SUCCESSEURS
Je passe donc à la seconde proposition^ qu^il est nécessaire d'^établir pour former le droit des papes , et je dis que Tautorité dont saint Pierre a été revêtu j a dû nécessairement passer à ses successeurs ; car enfin il n^est pas pernus aux hommes de rien changer aux dispositions du Sauveur , quand il s^agit d^un point aussi essen-, tiel que la forme du gouvernement de son Eglise: si donc il est vrai que Jésus-Christ ait établi saint, Pierre chef et pasteur de tous les fidèles 9 il est clair comme le jour que ses successeurs ont dû succéder après lui à la même qualité , avec toute Fàutorité qui raccompagne ; et si le Sauvear a voulu qu'uu chef visible gouvernât T^glise
368 TROISIËXS LBTTfiË
naissante y qui ne comprend aussitôt la nêées^ site de Toir la continnité de ce pouvoir, tant que TEglise subsistera , d^antant plus qne les mêmes raisons qui demandaient un chef visible pour les premiers temps, en demandent nnégaleinent pour tous les âges de 1 -Eglise.
Car n'est-il pas de là dernière importance pour conserver Tunion des membres , pour maintenir iHmiformité du culte , pour arrêter le progrès des erreurs naissantes, pour étendre le royaniiie de Jésus-Christ , qu'il existe une autorité supérieure , chargée de veiller constamment et par office à cette haute administration ? Supposez tous les évéques égaux en ajitorité, et absolu-* ment indépendants les uns des autres : s'ils vien« nent à se diviser , qui se sentira assez de crédit podi* entreprendre de les réunir, et qui pourra se promettre d'y réussir ? Que Thérésie se répande comme un poison subtil , qu'elle gagne comme la gangrène ; où. trouvera-t-on un remède plus prompt et plus efficace que dans les jugements d'une autorité supérieure ? Ses jugements rendus avec plus d'éclat, et plus universellement respectés , ne sont-ils pas aussi plus propres à flétrir toute doctrine pernicieuse , et à précautionner les fidèles ? Et n'est-ce pas par cette voie que la plupart des erreurs ont été ou étouffées dans leur naissance , ou arrêtées dans leur progrès ?
Vous comprenez sans doute , Monsieur , que la vigilance d'un chef attentif à faire prêcher l'Evangile à de nouveaux peuples , ne sert pas peu â étendre îe royaume de Jésus-Christ , et
sua LA PRIMAUTÉ DU PAte ET DES ËTÊQUES. 369
VOUS Honorez pas que la plupart des nations chrétiennes sont redevables de leur conversion au zèle des papes , qui leur ont procuré avec la prédication des missionnaires , la grâce de Tinstmction chrétienne^ Un saint Saturnin envoyé en France par saint Fabien ; un saint Augustin en Angleterre par Grégoire-le-Grand ; un saint Boniface en Allemagne par Grégoire II ; jon saint Kilian en Franconie par le pape Conon; un saint Anscaire dans les pays du Nord par Grégoire lY ; et tant de missionnaires de nos
Î*ours j qui vont porter la foi jusqu^aux nations es plus reculées , députés dirigés par ses conseils, assistés par ses libéralités ; tous ces grands exemples ne font -ils pas assez voir Tavantage pour la chrétienté d^avoir un chef > qui placé dans un poste plus élevé , porte aussi ses vues glus loin y et est plus en état de veiller à Tagrandisselnent de TEglise ?
Faites réflexion , s^il vous plaît ^ Monsieur , à la différence d^usages ^ de rits ^ dé cérémonies y de sentiments et même de dogmes , qui se trouve parmi vos co-religîonnaires dans les différentes contrées où Ton fait profession de s'atta-^ cher à la confession d^Ausbourg. La diversité est si notable , qu\in Luthérien qui voyage , a sou-» vent peine à reconnaître pour confrères ceux qui se disent de sa communion. D^où vient ce contraste, sinon de ce que vos premiers pasteurs ou vos surintendants 9 comme vous les appelez, sont absolument indépendants les uns des autres, et que chacun règle dans son district la discipline et souvent la créance , comme bon lui
â70 TROISIÈME LETTRB
semble , sans que son voisin puisse y trotlvéi^ à redire ? L'unité d'un chef pare à cet inconvénient «, vous remarquez , vous admirez dans tontes les parties du monde catholique , cette uniformité de culte et de créance , qui vous ins-pire , comme malgré vous , de Testime pour la religion catholique ; remontez à la source , et vous concevrez sans peine que ce n'est pas là un des moindres fruits de la parfaite subordi^ nation qui règne parmi nous.
