RITABLE PRÊTRE, ET AIT LE POUVOIR DE CONSACRER ET D'ABSOUDRE
Faut-il commencer 'par entreprendre de prouver que tous les chrétiens ne sont pas de véritables prêtres, et que chaque personne baptisée n'a pas le pouvoir de consacrer et d'absoudre? mais, Monsieur, n'y a-t-il pas à craindre pour moi, que je ne paraisse vouloir faire injure au sens commun en tentant sérieusement la preuve d'une vérité si généralement reconnue ? la proposition contraire n'a-t-elle pas tout Pair d'un de ces paradoxes qui étonnent et révoltent l'esprit, dès qu'on les entend proposer, et qu'on ne peut espérer de faire recevoir à personne qu'à force de subtilités et de sophismes? Luther a été le premier qui a avancé une proposition si incroyable; une infinité de faits des premiers temps du christianisme démontrent qu'on a toujours cru le contraire ; toutes les raisons allé-
g*ée» par Luther pour établir on dogme ai ifiOnf sont pitoyables , et ne peuvent parvenir à loi donner le moindre degçé de vraisemblance; vos propres partisans , les pasteurs aussi bien que le peuple témoignent assez par leur conduite n'en rien croire eux-mêmes. Tel est le fondement de votre ministère évangélique; jugez du reste d* l'édifice.
Je dis premièrement , que Luther a été le premier qui ait osé avancer le dogme étonnant du pouvoir sacerdotal commun à tous les chrétiens ; car qgoiqne on trouve quelques semences de cette erreur dans les livres de Jean Wiclef, et dans la doctrine des Vaudois , le sentiment de Luther n'est pas néanmoins tout à fait le même que celui de ces hérétiques. Jean Wiclef
comme les hommes de recevoir les ordres. Les Vaudois soutenaient que tout homme juste et ami de Dieu était prêtre par la grâce sanctifiante, niais ils n'étendaient par le sacerdoce à tous les chrétiens ; il n'y a que Luther qui ait été si libéral envers tons, et qui ait fondé le pouvoir sacerdotal sur la grâce du baptême , et non sur celle de l'ordination. $i quelqu'un veut cependant prétendre trouver pne parfaite conformité de sentiments dans la doctrine de Luther , de Wiclef et des Vandoist je m'en mettrais assez peu en peine ; ce n'en sera pas moins nne nouveauté , et il y aura anssi peu d'honneur que de profit pour Lnther de l'avoir puisée
SUB LE DÉFAUT DB POU VOIE, ETC. 19t
dans des sources si empoisonnées. Qu'importe que ce soit au commencement du seizième *îècfet temps de Luther * ou sur lu fin du douzième» teoip3db*Vati<fei*^ ou vers b milieu do quatorzième, temps de Wiclef, qu'on ait ouï parler pour 1b première foiadeeette doctrine ? la date de son origine sera toujours bien asse* fraîche pour fiiire comprendre la fausseté du nouveau dogme à quiconque tondra réfléchir sur la nature de son objet; car comment un article si important, qui intéresse généralement tous les chrétiens , et qui dtoti Une infinité d'occasions aurait été d'une très grande ressource * a-tril pu être ignoré de tous les cbrétie&s pendant un temps si considérable ? Qwi ! les chrétiens sont tous des prêtres , et iis n'en cnat rien du pendant Aawe, quatorze ou qtunatf sièdea? ils ont le pouvoir de consacrer et d'absoudre % et dans a» million de besoins qui se dont présenté* , Hs tfen ont jamais fait aucun usage ? personne neksa avertis de l'excellence et de la vertu de hwr sacerdoce? personne! ne leur a appris k tu faire les fonctions dans les occasions pressantes , i>ix les ministres de 1'EgEse ne seraient pas à portée de donner du secours 2 comment donc s* vérifiera la parole du San* tout, par laquelle il a promis 4 son Eglise ns un imvotift fc'BttWT-swr , <*oi lui 8h»i6kebà toutk vfiantt (I ) , si une vérité aussi essentielle y une vérité de pratique et d'usage , et d'un usage aussi fréquent que nécessaire , a été soustraite
(f) Jean. IS. 43.
pendant tant de siècles à la connaissance des fidèles ?
Peut-être me direz-vous, Monsieur, qée le Saint-Esprit Ta bien assez clairement révélée dans les écrits des Apôtres , et que les chrétiens de leur temps en ont été parfaitement instruite; nous verrons un peu plus bas ce que nous devons penser de ce prétendu enseignement apostolique ; mais en attendant, permettez-moi , Monsieur , de vous demander ici , comment il s'est donc fait que les chrétiens l'aient oubliée dans la suite ? S'est-il jamais vu de roi qui ait oublié qu'il fût roi ? de général , de magistrat , qui ne se soient plus souvenus de ce qu'ils étaient ? comment donc les chrétiens , s'ils ont été tous de véritables prêtres, ont-ils pu oublier pendant plus de mille ans qu'ils le fussent en effet? l'ont-ils été sans le savoir ? ou ont-ils cru l'être, sans daigner en faire les fonctions dans les plus pressants besoins ? Avouez, Monsieur , qu'on découvre ici dans la prétention de Luther quelque chose de fort difficile à combiner , pour ne pas dire quelque chose de fort approchant de la chimère, au lieu que rien n'est plus simple ni plus naturel que notre façon de raisonner : si les chrétiens , disons-nous , ont été en tout temps de véritables prêtres , il est impossible qu'ils l'aient constamment ignoré; or ils l'ont ignoré constamment jusqu'au temps de Luther , du moins jusqu'au temps de Pierre Valdo : car je défie que , pendant tout le temps qui s'est écoulé depuis les Apôtres jusqu'à cette époque , on puisse produire aucun acte , aucun
SUH LE DÉFAUT DB P0TJT01R , ETC. 193 fait , aucun monument , aucun témoignage
r fasse preuve de la persuasion où auraient nécessairement être tons les chrétiens : donc la dignité de prêtre , communiquée à chaque chrétien avec tous les droits et apanages de la prêtrise , ne peut être regardée que comme une pure rêverie. Que Luther vienne ensuite nous dire que nous n'avons pas d'autre argument à lui opposer que celui de la multitude ? qu'il nous fasse parler à son gré , et nous attribuer ce beau raisonnement. «Nous sommes en grand a nombre, et nous le pensons ainsi, donc cela <c est vrai (1). » Je ne tarderai pas à lui faire voir combien nous avons d'autres preuves que celles tirées du grand nombre; mais je lui dis ici par avance qu'il prend mal notre pensée, et qu'Û nous prête un langage bien différent de celui que nous tenons en effet. Nous ne disons pas, «Nous sommes en grand nombre, en nous « le pensons ainsi, donc cela est vrai; » mais nous disons : Avant Luther ou avant Valdo, personne ne pensait autrement que nous , ou tons pensaient comme nous; donc nous pensons juste , donc Luther a avancé une erreur insoutenable , puisque le sujet était de nature à ne pouvoir être ni ignoré ni oublié de tant de personnes , toutes si fort intéressées à le savoir , à s'en souvenir et à le retenir dans la pratique.
Mais si le silence de l'antiquité est si éloquent
pour réfuter l'opinion de Luther , que sera-ce de tant de faits antiques , qui parlent si hautement en faveur du sentiment catholique ! Oui, Monsieur , non-seulement Luther ne trouve rien pour lui dans les siècles passés , mais nous y trouvons une infinité de traits qui lui sont absolument contraires. Vous ne manquez pas , sans doute , de vénération pour le premier concile général de Nicée, si respectable, et par le grand nombre de saints et savants évéques dont il a été composé , et par le zèle que les Pères y ont témoigné pour la défense de la divinité de Jésus-Christ. Or, vous verrez dans le dix-huitième canon de ce concile , qu'il est défendu aux diacres de donner la communion aux prêtres, parce que les diacres n'ont pas le pouvoir d'offrir le corps de Jésus-Christ comme les prêtres (1 ) j: c'est-à-dire, qu'ils n'ont pas le pouvoir de consacrer. Je ne m'arrêterai pas à vous faire remarquer que Fexpression du concile fait connaître clairemeut l'usage constant, perpétué dans l'Eglise, d'offrir le corps de Jésus-Christ en sacrifice ; cette observation n'entre pas dans mon sujet : je më contente de vous faire considérer que , si le concile a déclaré les diacres privés du pouvoir de consacrer , à plus forte raison a-t-il reconnu que ce pouvoir n'était pas commun à tous les chrétiens.
Saint Jérôme, conformément à cette doctrine du concile, remarque également dans son
(f) JVec régula nec consuetudo tradidit , ut ab h:s qui potestatem non babent ofterendi , illi qui efferunt, oorpus accipiant. T. 2. Conc. Labb. pag. 43.
traité contre les Lucifériens , que le diacre Hilaire , s'étant séparé seul de l'Eglise , ne pouvait ni consacrer, ni administrer l'Eucharistie au peuple , faute d'avoir dans son parti des prêtres et des évêques (1). Théodoret rapporte dans son histoire ecclésiastique , qu'Eusèbe de Samosate , évêque orthodoxe et zélé pour la conservation de la vraie foi , voyant que la persécution de V alens avait dispersé les pasteurs , et que la plupart des Eglises se trouvaient abandonnées , se travestit en habit de soldat , parcourut ainsi la Syrie, la Phénicie et la Palestine, et ordonna partout en secret des prêtres et des diacres (2), afin que les Eglises ne manquassent pas de secours spirituels. Mais pourquoi se donnait-il tant de peine et de mouvement, s'il est vrai que chaque fidèle soit prêtre , et qu'il ne faille que le choix de l'assemblée pour le mettre en état d'en faire les fonctions ?
On pourrait faire une question semblable au sujet de ce qui se passait, du temps de saint Cyprien, dans les prisons. Ce saint évêque nous apprend qu'il y avait alors grand nombre de chrétiens arrêtés pour la confession de la foi ; que les fidèles encore libres les allaient voir avec beaucoup de charité et d'empressement; que les prêtres mêmes avec leurs diacres pénétraient
(t) Hilarius Condiaconus de Eoclesiâ récessif solus , neque Eucharistiam conficere potest', Presbyteros et Episcopos uoo habens. T. 4. Edit« Martianay, p. 502.
