NOUVELLES
Je vous avouerai franchement, Monsieur, je n'ai pas osé vous faire d'abord l'ouverture ratière de tout ce que nous pensons sur votre doctrine; 3 ^aurais craint de vous aigrir et de tous indisposer contre mon sujet, l'ai cru devoir en oser comme les médecins discrets, qui, voyant plusieurs maux compliqués, n'en découvrent d'abord qu'une partie pour ne pas trop effrayer le malade. L'essai que je viens de faire
semble me donner droit d'en entreprendre vantage. Vous eussiez en peine à vous persuader que le premier reproche intenté à Luther d'avoir ressuscité plusieurs anciennes hérésies i fût aussi bien fondé que vous venez de le voir ; l'évidence de ma première proposition vous aura , je l'espère , disposé à examiner avec la même attention ce qui me reste à dire pour vérifier le second reproche fait à Luther d'avoir donné naissance à de nouvelles hérésies.
Et en effet, Monsieur, qu'est-ce qu'une hérésie ? n'est-ce pas une opinion nouvelle et particulière en matière de foi , soutenue avec opiniâtreté contre le sentiment général des fidèles? l'étymologie du mot ne nous fait-elle pas assez connaître la nature de la chose ? Vous le savez aussi bien que moi ; ce mot hérésie est dérivé du verbe grec cdpiofuu (1) qui signifie choisir , faire choix d'un parti, s'y attacher fortement. Or le choix d'une opinion nouvelle et particulière dans les matières de foi se fait en deux manières ; la première est de préférer une opinion nouvelle à un sentiment général , qui , pour n'être pas marqué expressément dans l'Écriture , n'en est pas moins universellement établi , parce qu'enseigné de vive voix par les Apôtres , il a été transmis ^ la postérité par la doctrine constante de l'Eglise Ainsi Helvidius a été mis dans le catalogue des hérésiarques pour avoir enseigné que la Mère de Dieu , après avoir mis
(1) Hsreses dictœ grœca voce ex interpretatione electiouis, quâ quis sive ad institueodas , »ivo ad tuscipiendas utilur. Tertull. lib. de Prescription. Ed. Froben. p. 97.
HÉRÉSIES REB0UV. PAR LES PHOTESTAT1T8. 321 le Sauveur an monde , n'était pas restée constamment vierge (1). Quoiqu'il ne se trouve nulle part marqué positivement dans l'Ecriture que Marie ait persévéré pendant tonte sa vie dans la pureté virginale, sans avoir jamais cohabité avec Joseph son époux, dès que le sentiment général des chrétiens et la tradition constante de l'Eglise lui assurent la gloire d'une constante virginité , Helvidius n'a pn s'élever contre ce privilège sans sa rendre coupable d'hérésie .
La seconde manière de s'attacher à une opinion particulière et contraire a la foi est de donner à des textes de l'Ecriture susceptibles de deux sens une explication nouvelle et jusquelà inouïe , de préférer cette explication à celle de l'Eglise universelle et de la soutenir malgré sa défense. Ainsi Ârius , Macédonius , Nestorius , Eutychès , Pelage et la plupart des autres hérésiarques ont appuyé leur doctrine sur des passages de l'Ecriture qu'ils ont appliqués dans un sens nouveau et entièrement éloigné de Tin' terprétation reçue et établie avant eux.