» Voilà une partie des raisons qui ont suggéré au Sauveur l'idée d'établir dans son Eglise un chef visible pour tous les temps ; raisons que votre Philippe Mélancton a si fort goûtées , qu'il consentit par écrit , à la diète de Smalkald , de reconnaître la juridiction du pape sur toutes les Eglises chrétiennes, même sur les protestantes, pourvu que le pape ne s'opposât pas à la prédication du nouvel Evangile (1). Il est vrai que Luther lui en sut mauvais gré , et lui reprocha d'être tombé dans tme contradiction manifeste , en offrant de reconnaître pour supérieur celui qu'il avait déclaré peu auparavant être l'Antéchrist. Mais ces sortead'épithètes peu obligeantes qui se donnent dans in, colère , ne sont pas toujours dictées par un sentiment de persuasion : quand on est de sens rassis, on a bientôt oublié les injures qu'on a laissé échapper, pour revenir au jugement sain de la raison et de l'équité.
Quoiqu'il en soit d'ailleurs des motifs qu'a "
(I) Tom. VI. Lath. edii. Jeo. Q%tm. p. 522.
sua LA PBHÏATJtÈ du PAPK et des ÉTÈQtlES. 37t ^a avoir Iç Saavetji' df^ donner on cHef visible à son EglAe , il nota. 9^ y SiuislSi examiner, de savoir qu'il Oftt^WÇartîeDit ^P** de changer le gonTpfaemi^ffiBWrpàr Jifeas-Christ dans «on ^^^e , et ^cle considenQpn senle nous oblige indiipensabïemenl à rec'ipt^^-e dans les swt^^ssears de sallitK^iiTe, la^neiMèBQtoritéqne ag|a référons dans sÎBtt PierreTaî-méme. Or ce WR tps éviqnes del^ne qoi senties snccesseVB & saint Pierre. Ytnra la troisième propor sid^, qui ach^ de formrf ife droit des papes, et qui fait le jusfe fondement de la constante et invariable possession dont ii6xa avons Vabord parlé.
TROISIÈME PhOPOSITIOI?î! "
tXS. ÊTÊQUES DE ROME fiOTIT LES SUCCESSEtJBg'
DE SAnrr fœbbe.
Oui, MoDsieoT, ce sont les évdques de Rome qui sont incontestablement les successeurs de saint Pierre ; car c'est saint Pierre qiii a formé PEglise de Rome , qui Ta gouvernée' en, quialité de premier érjtrae , et gpi apr^s avt^n^hU son Siège apostoq^e à'iPIne , a contîn""^toqù'à la mort à y exercer les fOnctiof) t^Ies. Cgdtment Aqdc douter de
lies. CgAment âQDC douter de cctl^ pour peïnpie votp.vouUez bien faîna^ qu'à cette longue suite de papes , daMt^T vons les noms par ordre , il faut de •
372 TROISIÈME LETTBE .
Ironrer une iss\ie , ^et pjaaiw^ en nommer on <(tiî ait é^ le prejhîeF» û*" , qui horiiplera-t-on ^ si ce n'est mIaI Wferre? S'est- on jamais avisé d'en nffiÉm^r ^antru ? Tous ceux qiiif nt fait le càt^Qgue .des év^t^es de Bonjé , jfcat - ils p^.tpûjour^ mis sainV Piejre à ta iètW Je n^ Sais qne CÎiW Pçres deg premiers siècles pous aièpl tnttsè une Iwte drs évéqaej me jnsq^tTilfenr temps. Saûvl: ïï'êSfiÉi stecle ,, IV&jîlieii du treîsièfue ,, pîn|jteda»quatrième, sàïnt Optât el; sainl tin (Ju çia({uième , tous oltl.commeftci cata^BOe oàr oiùl. Pierre. Il^ ne tien^a tjn^à voDS de vous ?n convaincre par vous-^éme , en consultant les endroits que je marque icî(1): si TOUS trouvez mes citations en défaut, je consens à perdre auprès de tous toute réputation d'exactitude et de droiture. Mais , Monsiem*, que tous en semhie ? Ces Pères si voisins du temps des Apôtres , si habiles dans la connaissance de l'histoire, si iostmits des sentiments de l'Eglise , n'auraient -Us pas sa qui a été le premier évéqae de Rome? Ne l'auront -ils pas mieux su que votre Vélénus , qui n'a écrit qu'au seizième siècle, et qui a fait un livre entier pour pronTerqne saint Pierre n'avait jamaisétéàRome? Auront-ils rencontré liwte pour tout le reste, en nous nommant Jl^ WMT^M'"^ après les autres 7 et n'%<flH^uS que Ip^efiiier. pour lequel «ÉïftS &■*■■■■ -A Kir>.j»*|. •?■'*.
