais comment expliquer que votre ignorance ait pu donner lieu à la moindre de ces peines ? Comment avez-vous jamais pu croire que je voulais autre chose que la vie de votre âme? Où est la foi que vous aviez toujours, et que vous devez avoir? Qu'est devenue cette assurance où vous étiez que tout ce qui arrive a été vu et décidé en la présence de Dieu, non seulement dans les grands événements, mais dans les plus petites circonstances ?

5. Si vous aviez été fidèle, vous n'auriez pas été vacillant et craintif avec Dieu et avec moi ; mais, comme un fils obéissant et plein de zèle, vous auriez avancé, et vous auriez fait ce que vous pouviez faire; et, si vous n'aviez pas pu marcher droit, vous auriez marché avec les pieds et les mains; si vous n'aviez pas pu voyager coniine un religieux, vous auriez voyagé comme un pèlerin; si v^ous n'aviez pas eu d'argent, vous auriez demandé l'aumône. Cdtte obéissance fidèle aurait plus avancé les choses em. la

présence de Dieu et dans le cœur des hommes que toute la prudenceet toutes les précautions humaines. Ce sont mes péchés qui m'ont empêchée de la voir en vous. Je sais bien cependant que s'il y a eu de la faiblesse, vous a\'ez toujours eu un saint et bon désir de mieux accomplir la volonté de Dieu et celle du Pape Urbain VI, le Christ de la terre. Je n'aurais pas voulu que vous fussiez arrêté, mais que vous eussiez poursuivi votre ennemi de la manière et par la voie qui vous étaient indiquées. Moi, j'étais, jour et nuit, occupée de Dieu et de beaucoup d'autres aiTairesqui n'ont pas réussi par le peu de zèle de ceux qui devaient les faire, m:\is surtout par mes iniquités, qui empêchent tout bien, llélas! aussi nous voyons avec angoisse croître et nous inonder les olïenses contre Dieu, et je vis dans la douleur, demandant à la Miséricorde divine de me retirer au plus tôt de cette vie ténébreuse.

6. Nous voyons que dans le royaume de Naples (I) cette dernière ruine est pire que la première, et tant de maux se préparent, que Dieu y portera remède ; car sa bonté, à côté du mal, nous moiitre le remède que nous devons prendre; mais, comme je l'ai dit, l'abondance de mes fautes est un obstacle au bien. J'aurai à ce sujet beaucoup de choses à vous dire, si, avant de vous re\'oir, je ne recevais pas la grâce précieuse de (juitter la terre. Oui, je vous dis que j'aurais \oulu pour tout au monde que vous eussiez continué votre route. Je ne m'en trouble pas cepen-

(t) La reine Jeanne de Naples avait fait à Urbain VI dos promesses qu'elle no tint pas, et le schisme desola sou royaume. Voir la lettre xxxviii.

dant, parce que je suis persuadée que rien n'arrive sans un dessein secret de Dieu. Ma conscience est en paix, car j'ai fait tout ce que je pouvais faire pour qu'on envoyât quelqu'un au roi de France. Que la clémence du Saint-Esprit fasse ce que nous n'avons pas fait, nous ses mauvais ouvriers. Quant à l'ambassade au roi de Hongrie (1), elle était très goûtée par le Saint-Père, et il avait décidé que vous et vos autres compagnons en seriez chargés. Je ne sais ce qui l'a fait changer, et il veut que vous restiez où vous êtes, et que vous fassiez tout le bien possible. Je vous prie d'être sans inquiétude.

7. Abandonnez-vous vous-même, et renoncez à votre propre sens et à la consolation. Poussons des gémissements sur ces morts, et que les liens du saint désir et de l'humble prière enchaînent les mains de la Justice divine, le démon et la concupiscence. Nous nous sommes offerts comme des morts dans le jardin de la sainte Église et au Christ de la terre, qui est le patron de ce jardin : agissons donc comme des morts. Un mort ne voit pas, n'entend pas, ne sent pas. Efforcez-vous de vous tuer avec le glaive de la haine et de l'amour, et alors vous n'entendrez pas les injures, les outrages, les reproches du monde, que les persécuteurs de la sainte Église veulent vous adresser. Vos yeux ne verront pas les choses qui semblent impossibles, ni les peines qui pourraient en résulter; mais ils verront à la lumière de la Foi, que, par Jésus crucifié, toute chose est possible, et qu3 Dieu ne nous impose jamais un fardeau au-

(1) Louis, roi de Hongrie, auquel est adressée la lettre xlii.

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