(2) Cum videret multas Ecclesias carere Pastoribus , militari ornalu circuibai Syriara , Phœnicea et Palaeslinam , creans Presbyteros ac Diaconos. L. 4. Edit. Froben. p. 485.
i96 CINQUIÈME LETTRE.
dans les prisons, non sans courir un grand risque de leur vie ; et pour quoi ? pour y célébrer les mystères et administrer les sacrements aux prisonniers. Or, c'est pour régler cette ardeur , et empêcher les mauvaises suites qu'elle pouvait avoir i que le Saint crut devoir écrire la quatrième lettre , selon l'édition de Rigault , où il avertit les fidèles de ne point s'y rendre eh troupe , mais séparément , afin de ne pas donner d'ombrage , et s'exposer à allumer davantage le feu de la persécution ; quant aux prêtres et aux diacres , il leur conseille de n'y pas aller toujours les mêmes , mais de changer souvent afin de ne se pas faire trop remarquer (1). Mais à quoi bon toutes ces précautions , ou plutôt à quoi bon tous les empressements de ces saints prêtres , devaient-ils ainsi exposer leur vie sans nécessité? et pouvait-L. y en avoir aucune , sup-1 posé que les prisonniers fussent eux-mêmes munis de tous les pouvoirs pour consacrer et pour absoudre? que s'il ne faut que le choix de rassemblée pour légitimer l'exercice de ce pouvoir f pourquoi les prisonniers n'en choisis* saient-ils pas un parmi eux , qui administrât les sacrements aux autres , et qui épargnât aux prêtres du dehors des visites si dangereuses ? Dira-t-on que l'assemblée des prisonniers n'était pas assez nombreuse pour être en droit de choisir un ministre ? mais n'eussent-ils été qu'une
(1) Ita ut t>resbyteri > qui apud confessores offerunt, singuli cum sînçulis Diaconis alternent, quia et mutatio personarum et vicissitudo con- *enwotium minuit iuvidiam. Ep. 4. Ed. Rigaltii , p. 10.
SUa LE DÉFAUT DE POUVOIR , ETC. 19*7
douzaine, on qu'une demi - douzaine , qui sera fondé à dire que le nombre n'était pas suffisant? qui nous marquera avec justesse la quantité précise des suffrages nécessaires à une bonne élection ? si une assemblée de douze ne suffit pas, une de trente, de cinquante, de cent suffira-t-elle ? où est l'Ecriture , où est la raison qui détermine rien sur cet article?
Rien de plus juste que la réponse de saint Augustin à î'évêque Honorât au sujet d'un cas de conscience qui lui avait été proposé; mais si le dogme du sacerdoce comjnun eût été reçu dès lors, y aurait-il rien de moins sensé que la décision de ce saint docteur? On lui avait demandé s'il était permis aux pasteurs de se retirer d'une ville qu'ils croyaient prête à être assiégée , et qui ne pourrait que très difficilement échapper à la fureur des barbares : il répond , que si ce sont des prêtres aisés à remplacer dans l'exercice de leur ministère , ils pourront s'absenter pour certaines considérations , sans manquer à leur devoir ; mais que si leur présence est nécessaire pour administrer les sacrements , ils ne pourront abandonner le peuple y ni l'exposer à manquer de secours spirituels , sans trahir leur devoir par une fuite aussi criminelle que honteuse (1). IVJais si tous les assiégés $ont autant de prêtres, de quoi saint Augustin se met-il en peine ° Que tous les pasteurs se retirent où bon leur semblera, quoi de plus facile que de leur trouver des sup-
(1) Ipist. 180. ad Honorfttun. T. 2. Edit. Froben , p. 802, 803. '
198 CIIfQUDÈMB LETTRE.
pléants ? il ne faudra tout an plus qu'une assemblée du peuple pour choisir de nouveaux ministres, et voilà tout le mal réparé. Me diresvous qu'on n'était pas sûr de trouver d'abord des gens aussi propres au ministère que ceux qui étaient en fonction? je le veux ; mais prouverait-on aisément , que ces pasteurs timides seraient obligés de sacrifier leur vie , pour que leur troupeau fût un peu mieux servi ? sans vous charger de l'obligation de le prouver, je me contenterai de dire que saint Augustin n'insiste nullement sur cette raison , mais bien sur l'état fâcheux où se trouverait le peuple par la privation du secours des sacrements. C'est là le seul mal que saint Augustin craignait , mal qui n'est nullement à craindre dans votre système.
Vous voyez , Monsieur , que les idées de Luther sont bien différentes de celles des anciens docteurs; je ne m'arrêterai pas à le prouver plus amplement , puisque Luther lui-même ne fait pas de difficulté d'en convenir : ce Si vous « ne passez , dit-il , les yeux fermés sur l'ac< sage , l'antiquité , la multitude , et si vous ce n'ouvrez les oreilles pour vous attacher tout ce entier à la parole de Dieu , vous ne vaincre* ce pas le scandale qui résulte de l'ancienne cou* ce tome (1). » U faut certainement que Luther ait cru avoir des raisons bien fortes , tirées de l'Ecriture, pour oser tenir ce langage. Mais si
(1) Niai enim hic clausïs oculis usum, antiquitatem , multitudinem prstericeris, apertis aoribus totus Verbo Dei adhsseris, scanda lu m hoc nonsupenbis.Deinst, Minist. T. 2. Ed. Jcn. Lat. p. 580.
les passages qu'il cite, sont aussi clairs et aussi concluants pour lai qu'il le prétend , comment s'est-il pu faire qu'aucun des anciens docteurs, si Consommés dans l'étude des livres saints , n'ait jamais rien aperçu de cette clarté? préjugé terrible contre la prétention de Luther. Ce n'est pas néanmoins par là que je prétends attaquer ses raisonnements , ils ont bien assez de faible et de ridicule en eux-mêmes pour faire plus de tort à leur inventeur qu'à la cause contre laquelle ils ont été employés ; oui , Monsieur , il est étonnant qu'un homme , regardé dans le monde comme doué d'esprit et d'habileté , ait pu faire un si mauvais usage de sa raison. Vous Terrez vous-même que ses fausses conséquences sont beaucoup plus propres à faire rire un adversaire , qu'à [intriguer.
Le premier passage qu'il cite contre nous (1 ), est celui de la première épttre de saint Pierre : Vous êtes larace choisie, le sacerdoce royal (2). Il ajoute celui de l'Apocalypse, qui dit également : Vous nous avez rendus rois et prêtres pour notre Dieu (3). Or , voici comme il raisonne sur le premier de ces passages (4) : Saint Pierre parle ici à tous les chrétiens , puisqu'il leur dit de désirer le lait spirituel , afin de croître pour le salut (5) : or , tous doivent chercher à croître pour le salut ; donc saint Pierre adresse ici la parole à tous les chréf
f (i)Deintl. Minitl. T. t. Eii. Jao, bl. p- 680. —{1} C]»p. 9, " (S) Ch»p. 3.10. — (4) Lib. d« «brog. ML*™ , Tarn. 3. E.1. J. p. 468. b. — (S)t.P«r. 1.1.
donc tons les chrétiens sont la race choisie, et tordre des prêtres. C'est pour ce motif, continue Luther , que saint Pierre exhorte dans le même endroit tous les chrétiens à former une maison spirituelle , et un saint corps de prêtres pour offrir des victimes agréables à Dieu (1 ). Voilà l'argument de Luther dans toute sa force ; de tous ceux qu'il propose , c'est celui qui a le plus d'apparence. Quoi néanmoins de plus faible /que tout ce raisonnement ? au lieu d'y trouver la moindre solidité, n'y trouve-t-on pas an contraire toute espèce d'avantage pour réfuter solidement la prétention de Luther. Car, remarquez, Monsieur, et il est étonnant que Luther , qui se piquait de savoir si bien l'Ecriture, n'y ait pas pris garde; remarquez, s'il vous plaît , qu'on trouve à peu près les mêmes paroles, au chapitre 1 9 de l'Exode, adressées à tous le$ Juifs : Vous êtes un royaume sacerdotal et un peuple saint (2). Or, voici comme nous raisonnons à notre tour : Quoique ces paroles s'a* dressent à tout le peuple Juif, on aurait tort néanmoins d'en conclure que tous les Juifs étaient de véritables prêtres , puisqu'il est constant qu'il ne pouvait y avoir de véritables prêtres parmi les Juifs, que dans la race d'Aaron. Donc quoique le passage de saint Pierre s'adresse à tous les chrétiens, on en conclut également mal à propos, qu'ils sont tous de véritables prêtres. J'ajoute une autre réflexion, qui explique
(1) l.Petr. 2. 52
(?) Eritb mihi regnum Sacerdotale , gens sancta. 5.6.
*DB LB DftFADT DB POETOIB, ETC. 201 parfaitement la pensée de saint Pierre par son expression : Les chrétiens sont autant rois qu'ils sont prêtres , et autant prêtres qu'ils sont rois : or ils ne sont rois que dans un sens spirituel et métaphorique , en tant que la sainteté de leur profession exigent qu'ils aient l'empire sur leurs passions : donc ils ne sont prêtres qne dans un sens spirituel et métaphorique , en tant qu'il est de leur devoir d'offrir des sacrifices de prières et de louanges. Et c'est ce que saint Pierre fait entendre clairement par les paroles qu'il ajoute au même endroit en disant qne c'est pour offrir des victimes spirituelles (1). C'est ainsi que les armes employées par Luther se tournent contre lui , et qu'an lien d'avoir sujet de triompher ici , comme il se l'imagine , il ne fait qne se rendre ridicule , et montrer son peu de jugement.
Mais voyons s'il est pins heureux à raisonner sur la suite de ce texte, on plutôt s'il ne se trompe pas également, en cherchant dans les paroles qui le suivent, un nouvel appui à son opinion. Saint Pierre après avoir dit en parlant à tous les chrétiens , vous êtes la race choisie , tordre des prêtres roist ajoate incontinent , afin que vous publiiez la puissance de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière (î) ; d'où Luther conclut, que le ministère de la parole a été confie à tons les chrétiens (3); car
(1)IHd.B. — (î)i.Pelr. 8.9.
(S) De ituliluendia Minium. T. Si edii.'fen. Ut. p. Sï< I« «brofi. Mûhe , T. ï. p. *T0. b. .
i (3); car
il. IlMblJ
202 CINQUIÈME USTTRE.
enfin , dit-il , tous ont été tirés des ténèbres , donc tons sont chargés de publier les merveilles de la puissance divine ; donc tous ont ordre de prêcher la parole de Dieu ; donc tous sont de véritables prêtres; car on ne peut, à ce qu'il prétend , avoir ordre de prêcher la parole de Dieu sans être véritable prêtre , vu que la prédication est selon lui la principale fonction de la prêtrise. Je ne sais , Monsieur , ce que vous penserez de ce raisonnement ; pour moi , il me parait si extraordinaire et si bizarre , que je ne comprends pas comment il a pu venir en pensée à Luther de le proposer sérieusement. Quoi! *aint Pierre , pour avoir exhorté les chrétiens à marquer hautement leur reconnaissance de la grâce que Dieu leur a faite en les tirant des ténèbres , les a chargés de prêcher la parole de Dieu ? quelle connexité y a-t-il entre ces deux idées ? mais qu'il en soit ainsi , j'y consens ; il s'ensuivra donc que tous les chrétiens doivent être prédicateurs de profession, et que non-seulement ils auront droit de monter tous en chaire, mais aussi , que s'ils ne le font , ils manqueront à leur devoir : c'est bien là ce que Luther dit en termes exprès ; vous auriez peine à le croire ; mais voici ses paroles que vous trouverez en deux différents endroits : ce Saint Pierre ne s'est « pas contenté de donner à tous les chrétiens ce le droit de prêcher la parole de Dieu , il leur « en a de plus fait un précepte et une obligacc tion (1). » Mais s'il en est ainsi, à quoi bon
(I ) Peints omnibus Chrifttiaois non modo dat jui , sed prxceptum
SDK LE DEFAUT DE POOTOffi, ETC. 203
le choix de l'assemblée poor nommer des ministres de la prédication? que chacun monte an pins vite en chaire poor satisfaire an précepte de r Apôtre', sans attendre de nomination. Vous le voyez, Monsieur; Luther, en voulant prouver contre nous , ne s'aperçoit pas que par sa preuve il renverse ses propres principes. Hais qui lui a dit qu'il suffisait de prêcher pour être prêtre ? Qu'un avocat change la matière de son plaidoyer, et qu'il entretienne les juges d'un discours édifiant et propre à porter an bien , à ce compte il sera prêtre. O les jolies choses que nous dit la Luther ! vous les eussiez sans doute ignorées, Monsieur, s'il. ne vous les eût apprises. Mais avançons, et attendons-nous a des difficultés plus sérieuses et plus embarrassantes.
