CHAPITRE PREMIER
bien est différent le sort de ceux qui l'aiment ! se plaisant avec leurs frères ,* ils s'excitent mutuellement à l'ainour de la vertu , et chacun regarde comme aisé ce qu'il voit pratiqué par tous.
Quittant le monde après avoir distribué tous leurs biens aux pauvres , les anciens cénobites J n'avaient d'autres moyens de subsister que le travail des mains. Cassien nous montre ceux de la Thébaïde , occupés à des ouvrages qu'ils vendaient pour\ivre et pour faire l'aumône. Saint Benoit l'impose à ses disciples , moins à la vérité pour fournir au* besoins du monastère, qu'afin* de combattre l'oisiveté, qu'il appelle avec raison l'ennemie des âmes ; il veut qu'on y applique même le dimanche , ceux qui n'auront pas la force ou la bonne volonté de lire ou d'étudier. 11 suppose des maisons rentées , lorsqu'il dit que les frères ne doivent pas s'attrister , si la pauvreté du heu le rend nécessaire. Quant au genre de travail, ils ne le spécifie pas ; seulement il exhorte l'abbé à le proportionner aux forts , aux faibles, aux vieillards et aux enfants, de £orte qu'ils ne soient' ni oisifs ni surchargés.
Par cet [article de sa règle, saint Benoit conservait tou rétablissait une pratique commune parmi les clercs des premiers siècles. À l'imitation de Jésus-Christ et des Apôtres , presque tous travaillaient des mains , et plusieurs canons d'Afrique leur ordonnent d'apprendre un métier (1). [Cette vie dure et laborieuse n'inspirant que du mépris aux peuples grossiers qui enlevèrent l'Occident à la faiblesse de l'empire romain , l'Eglise fut forcée de changer sa discipline sur ce point. Les religieux , appelés aux fonctions du ministère , durent s'y conformer. Dans un concile d'Aixla-Chapelle , les évéques , par honneur pour le sacerdoce, leur interdirent expressément le travail des mains, et lui substituèrent un certain nombre de psaumes à chanter (8).
(1) Can. 51 et 58 du 4e Conc. de Carthage.
(2) Statueront episcopi , concordante D. Papa , ut monachi à gravi opère et labore propter honestatem sacerdotii cessent , et Ioco laboris ad horas psalmos quosdam cantent; Fragment historique d'un concile d'Àix-la-Cliapelle, recueilli par D. Bouquet , lom. 6 , pag. 445f
378 DE L'ÉTAT OEUGIEUÏ.
Dégag es de tous les embarras de ta vie > k* religieux sont plus particulièrement obtigép à te prière continuelle , ,r^o— imandée k tous les fidèles» Qafait combien les prières faites en commun sont puissantes auprès de Dieu ; c'est d'ailleurs une dette que leur .ont imposée laplupartdesfandateurs* Les frères , dit saint Benoit, se lèveront au milieu de la nuit pour prier-; «et usage , rare aujourd'hui ,, étyit autrefois général, longtemps les laïques assistèrent au* nocturnes qu'on ctantaità minuit; la ferveur «'étppt rdta^ tie, presque toutes les 4{£ises cathédrales et flofyftgialpt transportèrent cet effioe tf« matin , d'où lui Tient le bjmb de matines. Cette ancienne coutume , tant louée par aof p£k res, le plus grand nombre de nos monastères l'observant encore religieusement.
Les premiers chrétiens renoiuj|H«»tauxgn«dfwep*s^eJW mangeaient rien qui fût apprêté avec art.llspnenaien*frj* la lettre ce que dit saint Paul % Il «bt bon db s'àbstjejur ft*
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gypte poussaient encore plus loin cette abstinenqe; *tf vivant que de pain et d'eau ; par ce régime ils aimaiepat cependant % une extrême vieillesse. Aucune règle n'exige une telle austérité. Saint Benoit dit» d'après saint Basile j que ce n'est qu'avec une sorte de scrupule qu$l règle la nourriture : tant les -forces et les tempéraments -sont différents 1 Pour s'accommoder aux mœurs et à la faiblesse des occidentaux , il accorde h ses disciples deux mets cuits (et un peu de vin. Quoiqu'il défende la chair des quadrupèdes, il semble permettre la volaille ; cette distinction ., qui nous parait une bizarrerie, est fondée sur l'usage des temps anciens et sur l'économie. « Si les premiers chrétiens , dît M. Fleury, mangeaient quelquefois de la chair des animaux, c'était plutôt du poisson ou de la volaille que de la grosse viande des animaux à quatre pieds, qu'ils estimaient trop nourrissante et trop succulente (2). » Au mont Cassin les oiseaux étaient abondants, et la g rosse viande rare et chère. Au
(1) Bonurn est -non roantlucare caruem , et non bitare vinurn. Rom. '. *. 84 .