(I) Ircnx. mIr JT c. 5. «dit. Clhli^ErQk;Tfl1u1!|t liw'de pTscscr. cSS.Froben. l6ï,Epipli. Iiar. aT.*Tr«iiSt Peia\&t..-')S»*. 0|.l. lib. 1. Coin, [liîna. cdtU do Pin. p. 21! Jlug. q>. 16S. T. 3. (dit. Fro-
8UB LA FB»A1}TÉ DU PAPB BT DBS ÉTÉQUBS. 373
ils se seront mépris ? Qui se persuadera de tels paradoxes? Quoi! toute Tantiquité nous assurera que saint Pierre a gouverné TEglise de Rome, et qu'il y a été mart^isé sous Tempereur Néron ; nous saurons que dès le temps du pape Zéphyrin, un nommé Caius, dans le livre qu'il com-f posa contre Proclus attaché à la secte dos Cataphiyges , tire avantage des tombeaux de saint Pferre et de saint Paul , fondateurs de TEglise de Rome , qu'il dit être exposés aux yeux de de tout le monde (1 ) ; Eusèbe , le plus ancien de nos historiens ecclésiastiques , et à qui nous sommes redevables de presque toutes les connaissances que nous avons des trois premiers siècles de TÊglise , aura marqué en termes précis dans sa chronique ce que Pierre , le premier « pontife des chrétiens , après avoir fondé TEcc glise d'Antioche, est venu à Rome Tan 44; ce qu'il y a fondé une Eglbe , et l'a gouvernée ce pendant 25 ans y en qualité d'évéque (2) ; » saint Jérôme et saint Ambroise nous assureront du même fait presque dans les mêmes termes (3); Saint Cyprien et saint Augustin n'auront pas appelé autrement le siège de Rome que la chaire de saint Pierre (4) ; saint Optât aura donné le défi à Parménien, évêque donatiste^ d'oser dire^
(1) Euscb^Hist. Eccl. lib. 2« c. 25. p. 67. edit. Valcsiî. — (S) Ed. Nw. Tom. 1. p. i60. — (5) Hier, de Vîris illusl. in PetroT. 4. edit. MartU. fiart. 2. p. iOS. Ambros. lib. 5. de sacr. c. i. edit. Paris. T. 2,
(4) ÀudeDt navîgare adCathedcam Pétri. Cyprian. c. 3. lib. 1. edir. Fruben. p. 14. Cathedra tlbi quid fedt Ecclesix Romanae , in qa& Petrus «cdii. Augiift. lib. 2. c. M . contra Kiteras PcliHani. T. 7. p. 122.
374 TROISIÈME LETTBB
que Pierre n^ait pas établi son siège à Rome (f )j le concile dTphèse aura nommé le pape Ce* lestin, le successeur légitime de saint Pierre (2)} le concile de Calcédoine se sera écrié que Pierre a parlé à Léon (3) ; et il se trouvera des gens qui entreprendront de soutenir sérieusement que çaint Pierre n^a jamais été à Rome; ou s'il y a ^té , qu'il n^a jamais eu la conduite de cette EgUse î Y a-t-il dans une si extravagante prêtent tion moins de ridicule , j'ose vous le demanderi Monsieur , qu'il y en aurait à vouloir soutenir que Jules César n'a jamais été à Rome , ou qu'il n^y a jamais été élevé à la dictature ; qu^Aniubai n^a jamais été à Cartbage , ou qu'il n'a jamais commandé les troupes de la République ?
Qui n'admirera ici la subtilité des raisonne-; ments que fait Luther pour arrêter les conséquences d^une vérité si bien établie ? ce Saint a Pierre , dit-il , a fondé bien d^autres Eglises ce que celles de Rome ; les évoques de ces Eglises ce ne prétendent pas pour cela être les héritiersdu ce siège de saint Pierre, ni de son autorité. Bien ce des gens , ajoute-t-il , ont été martyrisés à ce Rome , qui ne commencent pas pour cela la ce chaîne des évêques de Rome (4). ^^ Oui, Monsieur , saint Pierre a fondé bien d'autres Eglises , mais il n'y est pas mort. Bien d'autres
(1) Negare non potes scîre te în urbe Româ Pelro primam Catliedrani Episopalem esse collatam. 0ptat< lib. S. contra Parmen. cdit. Dupin, pag» 31.
(3) Con. Epli. 1. T. 5. cdit. Labb. pag. 636.
(3) Con. Caiccd. aclionc 3. T. 4. cdit. Labb. p. 368.
(4) Tom. 8. éd. Jeu. Gcrm. p. 353.