Le Sauveur, dit Luther, en instituant la Cène, et en disant à ses disciples : Faites ceci en mémoire de moi , leur a donné par ces paroles le pouvoir de consacrer, de l'aveu même des catholiques; or, ajoute-t-il, ces paroles n'ont point été adressées aux seuls Apôtres , mais aussi à tous les chrétiens : donc tous les chrétiens ont aussi le pouvoir de consacrer (1). Je réponds , que tous ceux qui célèbrent la Cène, ont ordre de le faire en mémoire de Jésus-Christ, maïs chacun en sa manière , les prêtres en coi sacrant, et les laïques en recevant la commui "
quoque m anouwieni lirtutci Dei , qnod cerié ttt alfod ni! Lu m Dei j>r*diare. Deiiulîl. Miniii. T. 3. Ed. lit. Jt'n.p. SSI.ct de.brog. Hisj. T. S. p. 470. b.
(ij De In». T.!. Ed. hk Jw.p.Uft.
204 CUTQUIÊMB LETTBB.
Ainsi quand le prophète Samuel ordonne , de la part de Dieu , au roi Saûl , de détruire entièrement les Amalécites, de renverser leur? maisons , de tuer hommes et femmes , de n'épargner ni enfants ni bétail (1), il prétendit sans doute donner le même ordre à toute Tannée ; croira-t-on cependant que Saûl a été chargé de la même mission que le soldat? Qql ne comprend que Saûl devait présider à l'exécution , et les soldats se servir de leurs épées? On dit tous les jours que César a défait l'armée de Pompée dans les plaines de Pharsale; bien entendu que les troupes n'y ont pas moins fait leur devoir que le général ; mais l'action du général était dans la sagesse du commandement, et celle du soldat dans l'intrépidité de la bravoure. Il en est de même de la parole de Jér sus-Christ adressée aux Apôtres , et , si vous voulez, à tous les fidèles : Faites ceci en mémoire de moi. Tous en participant à la Cène doivent faire mémoire de Jésus-Christ , mais tous n'ont pas le pouvoir de consacrer en vertu de ces paroles , qui ont été adressées directement aux Apôtres et à leurs successeurs. Si vous étendeç le pouvoir de consacrer à tous les fidèles f il faudra étendre aussi à tous les fidèles Tordre de consacrer : car Tordre et le pouvoir sont ici
Î* oints ensemble, ou, pour dire encore mieux , e pouvoir n*est donné qu'en vertu de Tordre. Il faudra donc dire que les femmes et les enfants ont ordre de consacrer, et qu'en ne le
(i) l.Rcg. 15. 3.
SDB LS DÉFAUT DB POUVOIB , ETC. 205 faisant pas , ils désobéissent les uns et les antres an précepte de Jésns-Christ. Vous voyez , Monsieur , où aboutissent les beaux raisonnements de Luther.
Peut-être réussira-t-il mieux en appelant à son secours les principes de la raison naturelle : jugez-en par ce qui suit : « Si Dieu, dit-il , a « donné des pouvoirs plus grands , il n'en a k pas sans doute refusé de moindres : or, « ajoute-t-il, c'est un pouvoir plus grand de w baptiser et de prêcher que de- consacrer , et « cependant tout chrétien a le pouvoir de bap- « tiser et de prêcher : donc il faut dire , conclut- « il , que tont chrétien a aussi le pouvoir de « consacrer (1).» Je conviens, Monsieur, que tout chrétien peut baptiser , et même qu'il le doit, en cas de nécessité. Dieu a jugé à propos de rendre ce pouvoir commun à tous, afin qu'on fût moins en danger de manquer d'un sacrement si nécessaire. Nous savons par l'Ecriture que Philippe, n'étant que diacre, baptisa l'eunuque de la reine Candace (2) ; mais nous ne trouvons nulle part, qu'aucun chrétien laïque ait jamais entrepris de consacrer , on du moins qu'il ait passé pour l'avoir fait vaddement. Sans entrer ici, pour savoir quelle est la plus excellente des fonctions ecclésiastiques, dans une discussion où Luther ne trouverait pas son Compte, et où il aurait saint Chrysostôme ab-. solument contre lui, il me suffira de dire < ne convient ni à lui ni à nous de marquei
(1} De lui. MiniM. Tout, 3. pag. 88S. — (ï) ici. 8. 38,
règles que Dieu doit observer dans la dispensation des grâces et des pouvoirs qu'il accorde aux hommes; tons ses dons sont un par effet de sa libéralité ; ils se règlent selon le bon plaisir de Dieu, et non selon nos idées. Si le raisonnement de Luther est juste, vous vous passerez désormais fort bien de médecins. Car nous vous dirons avec lui : Si Dieu a donné à vos ministres le pouvoir de produire de plus grands effets , il leur aura donné aussi le pouvoir d'en produire de moindres ; or , la guéris on des âmes Temporte infiniment sur la guérison des corps ; si donc vos ministres ont reçu de Dieu le pouvoir de guérir les âmes, comme vous le prétendez, ils auront aussi reçu le pouvoir de guérir le corps ; ainsi plus d'autres médecins que vos ministres. Vous ririez sans doute, Monsieur, d'un semblable raisonnement : permettez-nous donc de rire aussi du raisonnement de Luther , car l'un et l'autre sont parfaitement semblables.
Je ne rapporterai pius qu'un de ses arguments, et c'en sera bien assez pour vous donner une juste idée du genre et de la force de ses preuves ; si je me dispense d'en réfuter quelquesunes, c'est qu'elles tendent seulement à prouver que le nom de prêtre peut se donner à tout chrétien dans un sens spirituel et figuré ; or , Luther ne devait pas faire grand effort pour démontrer un fait dont nous n'avons pas de peine à convenir. Voici donc le dernier de ses raisonnements , qui semble mériter encore une réponse : « Jésus-Christ, dit-il } est véritable
SUa LE DÉFAUT DB PODTOIB , ETC. 207
prêtre, selon cette parole du Prophète : « Vous « êtes prêtre éternellement selon lordre de « Melchisédech (1). Or, tous les chrétiens « sont frères de Jésus-Christ, car nous lisons n dans le même prophète : Je raconterai votre « nom à vos frères (2), ces frères ne peuvent « être que les chrétiens; donc , conclut Lu- « ther, chaque chrétien doit avoir part aux « titres, qualités, droits, prérogatives de Jésus- « Christ; donc chaque chrétien est prêtre m dans un sens aussi réel que le Sauveur luire même ( 3 ). » Que dire ici à nn homme qui ne daigne pas seulement faire attention au temps auquel û parle? Nous savons bien que dans l'Ancien Testament la conclusion d'on frère à l'autre était bonne et légitime pour s'assurer que, si l'un était prêtre, l'autre Tétait également, parce que tous les descendants maies d'Aaron étaient également prêtres; mais il n'en est pas ainsi dans le Nouveau : vous avez un parent catholique qui est prêtre; certainement, Messieurs, ce n'est pas une raison pour que ses frères le soient. D'ailleurs Jésus-Christ est prêtre selon l'ordre de Melchisédech, et non selon l'ordre d'Aaron, autre endroit par lequel la conséquence de Luther n'est pas juste. De plus il n'eût pas suffi d'être frère par adoption pour avoir part au sacerdoce de l'Ancien Testament , il fallait être frère par naissance : or, nous ne sommes frères de Jésus-Christ qae
(t) Psalm. 109. 5. — (î) ftatm. SI. 33.
(5) De Inslit. Minitt. Ton, a. Edii. lai. Jeu. pjg. SBQ, b.
par adoption. Si pour être frères de Jésus-Christ dans le sens où nous le sommes, tons les droits, pouvoirs , prérogatives , doivent nous être communs avec lui , il faudra donc aussi que nous ayons comme lui le pouvoir de faire des miracles. Vous voyez, Monsieur, combien de défauts se réunissent pour condamner le raisonnement de Luther, et cependant admirez la complaisance qu'il prend en lui-même d'avoir si bien raisonné. Il trouve tous les arguments dont vous venez de voir le faible et le ridicule , si forts et si pressants , qu'il ose bien les nommer ce des foudres qui mettent en poudre la <* multitude des Pères , l'autorité des conciles , c< et Téternité de la coutume (1). >j Ah! s'il les eût nommés de fausses lueurs capables tout au plus d'éblouir les yeux faibles , ou des feux follets propres à conduire les âmes imprudentes dans Tégarement et dans le précipice, il eût beaucoup mieux rencontré. Pour moi, je ne sais quelle force ou quelle justesse de raisonnement on exigeait du temps de Luther dans TUnivepsité de Wittemberg, pour accorder le bonnet de docteur à ceux qui se présentaient pour demander les honneurs du doctorat; maïs je sais bien que si dans notre Université de Strasbourg, quelque prétendant faisait de semblables raisonnements, et croyait encore dire des merveilles, pas un seul des examinateurs ne loi donnerait son suffrage. Ce langage inouï est
(1) Nihil valent adtersùs haec ditina fulmina, infiniti Patres, innumera Concilia» aeterna consuetudo. D. instit. Minist. Tom. 2. Edit. lat. Jen. pag. 581. b.