Car vous n'ignorez pas , Monsieur, que tous les auteurs d'hérésies n'ont jamais manqué d'avoir recours à l'Ecriture , d'en faire leur fort, d'y chercher avec soin des moyens pour appuyer leurs erreurs, et de provoquer les orthodoxes au combat , en s'engageant hautement à ne se servir d'autre règle pour terminer la dispute qae de la pure parole de Dieu. Telle a été de. tout
322 SDUSMB LBTTBfi.
temps la méthode et la rase des hérétiques , ctimme iiotis l'apprend Tertullien. « Ces sortes «x de gens y dit-il * né vous parlent qu'Ecriture $ ce et par leur audace à la citer, ils viennent à ce bout d'en ébranler quelques-uns dans cette <* espèce dé lutte; ils fatiguent les âmes fermes a. dans la foi ^ ild surprennent les faibles , et et: jettent du moins dès inquiétudes dans ceux <x qui» tiennent le milieu entre les deux extrèce mes (1|). Que gagnerez -vous avec eux * ce ajoute-é-il^ vous qui vous piquez de bien sacx voir l'Ecriture ? si tous défendez le véritable a sais dïun passage , ils vous le nieront ; si <c . vous niez leurs fausses interprétations , ils en et défendront la prétendue vérité. Quelle sera «■> l'issue et le fruit dé votre dispute ? vous y per* ce drez la voix à force de crier , et vous n'y ga«c« gneréz que de vous échauffer la bile (2)* » A Dieu ne plaise néanmoins , Monsieur, que je donne ici pour marque d'attachement à l'hérésie la citation fréquenté de l'Ecriture ; je prétends dire seulement que comme ces citations ne sont pas moins communes dans la bouche dei hérétiques que dans la bouche des orthodoxes les plus habiles , elles ne peuvent assurer par elles-mêmes la bonté de la cause , ni suffire pour mettre personne à couvert du re-
(1) ScripUW* obuindûfl^ et hâc suâ audacii statim quosdam raovent \ in rôso yero congressu Çrcnoa quidem fatigant, infirmos capiunt, medios CaM scrtfpulo dimitturît. Lit), prèserip. Ed. Frobèn. p. 101.
(8) Quid promovebis exercitatissime Scripturarum , cum si quid défendons f negetur ex adverso , si quid oegaveris , défendeur ? et tu quidem nihil perdes, nîsf vocem in contentione; çihil consequeris, niai bilera de inflammation? . Ibidem»
HÉBÉSŒS RKHQTTY. PABLHSPBOTESTAIST8. 323
proche on du soupçon d'hérésie. Le mal n'est pas d'en appeler à l'Ecriture , ni d'y chercher la vérité. Il est hien sûr qu'elle s'y trouve comme dans la source la plus pure ; et où serait donc la vérité , si elle n'était dans la parole immuable de celui qui ue peut se tromper , ni 'tromper" personne? mais le mal est d'en appeler à l'Ecriture avec un esprit d'orgueil et de présomption , avec une vaine et sotte confiance en ses propres lumières , jusqu'à se flatter d'être plus infaillible que l'Eglise universelle pour la bien entendre , et abandonner l'explication dn corps des pasteurs pour s'attacher aux vaines interprétations du caprice de la nouveauté. Voilà , Monsieur, ce qui fait proprement l'essence et le véritable caractère de l'herësie; Voilà ce que saint Hilaire a si bien exprimé par ces paroles aussi précises qu'élégantes : « L'hérésie vient , (c non de l'Ecriture , mais de la mauvaise mate nière dé l'entendre; le mal est , non dans les « paroles , mais dans le sens qu'on leur don- « ne (1)." Saint Augustin fait la même remarque : « La source des hérésies , dit-il , est de ne « pas entendre bien les Ecritures bonnes en « elles-mêmes , et d'affirmer avec audace .et « témérité ce qui en elles échappe à notre in- « telligence (2). m
Supposé donc , Monsieur , les deux voies de donner dans l'hérésie que je viens de marquer ,
(1) De intelligBDlil eu hareala , non de Scripturi; «cnius, Mi fit crimeu. Iiilar . lib. S. de Trinhale. Ed. Paris, 1 69S. p. TSO.