SCn LA PBIHADTÉ DU PAHt BT DES ÊVÊQOBS. 37 a
^ont morts à Rome, mais ils n^étaient pas éréqnes de cette Eglise ; an lien qne nous savons par tous les témoignages de l'antiquité , qae saint , Pierre est mort à Rome , et qu'au moment oii il est mort , cette Eglise le reconnaissait pODr son chef. En un mot , saint Pierre a établi soa siège à Rome , et ne Ta pas transféré ailleurs ; voUà ce qui le met 6 la tête des évéques de Rome , et qui rend les papes ses véritables et légitimes successeursi.
Je crois , Monsieur , avoir prouvé assez solidement les trois propositions qui concourent à établir le droit des papes , pour pouvoir conclure que leur primauté n'est pas moins fondée sur le droit que sur le fait. Si la longueur de cette lettre n'a point affaibli votre attention , je compte que vous aurez remarqué partout la liaison très étroite qui se trouve dans la cause des papes , entre le fait et le droit , de sorte que si la longue possession fait bien présumer du titre , la bonté du titre justifie à son tour parfaitement la longue et constante possession.
CONCLUSION DE LA PREftUÈRE PARTIE.
SZCÉS DB LUTEER.
C'est néanmoins contre une autorité si ' établie , si unÎTerselIement reconnue , si respec- ' tée de tons les chrédens, et si - ^r,M:table t elle-même , que Luther V^
376 tboisiAmb lëttbb
portements les pins indi^es^ et avec qne fbretiF et un déchaînement (jni passe tontç imagination^ Oui, Monsieur, cet homme , qm après s^éfre^ engagé dans la dispute plus ayant qu^il n'eût voulu Ipî-même , avait écrit au pape Léon X , dans les termes les plus soumis; cet honim^, qui lui marquait dans sa lettre datée du jour dç la Trinité, en Tan 1 51 8 : c< quHl se jetait à ses <€ pieds j qu^ ne tenait qu^à lui de le coudâmes ner , ou de TahsQudre , qu^il lui abandonnait ce entièrement et sa caqse et sa personne , qu'il ce recevrait sa décision, comme venant de la ce bouche de Jésus - Christ même ( 1 ) ; y^ cet homme, qui dans une autre lettre du trois mars de ran 1519, lui disait : c< que son dessein n'ace vait jamais été d^attaquer ni le pape ni TEglise ce romaine, qu'il reconnaissait que TEglise de ce Rome était supérieure à tout , et qu'il n'y ce avait rien , en terre ni au ciel , qui pût lui ce être préféré , hors Jésus - Christ seul (2) ; ». cet homme , qui avait témoigné des sentiments si respectueux envers le souverain pontife , qui même dans une lettre écrite au cardmal Cajetan, légat du pape (3), avait demandé pardon au cardinal de quelques paroles peu mesurées qui lui étaient échappées dans la chaleur de la dispute contre la dignité du Sa|nt-Siége, avec promesse de mieux faire à l'avenir, de ne laisser échapper aucune des occasions qu'il aurait en chaire d'inculquer aux peuples le respect dû au souverain
(l)Edit.gerin. Jen. Tél.p, 58. — (2) Tom. I . p. 144. — (3) T. 1, pag. 121. b.
SUILAPBIXAUTÉDU PAFBSTDBSÊrftQITBS. 377
pontife j et de garder un silence exact dans la suite , pourvu qu^on fit taire ses adversaires ; ce même homme , malgré des dispositions si belles en apparence, eut à peine appris le jugement rendu contre lui, et vu la Bulle du pape portant condamnation de quaîpante et une propositions extraites de ses Uvres, que, transporté hors de lui-même, il entra dans une fureur dont il ne cessa d^étre agité jusqu^à la fin de ses jours. De là le principe de cette haine qui le rendit Tennemi le plus violent , le plus acharné et le plus implacable des papes.
Au reste , Monsieur , n'^allez pas croire que le pape ait usé de précipitation dans son juge-» ment , ou qu^on n^ait pas eu des ménagements assez charitables pour Luther , ou qu^on lui ait fait une querelle sur des sujets de peu d^impor-^ tance. Le pape fat plus dMn an entier à employer toutes les voies de douceur pour tâcher de le ramener ; il Tavertit et le fit avertir avec une bonté et une tendresse toute paternelle, de modérer ses (excès et de revenir de ses égarements ; il eut même la bonté de Tinvîter à faire le voyage de Rome (1), s^offrit à le défrayer, et à lui donner pour lui-même et pour d^autres tous les éclaircissements qu^il pourrait désirer. Tout fut inutile : Lutiier, aussi obstiné à soutenir ses erreurs que hardi à les débiter , n^était pas homme à reculer ; il donnait tous les jours dans de nouveaux écarts , qui allaient au bouleverse*' ment entier du christianisme. Vous en jugerez ,
(I) Tom. 1. edic. Germ* Jen, ptig. 460.