StJB LB DÉFAUT DB POU VOIE, fiTC. 209
néanmoins an jugement de Lqther , la pure parole de Dieu : ce II vons paraîtra incroyable * « dit-il , en écrivant ans magistrats de Prague , « que Dieu ait abandonné ainsi le monde tout c« entier; mais que voulez-vous y faire? c'est ce ainsi que le décide la Sainte-Ecriture (1). x> Lorsque nous disputons avec vous sur quelque point de controverse , vous ne manquez guère de nous opposer que vous avez la pure parole de Dieu pour vous; et quand nous vous répliquons , que vous voulez nous donner vos propres pensées et votre interprétation particulière pour la pure parole de Dieu, il semble que vous ayez peine à nous comprendre; mais dans le cas présent, quoi de plus sensible que la Vérité de notre reproche ? Luther se vante ici de ne parler qu'Ecriture, et, sous ce beau notti, il ne nous débite que ses imaginations et ses rêveries ; vous venez, je crois, de le voir bien clairement»
«Pavais donc raison de dire dès le commencement de cet écrit , que Luther avait établi pour fondement de sa nouvelle ordination un principe qu'on n'a jamais cru , dont on a toujours cru le contraire , et que tous ses raisonnements n'ont pas pu rendre croyable: j'ajoute, qu'on ne la croit pas même encore chez vous; c'est tout ce qui reste à prouver , pour achever ce qui regarde la première partie de cet écrit*
(1) Incredibile vtdetur , sic deretfetum orbem totum à Deo , sed quid làcies ? Scriplura sacra sic définit. De lost. Min. T. 2. Ed. lat. p. 469.
TOM. n. 14
2 1 0 CraQUÎÈMB LETTRE •
Souffrez , pour cet effet , Monsieur , sll tous pîaît j que je vous invite à faire une expérience qui &e sera pas difficile : prenez la peine de demander en particulier k plusieurs bourgeois et bourgeoises de cette ville , s'ils croient avoir le pouvoir d'absoudre et de consacrer : je pose en fait , que plud des trois quarts et demi de ceux que vous interrogerez , vous répondront nettement et sans hésiter qu'ils ne croient pas avoir un tel pouvoir. Mais pourquoi vos pasteurs n'ont-ils pas soin d'instruire les peuples d'une doctrine contenue dans vos livres symboliques ? N$ trouve-t-on pas dans un écrit, dressé par vos docteurs assemblés à Smalcade , et reçu de toutes les Eglises luthériennes, les paroles suivantes : ce Dans le cas de nécessité chaque laïque peut ce absoudre, et devient le ministre et le pasteur ce de celui qui a besoin de son secours (1). *> Ne trouve-t-on pas également dans Luther ces autres paroles : » Autre chose est d'user publi- « quement de son droit , autre chose de s'en ce servir dans la nécessité î on ne peut en user et publiquement sans le consentement de la c< communauté ; mais dans le cas de nécessité, et il est libre à chacun de s'en servir (2) ? »
Or, Monsieur, j'en appelle ici à votre sincérité ; vous avez entendu bien des sermons en votre vie , en avez-vous jamais entendu un seul,
(1) In casu nécessitât» etiam absolvit Laïcus , et fit minister ac pastor alterius. De potestate et juridictione Episcoporum. In libro Concordia? , Typis Scholvini , p. 553.
(2) Aliud est jus publiée exequi , aliud jure in necessitate uti : publiée uti non licet nisi consensu Universilalis seu Ecclesiae; in necessitate uUUur qùicumque vohierit. Tom. £. Ed. Jen. p. 584. b.
où Ton ait exposé la doctrine qui accorde à chaque particulier le pouvoir d'absoudre et de consacrer dans les besoins pressants ? de quelle conséquence néanmoins ne serait - il pas que tout le monde fût instruit de cette vérité , si elle passait en effet sérieusement chez vous pour une vérité ? Quel avantage et quelle consolation n'en tirerait -on pas dans une infinité d'occasions ! Qu'il serait commode dans un siège , dans une bataille ,- où l'aumônier lu* thérien ne peut être partout, si les soldats blessés à mort pouvaient se faire absoudre par le plus proche camarade ! Qu'un voyageur luthérien , surpris par une maladie subite dans un pays entièrement catholique , se trouverait heureux de pouvoir se faire administrer les sacrements par un compagnon de voyage , qui serait de sa religion ! Combien de villages luthériens, oii il n'y a pas de ministres ! et combien n'arrive-t-il pas tous les jours de cas inopinés , où le ministre voisin ne peut accourir assez promptement ; qu'une chute , une blessure , une apoplexie , laisse à peine une heure de temps à vivre ! Quelle consolation pour une femme accablée non-seulement de la perte dont elle est menacée, mais aussi du triste sort de son mari, si elle pouvait lui donner une bonne absolution de ses péchés , et de plus lui administrer le saint viatique sous 11» deux espèces, pour le fortifier dans le terrible passage de la vie à l'éternité! Rien néanmoins de tout cela ne se fait chez vous ; pourquoi ? si ce n'est parce que les particuliers ne sont nâ instruits , ni persuadés de leur pouvoir. MtdK
encore une fois , pourquoi Messieurs vos ministres n'ont-ils pas soin d'en instruire tout le monde ? serait-ce dans l'appréhension d'avilir leur caractère , et de mettre de niveau avec eux le simple peuple , qui perdraient beaucoup de l'estime dont ils sont pénétrés pour leurs pasteurs , s'ils venaient à apprendre qu'ils ont un pouvoir égal au leur? ou serait-ce par la crainte de leur faire tirer cette conclusion encore plus fâcheuse : Simon ministre n'a pas plus de pouvoir que moi , il faut qu'il n'en ait aucun , car je sens bien que je n'en ai pas ? Dispensons-nous, autant que nous pourrons, de prêter des vues si politiques et si intéressées à des hommes qui font profession d'avoir du zèle pour le salut de leurs ouailles ; il faudra bien néanmoins en venir là , ou reconnaître , comme seule conséquence qui reste à supposer, qu'ils ne sont pas eux-mêmes persuadés de la doctrine de leurs livres symboliques sur le pouvoir commun à tous les chrétiens. Car s'ils regardaient cette doctrine comme vraie, il serait de leur devoir de l'annoncer et de l'inculquer dans les sermons , dans les catéchismes , dans les rituels , dans les livres de piété , afin de ne la laisser ignorer à personne , et de prévenir par là les funestes suites qui sont à craindre dans une infinité d'occasions, si, faute de la savoir, on manquait de la mettre en pratique. Le profond silence que vos ministres gardent sur cet article , marque donc assez qu'ils ne croient pas eux-mêmes ce qu'ils ne daignent pas enseigner au peuple ; ou s'ils le croient , il
SUa LE DÉFAUT DB PODTOIB , ETC. 213 faudra dire quïls se taisent uniquement par désespoir de pouvoir jamais l'en persuader. Et certes , leur crainte sur ce point serait loin d'être déraisonnable.
Car enfin , comment réussiraient-ils à faire croire an peuple , que le sacerdoce du Nouveau- Testament est commun à tous , tandis qu'au su de tout le monde le sacerdoce de l' ancienne loi , incomparablement moins noble que celui de la nouvelle, était confié aux seuls descendants d'Aaron ? Quoi ! les enfants de Caath , destinés à porter les vases sacrés , n'osaient pas même les toucher avant que les fils d'Aaron ne les eussent enveloppés (1) ; le roi Ozias fut frappé de lèpre pour avoir osé mettre la main à l'encensoir (2) ; Coré , Dathan et Abiron furent engloutis dans la terre pour avoir prétendu avoir part aux fonctions sacerdotales (3) ; et Ton persuadera au peuple chrétien que chacun a tous les pouvoirs attachés au sacerdoce nouveau , et est suffisamment autorisé a s'en servir, pourvu qu'il se borne aux cas particuliers et pressants? s'il a fallu du choix pour oser manier des om- . bres et des figures , est-il â présumer qu'il r faudra aucune distinction pour être revêtu i pouvoir d'administrer les sacrements , c>ii dire les réalités elles-mêmes?
Qui ne sait le soin qu'a pris saint Paul < tanguer les différentes fonctions de <■ le ministère est nécessaire ou uiïle Tous sont-ils apôtres? tous sonl-H
(1) Num. I. 18. — (!J3. Parai. SB.
tous sont-ils docteurs ? tous font-ils des miracles ? tous ont-ils la grâce de faire des guérisons? (ous savent-ils interpréter (1 ) ? Mais pourquoi distinguer ainsi et les emplois et les dons ? pourquoi établir entre les membres de l'Eglise une aussi grande différence qu'il peut y en avoir entre les membres du corps humain (2) , sHl est vrai que tous soient également prêtres ? Vous m'avouerez , Monsieur , que cette comparaison de l'Apôtre, qui n'est point inconnue au peuple, ne le dispose nullement à entrer dans les idées de Luther. Personne n'ignore que la grâce de la prêtrise n'ait été communiquée à Timothée par l'imposition dbs mains (3). Tout le monde sait également lavis donné par saint Paql à TÎt mothée, de ne point se presser d'imposer L£g KEAiNS a personne (4). Mais à quoi bon cette imposition des mains , si chaque fidèle , avant dé la recevoir, était déjà prêtre en vertu de la grâce du baptême ?
Les Apôtres n'ont-ils pas reçu le pouvoir de consacrer par ces paroles : Faites ceci en mémoire de moi (5) ? Je ne dirai pas que c'est là le sentiment de tous les Pères ; il me suffira de demander si Ton pourrait raisonnablement penser que les Apôtres ont eu le pouvoir de consacrer avant que le sacrement de l'Eucharistie ait jamais été institué. N'ont-ils pas reçu pareillement le pouvoir d'absoudre par ces autres paroles : Les péchés que vous remettrez seront
(t) Cor. 12. 29. — (2) t. Cor. 12. 14, 15, etc. —(3) 1. Tim. 4. 14, Item. 2. Tim. 1. 6. —(4) 1. Tim. 5. 22. —(5) Luc. 22. 19.
remis (1 ) ? on voudrait-on dire qu'ils ont eb ce pouvoir avant que Jésus-Christ le leur ait communiqué par une cérémonie si bien marquée ? Qui doute néanmoins que les Apôtres n'aient été baptisés avant la Cène ? Serait-il permis de dire qu'ils ont participé à la divine Eucharistie avant d'avoir été purifies par les eaux du baptême ? Oserait-on soutenir qu'ils se sont nourrie de cette viande céleste avant d'être nés spirituellement? Il est donc clair comme le jour que les Apôtres ont été baptisés avant que de recevoir le pouvoir de consacrer et d'absoudre. U est donc démontré qu'ils n'ont pas reçu le pouvoir au moment de leur baptême. Mais si les Apôtres ne l'ont point reçu en vertu du baptême, pourquoi les autres fidèles l'aaraient-ils par la grâce du sacrement qui les fait chrétiens ?
Comparez , Monsieur , je vous prie , ces rai* sons avec celles de Luther , et vous verrez un contraste de force et de faiblesse, de solidité et de faux brillant , bien propre à vous faire revenir au sentiment de tous les siècles comme de tous les peuples , et de vous faire juger combien votre chef a eu tort de s'écarter de la doctrine constante des Pères et des conciles.