(9) Heque eniin ulai suiit hareses, nui dncn ScrîptHra borne goutur nonbene, et quod in eij nonîntelligitiir, efhm ll—ari et 1er asseritur. Tract. 18. in Joan. T. 9. Ed. Frobcn. p. 1 35.
ponrra-t-on nier que les points de doctrine inventés par Luther , en contradiction avec la doctrine de l'Eglise catholique, ne soient autant d'hérésies qu'il a surajoutées aux hérésies empruntées des anciens hérétiques? Car d'abord combien n'a-t-il pas osé blâmer de coutumes et d'usages établis dès les premiers temps du christianisme , et constamment observés par totis les fidèles de l'univers ! Combien d'anciennes pratiques n'a-t-il pas critiquées comme des abus dignes de censure et de réforme ! Avec les connaissances que vous avez de l'antiquité , pouvezvous disconvenir, Monsieur, qu'on ait offert le sacrifice du Corps et du Sang de Jésus-Christ pour les morts dès les premiers temps du christianisme , et qu'on n'ait continué à le faire jusqu'au temps de Luther (1)? N'en est-il pas de même de la confiance qu'on a toujours témoignée aux prières des saints martyrs régnants avec Jésus-Christ dans le ciel? Pourriez -vous nier que les premiers chrétiens aient honoré leurs cendres avec respect, qu'ils se soient recommandés à leurs prières avec empressement, et que depuis on ait toujours également compté sur leur puissant crédit auprès de Dieu (2) ? Vous ne savez pas moins que dans
(1) Tertull. de Monog. Ed. Froben. p. 578* Cypr. I. 1. Ep. 9. Edit. Froben. p. 35. Cyrill. Hieros. Cath. 5. Mystag. Ed. Paris, p. 241. 242. Chrysost. hom. 3. in c. 1. Ep. ad Philip, apud Hugonem, p. 266. Au g. lib. de cura pro mort. T. 4. Ed. Froben. p. 880. item Coofess. 1. 9. cap. 42. T. 1. p. 159. etc. 13. p. 160.
(2) Euseb. 1. 4. c. 15. Ed. Valesii , p. 135. Basil, hom. 20. in 40. Mart. Ed. Froben. p. 233. Greg. Naz. orat. 18. Ed. de Billi, p. 490. Chrysost.;hom. 66. T. 5. apud Hug. p. 428. Ambros. lib. de Vidnis. Ed. Froben. p. 196. Hieron. in Vig. Ed. Martianay. T. 4. pag. 282. Aug. tract. 84. Tom. 9. Edit. Froben. 451. Evagr. Edit. Froben. pag. 738.
BÉKÊUES BBKOUV. PAR LES PEOTESTÀHTS. 32S tontes les parties de l'univers on s'est fait une loi constante de jeûner avant Pâques , et que cet usage remonte jusqu'aux temps apostoliques (1). Si quelqu'un moins instruit que vous , Monsieur, sur l'antiquité entreprenait de nier ces vérités , rien ne me serait pins aisé qae de l'en convaincre; je lui produirais des témoins fidèles et non suspects qui nous ont conservé le souvenir de ce qui s'est pratiqué de leur temps. Je lui ferais voir dans les écrits des saints Pères, non les sentiments des Pères mêmes , car il se pourrait que , pen touché de leur autorité , il crût pouvoir préférer ses lumières ans pensées de ces grands hommes; mais je lui ferais voir des faits , des usages , des pratiques généralement établies parmi les chrétiens de leur temps, usages et pratiques sur lesquels ces Pères se sont exprimés de manière à nous laisser aussi peu de doute que si nous avions vu nous-mêmes les objets de nos propres yeux.