(2) Mœurs îles Cbréliens , art. tO.
CIUPITBB PREMIER . 379
reste, ious les deuils des différentes règles touchant tes aliments ne tendent qu'à établir la frugalité -et la tempérance. On trouve l'esprit qui les a dictées dans ces paroles de saint Basile à ses religieux : a Pour la nourriture , ooa~ formez-vous aux usages de chaque pays , choisissant la plus commune et la moins dispendieuse, de crainte que,, sons prétexte d'abstinence , vous ne paraissies rechercher tes mets les plus délicats (i), »
Mais pourquoi les religieux «futrils un extéiàew ai s»ngu*> lier et des habits si différents des nôtres P Condamnés par la mode , ne seraient-ils pas absous par la raison ? Il faut , autant qu'il est possible, instruire les hommes par tessons; cette leçon se grave bien mieux dans l'esprit : ainsi , la politique a marqué pour diverses fonctions de la société un costume particulier , propre à rappeler aux individus leurs obligations et leurs engagements ', l'habit du militaire diffère de celui du magistrat. Quand les devoirs d'un homme sont plus difficiles , et les occasions de les violer plus fréquentes, alors U«e*t bon de les écrire en quelque sorte av-r tour de lui : voilà pourquoi les, religieux furent toujours distingués du reste des fidèles par leurs habillements. « Les moines d'Egypte , dit Cassien, ont en leurs habits plusieurs choses , qui servent moins aux besoins du corps qu'à (aire connaître quelles doivent être leurs mœurs, de manière que la modestie et la simplicité de leur conduite étaient exprimées par leur vêtement (*}. Parlons, dit saint Jérôme, comme. nous sommes vêtus, ou soyons vêtus comme nous parlons (3). »
En occident , leur habit ne fut guère remarquable que par la couleur qui était uniforme, et par la grossièreté de l'étoffe, qui annonçait l'humilité dont ils faisaient profession. M. Fleury prouve que saint Benoit ne donna à ses
(1) Oportet tamen omnino illis uti cibis quaa et facilita et viliùs cornparantur, ne occasione abstinentiae^ ioveniaraur preliosiora quaeque et difficiliora sectari. Reg. fus. interp. cap. 19.
(2) Casa. Lib. 1. Ioslit. cap. 4.
(3) S.Hiernn. F.pi*t. M , ad Pammachium.
380 de l'état religieux.
disciples que celui des paysans de son temps (!).;> Notre amour seul pour le changement et notre mobilité Vont rendu singulier. Faut-il s'étonner que les religieux gardent un habit qu'ils portent depuis douze cents ans , et sous le-r quel ont vécu les saints et les grands hommes qu'ils Se proposent pour modèles ? Comme une espèce de barrière , il sert à garantir les cloîtres des vices du siècle* Le moyen le plus sûr de conserver les mœurs , est de conserver les usa» ges et les manières , qu'ontyeut appeler des mœurs extérieures : ce n'est que l'écorce , il est vrai ; mais cette écorce défend l'arbre.
Que les jeunes gens honorent les anciens ; que les an* ciens traitent les jeunes ayec amitié ; que tous se respectent et se chérissent d'un amour fraternel (2) : ainsi s'exprime saint Benoit. Ces noms de Pères et de Frères sont aujourd'hui un objet de ridicule; on a donc oublié qu'ils étaient communs parmi les premiers chrétiens ? Eh ! quels noms pouvaient mieux convenir à ceux à qui Jesus-Christ avait dit : Aimez-vous les uns les autres ; a cette marque or vous reconnaîtra pour mes disciples (3)? Ce mépris n'est-il pas contradictoire avec les sentiments d'humanité, qui sans doute échauffent tous les cœurs, puisqu'ils se trouvent dans toutes les bouches et sous toutes les plumes. La philosophie , qui s'afflige de voir partout l'opulence et le crédit opprimer l'humble vertu et le mérite indigent, ne doit-elle pas se reposer avec complaisance sur ces asyles peuplés de frères ? Dans le monde , les hommes se donnent des titres qui désignent les rangs et prescrivent la dépenr dance et le respect; ici les noms rappellent l'égalité, et commandent l'attachement réciproque.
Ne croyons pas que , concentrant en eux-mêmes toutes leurs affections , ils aient rompu tous les liens qui les unis, saient à leurs semblables. «Les moines , dit saint Augustin,
(1) Mœurs des Chrétiens , art. 54.
(2) Reg. cap. 63. 64.
(3) Mandatum novum do robis ut diligatis invicem.... in hoc cognas çenlomnès quia discipuli mei estis. Joan. 13. 34., 35.