C'est apparemment pour ces raisons , jointes & bien d'autres que je pourrais également placer ici , mais que je réserve pour une autre place , parce que j'ai dessein d'en Élire un autre usage; c'est, disje , apparemment pour ces raisons que MM. vos
(1) Joan. 90. 93.
ministres désespèrent de faire goûter an peuple le dogme dn sacerdoce commun à tous les chrétiens , et qu'ils sont si réservés à en parler. Mais s'ils ont eux-mêmes honte de ce dogme > pourquoi donc ne TefTacent-ils pas de leurs livres symboliques ? ou pourquoi reçoivent-ils encore pour livres symboliques des écrits qui contiennent une erreur si monstrueuse ? pourquoi souffrent-ils que Luther en fasse le fondement du ministère évangélique ? fondement que je crois n'avoir point mal ébranlé : serait-ce même trop me flatter que de penser l'avoir entièrement renversé? Jugez-en vous-même, Monsieur, mais jugez-en équitablement, et de manière à ne pas craindre la censure du souverain Juge.
Il est temps de passer à la seconde partie, et de vous faire voir que si chaque chrétien n'a pas le pouvoir de consacrer et d'absoudre, ce pouvoir ne saurait lui être donné par la com* munauté.
DEUXIÈME PROPOSITION, i
LB POUVOIR DE CONSACRER ET D'ABSOUDRE NE PEUT ÊTES DONNÉ PAR LA COMMUNAUTÉ.
Vous aimez votre religion , Monsieur , je ne le sens que trop , et c'est peut-être le motif qui vous donne quelque peine de la voir attaquée si vivement, et par un endroit si essentiel; mais,
SUa LB DÉFAUT DB POUVOIR, ETC. 217
cTun autre côté , vous êtes d'un caractère â goûter les bonnes raisons ; et comme je crois n'en avoir que de très bonnes à vous donner, je compte que vous ne vous rebuterez pas de les lire , malgré l'espèce de contrariété que pourra souffrir votre penchant naturel. Il s'agit ici , Monsieur, de vous rétablir dans la jouissance des plus grands biens que Jésus-Christ nous ait laissés en ce monde ; nous vous en croyons malheureusement privé ; je ne puis me taire , tant qu'il me reste quelque espérance de vous porter à réparer une perte si considérable, et je ne puis cesser d'espérer, tant que vous ne refuserez pas d'examiner la question aussi sérieusement qu'elle le mérite.
Vous concevez aisément, Monsieur, que si chaque chrétien n'a pas le pouvoir de consacrer et d'absoudre , la communauté ne pourra en nommer aucun pour exercer légitimement ce pouvoir; car il n'est pas possible de rendre légitime l'exercice d'un pouvoir qui n'existe pas. Ainsi, dès que j'ai détruit la première partie de la prétention de Luther , la seconde , qui en est dépendante, se trouve également réfiitée. Mais il y a plusieurs docteurs luthériens , entre autres Kemnitius, Drejerus et HenriMeyer, qui , sans faire mention du pouvoir sacerdotal , commun à tous les chrétiens, prétendent que chaque communauté a droit de nommer pour ministre de la parole et des sacrements celui qu'elle juge à propos , et de lui conférer pour cet effet tous les pouvoirs nécessaires. Luther suppose le fond du pouvoir dans chaque par-
218 CHIQUTÊMB UTTU,
ticolier 9 et ne laisse à la communauté que le soin d'en accorder l'usage; mais aujourd'hui plusieurs docteurs luthériens font résider cUws la communauté le pouvoir qu'ils font passer par la nomination dans le particulier, auquel, ayant la nomination , ils ne reconnaissent aucun pouvoir,
Vous voyez, Monsieur, que cette division entre le maître et les disciples n'est pas de trop bonne augure; il est déjà bien évident que ces derniers n'ont pas aperçu dans les passage* cités par Luther la même clarté que Luther a cru y voir , et qu'il a proclamée sur un si haut ton. Vous trouverez pareillement que cette diversité de langage n'est pas très propre à étar blir solidement le ministère évangélique , de même que la différence des langues ne fut guère propre à affermir et à avancer l'ouvrage que les enfants de Noé avaient commencé dans la plaine de Sennaar pour immortaliser leur nom.
C'est contre ceux qui/parlent ce langage nouveau , et différent de celui de Luther , que j'entreprends de prouver ici que la communauté ne peut conférer à qui que ce soit le pouvoir de consacrer et d'absoudre. Je pourrais dire d'abord que le bon sens a peine à comprendre comment une communauté laïque et purement séculière peut conférer un pouvoir tout spirituel , un pouvoir élevé au-dessus de toutes les forces de la nature , un pouvoir qui ne se trouve dans aucun des membres de la communauté ; mais sans m'arrèter ici à ce que
la simple raison suggère , remontons jusqu'à la source et à l'origine dn pouvoir, pour y trouver des- preuves capables de convaincre pleinement les esprits , et de dissiper en même temps tontes les difficultés qu'on pourrait nous opposer.
Remarquez donc , s'il vous plaît , Monsieur, que le droit de gouverner l'Eglise, et de lui administrer les sacrements , appartenant à Jésus- Christ, il a pu le communiquer aux hommes à telles conditions qu'il a voulu.
Remarquez en second lieu , qu'il ne faut pas vouloir décider par raisonnement des questions et des matières qui dépendent uniquement de l'autorité : or le ministère ecclésiastique appartient à ce genre de questions , parce que le principe de sa validité ne dépend point de nos fantaisies et de nos conjectures , mais delà seule volonté de Jésus-Christ.
Remarquez en troisième lieu , que , se*on l'Eglise catholique , Jésus-Christ a voulu attacher à l'ordination la vertu de communiquer cette autorité , et confier le soin de donner cette ordination aux premiers pasteurs , c'est-à-dire aux évoques chargés de la conférer par l'imposition des mains ; au lieu que vos docteurs nouveaux font dépendre le pouvoir ecclésiastique du plus grand nombre des suffrages de l'assemblée ; en sorte que le nouvel élu soit revêtu de tous les pouvoirs du ministère en vertu de l'élection même , sans que les cérémonies qui suivent l'élection soient absolument nécessaires. C'est la aoctrme expresse de Jean Danhauerus, fa-
menx professeur de votre université (1) , et de Nicolas Hunnius , professeur de Leipsick (2).
Il est certain que Jésus-Christ a pu établir la première et la seconde de ces deux méthodes pour communiquer ses pouvoirs , et que s'il a établi la nôtre , toute ordination faite par une autre voie sera nulle. Or comment nous assurer de la volonté de Jésus-Christ 9 si ce n'est par l'Ecriture, ou du moins par la tradition ? Faitesnous donc voir , s'il vous plaît , dans toute l'Ecriture une seule parole , dans toute l'antiquité un seul exemple qui prouve que l'élection du peuple toute seule , sans qu'il soit besoin d'y rien ajouter, suffise par elle-même pour donner le pouvoir de consacrer et d'absoudre .
Il ne sert de rien de dire ici, comme fait Henri Meyer , ministre d'Osnabruck , que les sacrements sont des biens appartenants à la communauté , et que par conséquent la concn munauté est en droit de commettre quelqu'un pour en être dispensateur (3) . Il est vrai que ce sont des biens destinés à l'usage et à l'utilité de la communauté ; mais il a été libre à Dieu de les faire passer par tels canaux qu'il a jugé & propos; et si d'après l'institution divine ils ne. peuvent être donnés que par des mains coik sacrées par l'évèque , ils n'en seront pas moins des biens appartenants à la communauté , on
(i) Ordinationis ritus non perinde necessarins est ut vocationis. In Wnpoloylct, p. 418. Edit. Argent, item in Moto fisc, p. 106. Ordinatio ad xo su etvac spectat.
(2) In demonstrat. Ministerii Luther, p. 284.
(3) JUmijett îr&toan $tli$d)in Jlritôtmfyum*, p. 27.
SUn LE DÉFAUT DE POUTOIK , ETC. 221
réservés à son utilité et à son usage. Les sacrements de l'ancienne loi n'étaient-Ds pas également des biens appartenants a la communauté? pent-on en conclure que la société des Juifs pouvait choisir ses ministres et leur donner les pouvoirs nécessaires ? ne fallait-il pas s'en tenir indispensablement à ceux que Dieu avait marqués , je veux dire à ceux qui étaient de la race d'Aaron?
Il est également inutile de dire que le ministère étant absolument nécessaire à l'Eglise pour se conserver et pour s'accroître , il a été de la providence divine de donner à l'Eglise le pouvoir de se pourvoir elle-même de ministres , afin de ne pas la laisser manquer de moyens nécessaires à sa conservation et à son accroissement. Ce raisonnement est sans doute très beau ; mais quelque nécessaire que le ministère soit a l'Eglise , est-il nécessaire pour cela à l'Eglise de pouvoir créer des ministres par des laïques ? Dieu n'a-t-il pu lui en procurer par nne autre voie , en conservant toujours en elle un ordre d'évêqnes qui lui fournissent des pasteurs ? C'est donc lit une affaire qui dépend uniquement de sa volonté , et sa volonté ne nous est manifestée que par sa parole.
On fait de belles parités que Ton croit fort concluantes , et dont on croit avoir grand sujet de s'applaudir. Les sociétés civiles , dit-on , choisissent leurs magistrats , et ce sont les sociétés mêmes qui donnent à leurs chefs tous les pouvoirs nécessaires poar s'acquitter de leurs fonctions ; pourquoi donc les sociétés chrétiennes
et religieuses n'auraient-elles pas le même droit de se choisir des pasteurs, et de leur donner tous les pouvoirs nécessaires à la conduite du troupeau ? Mais qui ne comprend aisément qu'en certaines républiques il est libre au peuple de. choisir des chefs pour se soumettre à eux selon Tétendue du pouvoir qu'ils jugent à propos de leur donner , parce que ce pouvoir est naturel >. extérieur , temporel ? dépendra-t-il pour cela du peuple d'accorder des pouvoirs tels que sont ceux d'absoudre et de consacrer ? pouvoirs qui passent toutes les forces de la nature, et qui ne peuvent s'exercer que par le concours d'une puissance toute divine , appliquée par la volonté souverainement libre de celui qui suit ses propres lois, et non celles des peuples. Le raisonnement humain ne peut donc ici terminer notre différend sur le sujet en question , il faut que l'Ecriture ou la tradition en décide.