Supposons maintenant , si vous le voulez , qu'il ne se trouve rien dans l'Ecriture pour autoriser ces pratiques : dès-là seul qu'il est indubitable qu'elles nous sont venues des premiers chrétiens, et que l'usage en a été constant et universel dans l'Eglise f Luther a-t-il pu entreprendre de les supprimer ? a-t-il pu combatlre
{1} Origen. bom. 10. îoLe». T. 1. Ed. Vet. p. St. Basil, in S. Ont. dejejunio Ed. Frob. p. M7.Greg.Nsz. Oral. 40. de Bapl. Eil.de Billi. pâg. 870. Epipîi. de eip. fidei Ed. Pelsv. T. i.pag. Iias.iug. T J Janoar. c. 15. T. 3. Ed. Froben. p. 573. Hieron. Ed. Martiaiuj 47. adMarcellam. T. 4. p. 65, Léo, serra. C. deqotd, Edil. ( pag. 108.
.iug.Ep.ad ^ arliaiiay. Ep. 1
les sentiments sur lesquels elles sont fondées sans donner dans le même écneil qu'Helvidius ? car qui pourra nous dire par quel endroit Helvidius a mérité d'être mis sur la liste des hérésiarques , si Luther ne Pa piérité conjointement avec lui ? Helvidius a osé disputer à Marie )a gloire de sa constante virginité , et soutenir qu'après la qaissance du Sauveur elle avait en plusieurs enfants de Joseph. Il se trouve assez peu de passages dans l'Ecriture pour réfuter cette rêverie ; on peut même dire qu'il s'en trouve d'assez apparents pour l'appuyer. Mais Helvidius , en avançant sa nouvelle opinion , a contredit le sentiment général des chrétiens de tous les temps ; voilà son attentat. Luther en a-t-il moins fait? ou plutôt n'en a-t-il pas fait beaucoup plus en s'élevant contre la tradition constante et universelle de l'Eglise par rapport au sacrifice de la Messe pour les morts , Tinvocation des saints , à l'obligation du jeûne et à plusieurs autres articles dont je ne parle pas? Qu'on efface donc Helvidius du catalogue des hérésiarques , pu qu'on mette Luther sur. le même rôle; qu'on crie contre l'injustice des Pères et de toute la savante antiquité pour avoir flétri la mémoire d'un innocent , on, si l'on souscrit à leur jugement contre Helvidius , qu'on reconnaisse que Luther a mérité le même sort , et qu'il Ta mérité à double et à triple titre , puisqu'il ne s'est pas contenté, comme Helvidius , d'attaquer la tradition sur un seul chef; mais qu'il Ta fait sur autant d'articles que l'ajnour de la nouveauté lui a fait naître de désirs.
HÉRÉSIES BRNOUV. PAR US Ç&OTKSTÀHTS. 327
Ce ne serait donc pas rendre une justfcepleioe et exacte à Luther , que de se borner préciser sèment à l'accuser d'avoir enseigné sur Its articles en question une grande partie des erreurs reprochées aux anciens hérétiques. Le tôurnpuveau qu'il leur a donné, l'excès où il les a portées , les nouveaux principes qu'il s'est fait pour les établir , et surtout sa détermination à atta* quer la tradition universelle sur presque tous les points , lui ont mérité plus qpe la qualité de copiste et de sectateur; sa démangeaison cfâifc. nover l'a entraîné plus loin qu'aucun des hérésiarques qui l'ont précédé , comment pourraiton fui refus» là malheureuse gloire de l'invention ?
Veuillez , Monsieur, faire attention en second lieu au droit que Luthtir stest arrogé d'expliquer l'Ecriture selon ses idées , et à Porguetlleuse ter mérité qui l'a porté à préférer ses explications nouvelles et particulières 4 celles de l'Eglise universelle. Vous sera-fcil possible de ne pas remarquer dans sa conduite les traits les plus essentiels qui ont caractérisé la plupart des chefs d'hérésies ? car enfin , Monsieur , examinez la question de plus près , et vous verrez que toutes les disputes suscitées entre vous et nous , roulent uniquement sur différentes interprétations de l'Ecriture, On cite de part et d'autre des passages; ces passages sont susceptibles de plusieurs sens : le catholique prétend rester en possession du sens qu'on y a toujours donné; Luther a imaginé un sens nouveau , qu'il a voulu faire valoir préférablement au sens ancien et
universellement reçu. Voilà partout le sujet de nos différents. Expliquons cette vérité par des exemples.