Souffrez donc, Monsieur, que je vous prie derechef de m'indiquer quelque passage où. soit contenu clairement ce point de créance : « Une assemblée de laïques peut conférer le pou* ce voir de consacrer et d'absoudre. *> Vous faites profession de ne rien croire qui ne soit formellement dans l'Ecriture , ou du moins qui ne puisse s'en tirer par une conséquence juste et légitime; c'est ici un article de foi pour vous : supposé que la doctrine du sacerdoce commun ne soit pas de votre goût , il ne vous reste plus autre chose à croire ; l'article n'est pas , comme vous voyez, sans importance; il est, dans le plan nouveau f le fondement du ministère évan-
SUa LE DÉFAUT OK PODV01B, ETC. 223
géliqne, et l'appui de tonte la confiance que vous pouvez, avoir à la vertn de vos sacrements. Où est donc le texte snr lequel vous fondez sur ce point votre créance? où est-il le texte qui énonce clairement le droit et le pouvoir de Tas* semblée ? où est le texte dont on poisse du moins tirer légitimement cette conséquence : « Donc « le sujet choisi par rassemblée pour exercer « le ministère , a , en vertu de l'élection seule , <x le pouvoir de consacrer et d'absoudre , sans « qu'il soit absolument besoin d'y ajouter au- « cune antre cérémonie. «Vous savez fort bien l'Ecriture , Monsieur , }"ai été surpris plus d'une fois de vous lavoir citer sur toutes sortes de sujets avec une merveilleuse facilité ; vous l'aurez souvent, je n'en doute pas, lue avec beaucoup d'attention; vous souvient-il d'aucun passage propre à fournir la preuve que j'ose vous demander? ne vous fiez pas à votre mémoire pour vous assurer qu'il n'y en a pas, adressez-vous à celui de vos ministres que vous croirez avoir le plus d'intelligence et d'habitude par rapport à la Bible , et vous verrez que sur ce sujet il n'en sait pas pins que vous. Ne suffit-il pas pour vous convaincre de la disette de preuves où vous êtes , de voir les vains et pitoyables esBbrts de vos auteurs ponr en trouver ?
Vous connaissez Christian Dreyer, p seur de l'Université de Konigsberg en Pin cet homme qui a écrit avec plus de mt et de modération que la plupart de rflfl teurs; or, croiriez-vous , Monsieur, qnr auteur emploie ici contre nous les paroi-
Sauveur à saint Pierre (1) : Tu es Pierre » et sur cette pierre , etc. Et je te donnerai les clés du royaume des deux I ce Les clés , dit-il , ne ce marquent antre chose que l'autorité ecclécc siastiqne ; cette autorité consiste particulière rement à donner les pouvoirs nécessaires pour ce les fonctions du ministère : or, ajoute-t-il, ce saint Augustin nous apprend que les clés ont ce été données, non pas seulement à saint Pierre , ce mais aussi à toute l'Eglise ; c'est donc, conclutce il , l'Eglise et ^chaque communauté en partice culier, qui peut donner ces pouvoirs (2). » Mais, Monsieur, nous demandons une preuve de l'Ecriture, et on nous cite l'autorité de saint Augustin, qu'on méprise dans cent occasions : est-ce là satisfaire à notre demande ? nous demandons un passage qui favorise la prétention de votre assemblée de laïques, et on nous en produit un qui est évidemment favorable au pape et aux évêques. N'est-ce pas être bien pauvre que de se trouver réduit à mendier un secours, je ne dis pas si impuissant , mais propre à nuire plutôt qu'à servir?
Ne croyez pas , Monsieur , d'après cette première réponse, que nous pensions à vous abandonner saint Augustin. Il est fort aisé d'expliquer sa pensée , sans donner dans celle du professeur de Konigsberg : il sera toujours très vrai de dire , que les clés ont été données à toute l'Eglise en la personne de saint Pierre , quand
(i) An chap. 16 de saint Matthieu.
(2) la controversiis cum Pontifie, sectione 4. de Clericis et Laïcis, éd. Regiomoiit. p, 542.
On dirait seulement , et nous le disons bien volontiers , que saint Pierre a reçu les clés non pour loi seul , mais aussi pour tous ses successeurs ; qu'il les a reçues, non pour son avantage particulier , mais aussi pour l'avantage de toute l'Eglise; que les clés n'ont pas été données uniquement à Pierre , mais aussi à tous les autres Apôtres, et à leurs successeurs les évéques avec la proportion convenable, pour le bien et le salut de tous les fidèles; or, quand même on ne pourrait donner aux paroles de saint Augustin d'autre sens que celui-là , n'en serait-ce pas déjà bien assez pour justifier son expression?
Comment le docteur prussien a-t-il pu penser à vouloir s'autoriser du sentiment de saint Augustin , s'il a eu la moindre connaissance de la doctrine de ce Père touchant l'ordination? ce Père n'enseigne-t-il pas en termes exprès , « que ce l'ordination est un sacrement aussi véritable c< que le baptême lui-même (1)?que l'ordina- « tion comme le baptême ne peut pas se réitécc rer (2) ; que si des clercs sont ordonnés ce pour avoir soin d'une nouvelle paroisse, ce quand bien même la nouvelle paroisse ne ce se formerait pas , ils ne laisseront pas de ce conserver en eux le sacrement de l'ordinacc (ion (3) ; que si un prêtre vient à être privé
(1) Utrumque Sacramentum est, et quàdam consécration? utrumque bomini datur, itlud, cum baptizatur , istud , cum ordinatur. Lab. 2, contra Ep. Parmen. cap. 13. T. 7. p. 41.
(2) Adeoque in Ecclesia Catholica utrumque iterari non potest. Ibid.
(3) Si fiât ordinatio Cleri ad plebem congregandam , etiam ai plebis congregatio non subsequatur, manet temen in illis Sacramentum Ordinationis. Lib. de bono Qoojugali. Gap. 24. Tom, 6. Edit. Froben. p, 809.
tom. n„ 15
' 2Î(Î CINQUIÈME LETTHE.
ce de son office pour quelque faute, jamais ce- « pendant il ne pourra être privé du caractère ce imposé par le sacrement do Seigneur, quoic< que^ce caractère ne demeure en lui que pour ce son jugement (1 ) ; que les ministres saints , ce ordonnés avant de tomber , s'ils viennent à ce quitter le schisme , ne sont pas ordonnés ce de nouveau , mais qu'ils continuent à remci plir le ministère qu'ils remplissaient auparace vant, ou que, s'ils ne reprennent pas le même ce ministère, ils portent cependant toujours le cacc ractère de leur ordination (2) . » Je vous laisse â penser , Monsieur , si tous ces points de doctrine s'accordent avec les principes de ceux qui prétendent trouver dans l'élection du peuple la source du pouvoir ecclésiastique. Qui ne voit donc que le sieur Dreyer a ignoré la doctrine de saint Augustin ? ou que s'il l'a sue , il a cherché à en imposer à son lecteur , en alléguant un passage de ce Père > pour prouver ce que ce Père a toujours été infiniment éloigné de croire. Mais n'y aurait-il pas quelque autre auteur qui eût mieux réussi, à citer l'Ecriture, pour, soutenir le droit et le pouvoir prétendu de l'assemblée des laïques ?
Henri Meyer , curé de l'Eglise Notre-Dame dans la ville d'Osnabruck , connu par la guerre
(4) Si aliquâ culpà quisquam ab officie removeatur, Sacramento Domini semel imposito non carebit 9 quamvis ad judicium permanente. Ibidem.
k<2) Redevîntes 9 qui prit» quam recédèrent, ordinati sunt , non utique rarsus ordinantar 9 sed aut administrant , quod administrabant 9 aut si non administrant, Sacramentom mmen Ordinationis sa* gérant. L. i. de Bapt. conlraDonatistas. C. f . T. 7. Ed. Probes p. 374.
qu'il a eue à soutenir contre le P. Henri CôlendalT Jésuite , prédicateur pour lors de la cathédrale de la même ville, et depuis recteur dû collège de Dusseldorf, Ait chargé en 1710 , par le consistoire d'Osnabruck de répondre à ce savant religieux , qui avait attaqué vivement le pouvoir des ministres dans un sermon prêché le jour de la fête du Saint-Sacrement, et peu après dans un imprimé portant pour titre conférence amicale sur là prêtrise des luthériens. Vous pouvez bien juger, monsieur , que ce ministre animé par Tordre de ses supérieurs , par l'honneur d'être chargé de défendre la cause commune , par l'intérêt de tout, le parti , et le sien en particulier , aura fait tous ses efforts pour trouver dans l'Ecriture des passages clairs et propres à prouver , comme il l'avait avancé , et comme il le soutenait encore , « que c'était au peuplé à conférer le pouce voir de consacrer et d'absoudre. » H fit pour cet effet un livre intitulé: Là vérité db la prêtrise des ministres évangëuques , il y ramassa jusqu'à dix preuves tirées de l'Écriture , qu'il crut ou fit semblant de croire fort avantageuses à son dessein. Mais le P. Colendal lui opposa un DIALOGUE ENTRE UN PAYSAN DU PATS b'Os-
nabruck ét un DOCTEUR luthéribn ; il rend le pauvre ministre Henri Meyer , avec ses dix prétendues preuves , souverainement ridicule , et fait voir clairement que le moindre villageois est en état de démonter le. plus habile , docteur luthérien qui entreprendra de lui prouver par l'Ecriture la thèse en question. Je ne m'amu-
serai pas ici à rapporter et à réfuter tontes les dix preuves do ministre ; cette discussion nous mènerait trop loin , et vous me sauriez mauvais gré de m'être attaché à des difficultés qui en valent si peu la peine , et qui ne manqueraient pas de vous ennuyer : je me contenterai d'en choisir trois qui sont les plus apparentes dé toutes , et qui suffiront pour vous faire juger du reste. Elles sont fondées sur les trois textes suivants. Le premier est en saint Matthieu : Lors* qu'il y a en quelque lieu deux ou trois personnes assemblées en mon nom , je suis là au milieu délies (1). Le second, dans l'Epître aux Ephésiens : Jésus-Christ a donné ses grâces aux hommes... pour être les uns apôtres , les autres prophètes , les autres docteurs ... afin éC accomplir le ministère , et d édifier le corps de Jésus-Christ (2). Le troisième, dans la deuxième aux Corinthiens. Nous prêchons Jésus-Christ comme étant vos serviteurs par Jésus (3).
Permettez - moi , Monsieur , de vous demander, si du premier coup-d'œil vous apercevez aucune liaison de ces textes avec la conclusion qu'on prétend en tirer: « Donc une ce assemblée de laïques peut conférer le pouce voir de consacrer et d'absoudre. *> Et avoues en même temps , s'il vous plaît , qu'il faudrait avoir des Jyeux (bien perçants pour y découvrir qui favorise tant soit peu la prétention du sieur Henri Meyer. Développons néanmoins les pensées de ce ministre , et voyons si dans les ré-
(1) Chap. 18. 20. — («) Chap 4. 11. — (3) Chap. 4. 5.
SUa LE DÉFAUT DE POUVOIR , BTC. 229
flexions qu'il lui a pin de faire, et qui sûrement ne sont pas Ecriture , nous pourrions trouver plus aisément que dans le texte même, de quoi rassurer an protestant sur la validité du ministère.
ce Si Jésus-Christ, dît-il, est au milieu de ce l'assemblée , c'est sans doute pour agir avec « l'assemblée, et pour ratifier tout ce que l'asti semblée fera ; c'est ponr choisir avec elle cece lui qui sera choisi ; ainsi Jésus-Christ ne peut k manquer de donner à celui qu'il a choisi lui- « même tous les pouvoirs nécessaires. » Mais est-il possible que ce ministre ne voie pas les suites de son raisonnement , qui va à ôter toute pratique à ses confrères ? car enfin que deux ou trois s'assemblent dans une même famille pour choisir un pasteur, Jésus-Christ, qui se trouve au milieu de deux ou trots assemblés en son nom , ne manquera pas a ce compte de se trouver parmi eux , de ratifier leur choix , et de donner a celui qui aura été choisi tous les pouvoirs nécessaires pour exercer les fonctions du ministère ; ainsi on n'aura plus que faire d'aller a l'église pour y recevoir les sacrements. Prenez la peine, Monsieur, de comparer oe raisonnement avec celui du sieur Meycr, et vous verrez qu'il lui est parfaitement semblable , ou plutôt, que c'est entièrement le même. Qu'on est à plaindre, quand on s'est accoutumé a prendre les imaginations des ministres pour la pure parole de Dieu ! on croit funder ici les pouvoirs prétendus du ministère sur le texte sacré , et il se trouve qu'on les fonde sur
les exte une
explication nouvelle, inouïe jusque -là, et même contraire aux intérêts de ceux qui la donnent. Le sens du texte est, que lorsque deux ou trois personnes s'unissent entre elles pour prier de concert , ou pour délibérer sur les intérêts dé Jésus-Christ , si elles le font avec une foi vivç et avec une confiance animée , Jésus- Christ se trouvera au milieu d'elles pour exaucer leurs prières y pour leur inspirer des conseils salutaires , et pour les assister d'un puissant secours, Qu'y a-t-il en tout cela , qui puisse établir le pouvoir de consacrer et d'absoudre dans ceux qui ont été choisis par le peuple ?
Le second texte n'en dit pas plus que le première H est bien vrai , que Jésus a donné ' ses grâces aux hommes , pour que tes uns fussent pasteurs et docteurs. Mais il n'est [pas dit daxks le texte , si Jésus a voulu que ces grâces fussent communiquées par le choix du peuple, on par l'imposition des mains épisc opales. C'est bien pour accomplir le ministère , que ces grâces ont été données; mais le ministère ne s'est-il pas toujours accompli par l'ordination épiscopale, qui a été constamment en usage dans l'Eglise jusqu'au temps de Luther? Que trouve-t-on dans le texte cité , qui fasse sentir la nécessité de conclure en faveur de la compétence du peuple , pour donner les pouvoirs de consacrer et d'absoudre î Avouez , Monsieur , qu'on ne peut citer de pareils textes que dans la vue d'éblouir les simples , et qu'on ne peut guère imaginer de plus pitoyables preuves.
SUR LE DÉFAUT DB PODTOIB, ETC. 231 Hais voyons «11 n'y aura pas plus de sens et de raison dans l'usage qu'on a fait du troisième texte. «Saint Paul, chargé dn ministère de la « parole de Dieu, dit le ministre d'Osnabruck, <* se déclare le serviteur de ceux qui compote soient l'Eglise de Gorinthe : il en doit être m de même de tons ceux qui sont employés n an ministère , et ou ne doit les regarder que « comme serviteurs des communautés. Or, m poursuit-il, les serviteurs sont appelés et n choisis par ceux qui les emploient, et c'est ce de leurs commettants qu'ils reçoivent tout le « pouvoir qu'on veut bien leur donner pour agir : « c'est donc aux communautés à choisir leur pasce teur , et à leur donner tous les pouvoirs néces- « saires pour la Qp à laquelle ils «ont appelés. » Que dire à cela ? n'est-ce pas là une objection bien embarrassante pour nous? ou plutôt n'estelle pas propre à vous faire conclure, Monsieur, que tous ceux qui ont l'honneur de vous écrire et de se dire vos très humbles serviteurs , ont des là même le pouvoir de tous administrer les sacrements? Il est vrai que' saint Paul s'est dit le serviteur des Corinthiens.: mais aussi n'ignorez-vous pas , Monsieur ,■ que le même saint Paul a demandé aux mêmes Corinthiens , lequel aimez-vous mieux , ou que faille vers vous avec la veree à la main , ou dans un esprit de douceur} (I) Je veux que les ouvriers de l'Evangile soient autant de serviteurs des nautés , et même qu'ils le soient dans
*J) i. Cor. 4. 1*.
commu-
; un sens
aussi strict et aussi exact qu'il tous plaira; que s'ensuivra-t-il de là? les serviteurs peuvent-ils recevoir des maîtres qui les emploient , des pouvoirs qui passent de beaucoup l'autorité de cens dont ils reçoivent leur commission ? les ministres de l'Evangile servent les communautés , j'y consens, et t'est en procurant leur bien et leur avantage ; mais est-ce en qualité de valets qu'ils les sei> vent, ou plutôt n'est-ce pas en qualité de pasteurs, de directeurs, de ministres du Seigneur, d'ambassadeurs de Jésus-Christ , de dispensateurs des sacrements ? ils ont un pouvoir que n'ont pas lest rois et les empereurs; leur pouvoir pa&se celui des anges et des archanges , et même celui de la sainte Vierge. Qui leur donne ce pouvoir ? est-ce une assemblée de laïques ? on le dij chez vous ; mais, comment le prouve-t-on ? y a-t-il ombre de preuve dans tout ce que nous avons vu jusqu'à présent ? n'espérons pas de rien trouver de plus solide , quand nous y emploierions de plus longues recherches ; la dure nécessité où se tron-^ vent vos partisans d'avoir recours à de si misérables preuves , fait Voir évidemment l'impuissance absolue où ils sont de prouver par l'Ecriture ce qui est ici en question.
Que vos Messieurs souffrent donc à leur tour, que nous leur fassions la même demande qu'ils nous font si souvent : Ubi scriptum est ? c< Où ce est-il écrit ? » Quand il s'agit de quelque point de doctrine , ou de quelque usage universellement reçu dans l'Eglise , ils ne veulent avoir égard , ni à l'antiquité la plus respectable, ni à ^pratique la plus constante de tous les
temps et de tous les lieux ; ils insistent tonjours , et demandent qu'on leur fasse voir dans l'Ecriture une décision claire et précise. Nous avons beau leur dire que les prédications faites de vive voix par les Apôtres, ne sont pas moins vraies que les principes dont ils nous ont légué le souvenir par écrit; qu'une tradition constante et universelle, dont on ne peut trouver l'origine dans aucun temps postérieur à celui des Apôtres , ne laisse aucun lieu de révoquer en doute la certitude de l'enseignement apostolique ; que les protestants eux-mêmes croient bien des articles qu'ils seraient fort embarrassés de prouver par l'Ecriture ; toutes ces réflexions ne les contentent pas, ils persistent toujours à crier à l'Ecriture ; ce principe , qu'il ne faut croire aucun article s'il n'est écrit^ leur est si cher, que, quoique ce principe n'ait jamais été prouvé par l'Ecriture , et qu'il soit impossible de le prouver jamais 9 Us ne laissent pas de le regarder parmi eux comme une vérité incontestable et fondamentale , dont il n'est jamais permis de s'éloigner. Qu'ils suivent donc ici ce principe si chéri ; qu'ils s'acquittent avec justice de ce qu'ils exigent de nous avec importunité ; Ubi scriptum est ? qu'ils nous disent où il est écrit qu'une assemblée de laïques peut donner le pouvoir de consacrer et d'absoudre ; ou , ce qui revient au même , que la corn» munauté a droit de commettre quelqu'un pour faire l'acte d'ordination , acte qui ratifie le choix fait par l'assemblée et confirme tous les pouvoirs accordés par elle» Car c'est là le pré-
cis de la doctrine nouvelle récemment imaginée 9 sans craindre de donner à Luther un démenti aussi honteux que formel.
Que Dieu est admirable ! il a voulu que les esprits superbes révoltés contre l'Eglise , trouvassent leur honte et leur défaite dans le premier des principes qu'ils ont établis. Ils se sont forgé une arme qu'ils ont crue meurtrière contre nous , et le premier effet de cette arme est de leur couper la gorge, et de les mettre hors d'état de parler. Leur maxime , qui interdit la créance de tout dogme non écrit , est le spéi deux prétexte de la plupart de leurs contraoio* fions , et voilà qu'il devient en même temps le renversement de leur ministère , et par conséquent la ruine de votre Eglise. Etait-il de l'ihté» rêt de vos pasteurs d'établir un principe si propre à les dégrader, et à montrer à tous qu'ils n'ont pas plus de pouvoir que le moindre des laïques?
Mais , nous dit-on , du temps des Apôtres le commun des fidèles a eu part aux choix des ministres et des pasteurs, comme il se voit dans l'élection d'un nouvel Apôtre à la place de Judas. Car il est dit que les fidèles en proposèrent deux , Barsabas et Mathias , et qu'ils jetèrent le sort sur eux , pour connaître la volonté de Dieu (1). On voit encore dans les mêmes Actes que l'assemblée des fidèles choisit sept diacres , et que les Apôtres leur imposèrent les mains (2). Kemnitius prétend que Paul et Barnabe ordonnèrent dans plusieurs Eglises
(1) Act. 1. 83. — (5) Àct. 6. 25.
des prêtres , choisis d'abord et approuvés par le peuple ; et pour le prouver , il cite le texte grec du XIV0 chap. des Actes des Apôtres , v. 22 , il appuie beaucoup sur le mot de xccpoTov<<rcmcf , et prétend que ce mot marque l'approbation du peuple donnée , et signifiée par un geste qui consistait à étendre la main vers celui dont on* avait fait choix (1), Je ne contesterai pas beaucoup sur toutes ces imaginations ; je vous prierai seulement , Monsieur, de remarquer qu'il y a ici deux questions à distinguer fort différentes Tune de Pautre : la première est 'de savoir si, pour créer des pasteurs, les suffrages du peuple sont absolument nécessaires ; la seconde , de décider si ces mêmes suffrages du peuple suffisent pour conférer les pouvoirs du ministère. Vous* affirmez égale* ment ces deux articles, et nous nions également Pun et Pautre. Je n'entrerai pas dans la discussion de la première question , parce qu'elle n'est pas tellement liée à notre sujet, qu'elle n'en puisse être séparée. Si je n'écartais avec soin tout ce qui pourrait trop grossir cet écrit , il me serait aisé de montrer , que si vous trouvez dans PEcritare des exemples où le peuple parait avoir eu part à l'élection de ses pasteurs et de ses ministres , on en trouve aussi d'autres où le peuple parait n'y avoir eu aucune part. Il me serait encore aisé de montrer, que si vous avez des canons dans les conciles , ou des textes
(i) In exam. Conc. Trideut. de Sacramento Ordiois. T. 1 . Ed. Fraocof. p. 410. N. 10.