Le point capital de la doctrine luthérienne est, à ce que dit Luther en plus d'un endroit , l'article de la justification. Il soutient que les bonnes œuvres n'ont aucune part à la justification du pécheur; et pour le prouver il cite ce passage de Pépitre aux Romains : Nous estimons que F homme est justifié par la foi sans les œuvres de la loi (1). Vous voyez, Monsieur, que ce passage peut s'entendre de deux façons , ou en excluant seulement les œuvres de la loi judaïque et de la loi naturelle , ou en excluant aussi les œuvres He la loi chrétienne. L'Eglise catholique a constamment enseigné que les œuvres de la loi judaïque et de la loi naturelle ne pouvaient avoir aucune part à la justification du pécheur ; mais que plusieurs œuvres de la loi chrétienne étaient des dispositions absolument nécessaires pour le justifier : Luther au contraire exclut également et les œuvres de la loi chrétienne , et les œuvres de toute autre loi, réservant tout l'ouvrage de la justification à la foi ' seule comme au seul moyen propre à saisir les mérites de Jésus-Christ ; voilà le sens nouveau et iqpuï jusques-là. La preuve de sa nouveauté et de sa singularité , c'est que Luther avoue franchement que les Pères Font ignoré ; car il se plaint que sur cette matière leurs écrits ne renferment que ténèbres et obscurité , et il ajoute que dans tous leurs
(1) Chap. 3. 28.
HÉttÉSIÈS EENODV. PAS LES PROTESTANTS. 329
commentaires sur les épitres aux Romains , et aux Galates, on ne trouve rien de cette doctrine pare et saine , qu'il se flatte d'avoir si bien développée lui-même sur l'article de la justification (1). Qne signifie cet aven, sinon que le sens donné par Lnther aux passages de .saint Paul , a été absolument inconnu à tonte l'antiquité?
Il en est de même par rapport au texte : Buvez-en tous (2) , que vous citez avec Luther , pour prouver l'obligation de prendre le calice. La parole tous peut s'entendre, ou comme adressée à tous les Apôtres , ou comme adressée à tous les chrétiens. L'Eglise avant Luther n'a jamais cru que ces paroles renfermassent un précepte pour tous les chrétiens , puisque plusieurs siècles avant Luther l'usage universel était de ne donner aux laïques qu'une seule espèce. Les premiers chrétiens dans mille occasions se sont dispensés de participer au calice. Un concile général , pour maintenir l'uniformité , et obvier constamment à de grands inconvénients , avait confirmé par un règlement stable la pratique déjà universellement établie. Tons ces faits ne font-ils pas voir clairement que l'Eglise avait pris jusqnes-la le mot de tous dans un sens limité aux Apôtres et à ceux qui leur ont succédé dans le pouvoir d'offrir le sai crifice , au lieu qu'il a plu à Luther de l'été à tons les chrétiens. Voila encore la nouveai
(1) la Goltaq. Germ. Edii. Fraoeef. pt(. 375. (3) S. Malih. SU. 27.
330 &JXIBMB LETTRE.
et la singularité d'une explication fondée sur la bonne opinion que Luther a eue de lui-même ; il s'est cru plus éclairé que tous les fidèles qui Tayaient précédé , et que tout le corps des pasteurs qui gouvernaient l'Eglise de son temps. C'est ainsi qu'il en a usé pour tyut autre article de sa doctrine. Non, Monsieur , il ne s'en trou* vera pas un seul , dont la preuve n'appuie sur un sens nouvellement imaginé au préjudice des sens anciens', reçus et autorisés de tous les temps dans l'Eglise. Si vous avez peine à en convenir , je vous prierai de faire attention, que dans tout le monde chrétien on ne peut nomnier aucune Université , qui avant Luther ait entendu l'Ecriture dans le sens de ce novateur. Qui ne sait au contraire que de toutes les Uni* versités auxquelles Luther en appela , pour les rendre juges et arbitres de sa doctrine , il n'y en eut pas une qui ne l'ait hautement condamné ? Qui peut encore nier que ses partisans les plus zélés, que ses premiers coopérateurs dans l'ouvrage de la prétendue réforme , n'aient été tous comme lui élevés dans des principes et des sentiments absolument contraires ? Mais qu'y a-t-il de plus décisif sur ce sujet que le témoignage de Luther lui-même ? ce Combien ce de fois , dit-il , en écrivant aux Augustins de ce Wittemberg , n'ai-je pas ressenti les agitations ce les plus étranges , et les palpitations de cœur « les plus cruelles, en médisant en moi-même: ce Eh quoi donc ? prétends-tu être le seul qui « sois sage? tout le reste des hommes seraitci il dans Terreur , tous y auraient-ils été si long-
HÊBÊSBS RBNODT. PARLES PROTESTANTS. 331
« temps ? que serait-ce , si tu étais toi-même « dans l'égarement, et qne séduisant tant d'a- « mes tn fosses cause de leur damnation éter- « neile (1) ?» Or , je tous demande , Monsieur , ce sentiment peut- il subsister avec la persuasion d'une conformité parfaite entre ses explications et celle de tout l'univers avant lui ? Luther par cet aveu ne ferme-t-il pas la bouche à tons ceux de ses disciples qui Tondraient entreprendre de contester sur le fait de ses explications nouvelles et singulières ?
Faut il, Monsieur, de pins amples raisonnements , pour montrer à tout esprit impartial le peu de raison qu'ont vos partisans de se glorifier , comme s'ils ne suivaient qne la doctrine des Apôtres, et celle du pur Evangile? Il n'est pas besoin d'entrer ici dans un détail contentieux et fatigant ; deux mots suffisent pour vous débouter de votre prétention ? La doctrine apostolique et évangélique, disons-nous , n'a jamais pn être supprimée dans l'Eglise , ou , ce qui revient an même , il a toujours été nécessaire , ' qu'en vertu des promesses de Jésus- Christ si souvent réitérées , la doctrine des Apôtres et da pur Evangile fût constamment enseignée dans l'Eglise , et qne par conséquent les chrétiens avant Luther en aient été instruits dans tons les temps ; or , la doctrine luthérienne n'a pas été constamment enseignée l'Eglise : les chrétiens qui ont précédé l'ont absolument ignorée , comme nous
(1) Tom. 8. Edit. Gcrm. Jeu. jing. 9, b.
ée dans Luther venons à
de le voir ; donc la doctrine luthérienne n* est pas celle des Apôtres , ni celle du pur Evangile . Voilà , Monsieur , un argument court et simple, qui en matière de religion peut passer pour une démonstration. Tous les passages que vous accumulerez , et tous les $en§ que vous vous efforcerez d'en tirer pour justifier le détail de vos articles, ne pourront jamais affaiblir une preuve qui tire sa force des promesses formelles et incontestables de Jésus-Christ.
Distinguons donc , s'il vous platt , Monsieur , deux choses , le texte et l'explication ; pour les textes que Luther cite avec profusion , nous avouons qu'ils sont véritablement pour la plus grande partie des textes tirés de l'Evangile et des Apôtres; mais quant à l'explication que Luther y donne, nous soutenons qu'elle est uniquement de lui, sans que les évangélistes ni les Apôtres y aient aucune part; car si le sens de Luther était celui que les Apôtres et les évangélistes ont eu en vue , il eût toujours été , comme je viens de le dire , le sens dominant dans l'Eglise; mais s'il a été ignoré pendant tant de siècles , il ne peut plus être qu'un sens nouveau , particulier , sans fondement , le sens d'un homme entêté , plein de lui-même , téméraire à l'excès , tranchons le mot , le sens d\m chef d'hérésie.