dans les Pères, qui semblent attribuer an peuple le droit de choisir des prêtres et des pasteurs) ( quoique, à regarder les paroles de près, vouç y verrez seulement qu'il ne faut élever personne an sacerdoce sans s'être assuré auparavant par le témoignage du peuple , de la dignité du sujet), il me serait, dis-je, aisé de montrer que nous pouvons aussi citer plusieurs décrets des conciles et plusieurs testes des saints Pères , qui refusent positivement au peuple le droit- de suffrage dans les élections ; n'y eût-il que le treizième canon du premier concile de Laodicée, qui dit en termes exprès , «qu'il ne faut pas perce mettre au peuple de choisir ceux qui doivent f* être promus au sacerdoce (1). v
Mais, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire , Monsieur , ce n'est pas là le point précis du sujet en question. Quand vos docteurs seraient venus à bout de prouver la nécessité des suffrages du peuple pour les élections, ce qu'ils ne feront jamais , ils n'auraient pas prouvé par là la compétence du peuple , pour conférer les pouvoirs de consacrer et d'absoudre. Autre est le droit de la nomination , aufcf e le pouvoir de l'ordination. Le droit de la nomination peut convenir à une communauté séculière , quoiqu'il ne lui appartienne pas nécessairement ; mais le pouvoir de l'ordination peut-il aussi lui convenir ? une assemblée de laïques peut-elle ordonner ? ou est-elle censée ordonner un sujet , dès qu'elle le choisit ? ou a-t-elle droit de commettre
(1) Non est permittendum turbis electionera eorum facere , qui sont ad Sacerdolium promovendi. T. 1. Con. Labb. p. 1498.
SUa LB DÉFAUT DB P0UV0IH , BTC. 237
quelqu'un , qui fasse en son nom Pacte d'ordination , pour ratifier et déclarer an public les pouvoirs qu'on suppose avoir été accordés par rassemblée ? C'est sur ce point , Monsieur 9 que j'ai demandé des preuves tirées de l'Ecriture , et je crois vous avoir démontré qu'il n'est pas possible d'en trouver.
La tradition ne vous en fournira pas davantage; car je soutiens que, depuis le commencement du christianisme jusqu'au temps de Luther, il ne se trouvera pas un seul exemple , par lequel on puisse faire voir que jamais personne ait cru être revêtu des pouvoirs ecclésiastiques pour avoir été choisi par le peuple , si avant ou après l'élection il n'a été ordonné par un évéque. Bien loin de trouver dans l'antiquité de quoi favoriser le droit et le pouvoir prétendu des communautés , nous y trouvons au contraire une infinité de faits qui démontrent , qu'on a toujours été dans des idées absolument opposées à celles de vos nouveaux docteurs. Je me contenterai d'en rapporter trois ou quatre ; l'aveu dç Luther , si bien connu par sa protestation contre l'antiquité, me dispense d'en rapporter davantage,
Tertullien , qui , comme vous savez , florissait dès la fin du second siècle , reprend fortement les Marcionites , « de ce que chez eux « le même homme était aujourd'hui prêtre et <c demain laïque , et de ce que les laïques étaient ce chargés de faire les fonctions de prêtres (1). >*
(1) Hodie Presbyter » qui cras Laïcus ; oaro et Laïc» saeerdotelia ma* liera iojupgunU Lib. de pr&fcriptt N. 16. Ed. Frobeo. p. lit.
Or si votre système est juste , Monsieur , quel blâme pouvaient mériter en cela les Marcionites ? supposé que les pouvoirs de consacrer et d'absoudre se donnent par le choix de la communauté ; dès que la communauté , peu satisfaite des services d'un pasteur , le congédiera , ses pouvoirs cesseront absolument , et il sera réduit au rang des simples laïques; je sais bien que Luther n'y trouve aucun inconvénient , car il dit : a Comme le prêtre ne diffère du laïque que ce par le ministère , je ne vois pas pourquoi le ce prêtre ne pourrait pas devenir laïque (1 )* » Mais Luther en parlant ainsi ne fait-il pas voir que ses idées s'accordent parfaitement bien avec les idées des Marcionites , et très mal avec celles des premiers Pères de l'Eglise?
Combien n'y a-t-ii pas eu de prêtres qui n'ont jamais eu charge d'âmes , et qui , n'ayant pas de communauté à conduire , n'ont pu recevoir d'aucune communauté les pouvoirs attachés à la prêtrise ? Saint Jérôme était prêtre , comme tout le monde sait , et cependant il vivait sépara du commerce du monde , retiré dans le désert, vaquant uniquement à l'étude et à la prière. Si Ton n'est fait prêtre que par le choix d'une communauté, quelle communauté a choisi saint Jérôme pour aller vivre dans la solitude ?
Vous n'ignorez pas sans doute le fait de Frumentius , rapporté par la plupart des historiens
(t) Cura sacerdotium sic Mimsteriam , prorsus non video , quâ ratiône rureus nequeat Laîcos fîeri semel Sacerdos faclus , cura à Laïco nihil différât nui Mùristerio. T. a. Ed. Ut. Jen. p. 299.
ecclésiastiques (1). Jeté par la tempête sur le rivage d'un pays habité par des Indiens idola- * très , il sut si bîen , par ses belles qualités , s'insinuer dans l'esprit du roi et de la reine , qu'ils lui confièrent les affaires les plus importantes du royaume. La faveur où il était , et le zèle dont il brûlait pour la religion chrétienne , lui firent entreprendre de bâtir une chapelle , où il rassemblait les marchands chrétiens qui venaient d'Italie trafiquer aux Indes ; les naturels du pays se mêlèrent peu à peu avec ces marchands étrangers , et prirent goût aux exercices de la religion chrétienne; alors Fromentins se transporta à Alexandrie pour annoncer à saint Athanase les espérances d'une abondante récolte, et lui demander en même temps on évêque et des prêtres qui passent cultiver et étendre cette nouvelle chrétienté. Saint Athanase crut ne pouvoir mieux faire que de sacrer Frumentius même , et de le renvoyer pour évêque à ces Indiens. Hais si les communautés peuvent elles-mêmes ordonner des prêtres et des évéques , qu'étaitil besoin d'an si vaste trajet pour aller en demander? Frumentius ne se fût-il pas épargné bien des fatigues et bien des dangers , si pour lors on avait été dans, le sentiment des nouveaux docteurs luthériens ?
Vous ne disconviendrez pas , Monsieur , que les saints Pères n'insistent très fort sur la nécessité d'une mission légitime. Rien de plus frè-
(1) Knfln. Lib. l.c. 9. Edit. Frobw- p. Sâ8. Sftcttt; Ut, !.. . Ed. Froben. p. 983. Sowmen. Lib. S. c. ». Ed. FMkf r p. STT.
quent dans leurs écrits que les reproches qu'ils font aux hérétiques sur le défaut de mission; mais y aurait-il rien de plus frivole que ces reproches , s'il était vrai que chaque communauté fût autorisée à donner les pouvoirs ? où est l'hérésiarque qui , après avoir formé un parti , ne puisse dire dans vos principes , s'ils sont bons , qu'il tient ses pouvoirs et sa mission du peuple attaché à sa doctrine ? peut-il à ce compte y avoir une secte, quelque méprisable qu'elle puisse être, fût-ce une troupe de fanatiques parvenus au comble de l'extravagance et du ridicule , qui , en choisissant ses ministres , ne puisse s'assurer avec autant de droit que vous, d'avoir des pasteurs légitimes et véritables , munis de tous les pouvoirs nécessaires et suffisants pour exercer les fonctions du ministère ?
Vous trouverez sans doute, Monsieur, que c'est beaucoup d'attribuer à l'élection la vertu de conférer tous les pouvoirs du ministère ecclésiastique ; mais si Ton ajoute , comme font vos nouveaux docteurs , que cette voie d'ordination est la seule légitime , et que toute autre reste sans effet , que faudra-t-il penser de tant de ministres luthériens nommés et choisis , non par les suffrages de la communauté , mais par le bon plaisir du seigneur , ou de la dame du lieu , ou de quelque autre collateur étranger , comme cela se pratique chez vous en une infinité d'endroits ? Que faudra-t-il dire de tous les évèques , curés , vicaires , prêtres , qui ont vécu avant Luther? leur ordination aura-t-elle été valide, quoique faite d'une manière opposée
SUR LE DÉFAUT DE POUVOIfL , ETC. 241
aux règlements de Luther , et aux idées de vos nouveaux docteurs? mais si elle n'a pas été valide , voilà donc tout le peuple chrétien pen- ' dant quinze siècles sans pasteurs légitimes et sans sacrements , c'est-à-dire que pendant tout ce temps il n'y aura pas eu d'Eglise de Jésus- Christ ; car comment l'Eglise aurait-elle pu subsister sans ministres et sans sacrements? Vous êtes bien éloigné, Monsieur, d'admettre de si horribles suites ; mais elles sont inévitables si votre ordination est bonne : car si la vAtre est bonne , la nôtre ne Test pas ; Dieu ne Ta pas établie de deux sortes, et il ne dépend pas du caprice des hommes d'en imaginer de nouvelles qui soient efficaces.
Je crois , Monsieur, avoir réfuté aussi solidement, dans la seconde partie de cet écrit , le sentiment nouveau de vos docteurs actuels, que le sentiment de Luther dans la première. Mais si les pouvoirs de la prêtrise ne viennent ni par la grâce du baptême à tous les chrétiens , comme le prétend Luther , ni par les suffrages de la communauté à ceux qui sont choisis , comme le soutiennent la plupart de ses disciples , de quelle source sortiront donc les pouvoirs de vos ministres? vos savants en connaissent - ils d'autres que ces deux-là? *
Je pourrais donc à bon droit , et avec tout l'avantage que me donnent des preuves si pressantes , finir ici sans m'étendre davantage , et conclure que vous n'avez personne chez vous capable de vous administrer l'Eucharistie , personne en état de vous absoudre de vos péchés ; tom. n. 16
242 CINQUIÈME LETTftfi.
mais la vérité «jue je traite se montre par tant d'endroits , et îl est si importait que tous en soyez pleinemetit ^convaincu , que je ne dois pas négliger tle vous la •présenter encore tsous tin autre podrit de vue. 'Quand m&ne tous ne feriez attention 'qu'à ve que j'ai eu l%onnenr décore jusqu'ici, A y en «aurait dé jâ bien assez pour vous rendre vdtre ministère suspect; mais Rajoute que quand vous oublieriez tout ce qui a été dk , pour ne faire attention qu'à ce qui me reste 2r Are , il y aurait encore là de quoi ruiner absolument toute la confiance que vous avez jamais f>u avoir aux pouvoirs prétendus de vos mirttstres. Voici le raisonnement qui me reste à faire ; il est aussi court qu'il est clair , et va foire le sujet de la troisième partie de cet écrit.