Peut-être, me direz-vous que le sens dans lequel Luther a expliqué TEcriture, n'est pas un sens si particulier , qu'il n'ait été embrassé aussitôt par une infinité de personnes répandues dans toutes sortes de provinces et d'états , et
HfiBÉSmS BEH0CV. PU IJW PBOTEITAHTS. 333 même par des peuples et des royaumes entiers. Je l'avoue , Monsieur ; mais permettez-.moi de vous dire que ce n'est pas là le remède au mal, que c'en est plutôt le comble. Car pour juger sainement de la chose , il faut la considérer dans son origine. Luther s'est d'abord trouvé seul de son sentiment; il ne fut pas longtemps sans y engager quelques-uns de ses confrères , et quelques docteurs de l'Université de Wittemberg : les livres qu'il composa, et qu'on eut grand soin de répandre partout , trouvèrent des esprits disposés à goûter une doctrine plus commode , et moins gênante que ne l'avait été l'ancienne : l'amour de la nouveauté animé par le spécieux prétexte de réforme, et encore plus par le nom de liberté évangélique, acheva de grossir la troupe de ses disciples. Mais, regardez, s'il vous plaît, le chef de cette troupe dans les premiers moments de sa singularité, regardez-le isolé du reste des chrétiens , ou tout au plus entouré d'une demi -douzaine dé docteurs saxons. C'est dans ce point de vue , Monsieur , qu'il faut envisager Luther : or , c'est dans cette situation qu'il osa contredire tout l'Univers , et que se faisant une idole de ses idées nouvelles et particulières, il ne craignit pas de s'élever contre le sentiment général des chrétiens. Dès la même le voilà hérétique , selon l'étymologie du mot , et bientôt après, par le funeste progrès de sa doctrine , chef d'une secte malheureusement abusée. La foule de ses disciples ne chan- , gea rien à sa qualité, elle y participa; la chute de plusieurs ne put servir à le relever, jainsj
hérésiarque ne cessa de l'être, pour avoir etl grand nombre de sectateurs ; il en devint plus coupable devant Dieu , pour avoir fait on plus grand ravage dans l'Eglise. C'est ce qui est arrivé £ Luther et à tant d'antres que vous reconùaissëz vous-même avoir été de véritables séducteurs ï la rapidité de leurs progrès, et Fétendue dès sectes qui ont en le malheur de les suiYre , nfe jamais sn rendre meilleur le sort ni dés maîtres ni des disciples.
Vous hi'ôbjecterQz peut-être ehcore, Monsieur, qu'on ne se rend coupable d'hérésie, qu'en combattant une vérité clairement révélée dans FÈfcritûré : puis vous ajouterez que Luther n'en à combattu aucuUe de cette espèce , et vous croirez enfin par ce double raisonnement l'avoir mis tout-à-fait à couvert de nos reproches. Mais l'idée que vous vous formez de l'hérésie estellé juste et complète ? est-elle propre à convaincre tin hérétique, et à discerner celui qui l'est de celui qui ne Test pas ? Je veux cependant m'en tenir un moment à la notion que vous en donnez vous-même -, Luther ne laissera pas d'être convaincu de s'être fait auteur de plusieurs hérésies. Car permettez-moi, Monsieur, de vous demander ce que vous appelez des vérités clairement révélés dans l'Ecriture ? n'est-il pas par exemple clairement révélé dans l'Ecriture , que l'Eglise est infaillible , qu'elle doit toujours subsister sans aucune interruption (1) , qu'elle doit
(1) Port» ioferi non pravalebunt ad versus eam. Mat th. 21. 18. Eoce ego vobiscum «uni omnibus diebus usque ad coasummationem saeculi. Math. 28. 20.